Archives de catégorie : Textes & Réflexions

La marche des endormis

Article écrit à chaud. C’est un peu dans le désordre, ça ne se veut pas une analyse, j’ai linké des gens plus doués que moi pour faire ça à la fin de cet article. Mais j’ai l’impression que si je reste sans réagir publiquement à l’inflexion que prends la vie politique française je me rends complice de ce qui se passe (oui, ça fait très grandiloquent mais ce qui se passe m’inquiète vraiment donc voilà).
EDIT 20/11/2015 : orthographe, féminisation, précisions.
EDIT 21/11/2015 : le titre de l’article était censé être une référence vachement érudite et brillante à « Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre » de Christopher Clark. Sauf que je retrouvais plus le titre sur le coup et voilà comment ça s’est mélangé dans ma tête.

Je ne comprends pas ce qui se passe depuis une semaine. Je ne comprends pas que trois jours après les cérémonies du 11 novembre, dont l’idée est quand même « plus jamais ça », on puisse adopter une rhétorique martiale, parler de guerre totale et se féliciter de bombardements aériens. Les bombardements aériens, pour rappel, ça tue indistinctement terroristes, civil⋅e⋅s, otages, enfants, tout le monde.
Je sais qu’on a peur et qu’on est sonné. J’ai peur. Je n’ai pas envie de mourir en allant au ciné, au resto ou autre. Mais si je veux que ce risque diminue, ça ne passe pas par un tapis de bombes sur un autre pays. On va tuer les têtes pensantes de Daech, et après ? Il y aura un vide du pouvoir parce qu’aucun des problèmes de la Syrie ni de l’Irak n’aura été résolu, et des gens encore plus fanatiques prendront leur place ? Comment, après des décennies d’interventionnisme occidental allant d’échec en échec, on peut encore penser que des tapis de bombes vont régler quoi que ce soit ?
Je ne comprends pas qu’un représentant de la Nation puisse proposer de mettre des gens qui n’ont pas commis de crime dans des camps d’internement et qu’on le laisse continuer à assumer ses fonctions. Il faut voir ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’un jour on vient vous voir, on vous dit « votre neveu est terroriste, du coup vous allez en prison ». C’est contraire à toutes les règles de l’État de droit. Et je pensais qu’en plus en France, on avait appris quelques leçons du passé sur le fait de mettre arbitrairement des gens dans des camps.
Sur le plan intérieur, je ne comprends pas que tout le discours politique ait changé du jour au lendemain sans que ça ne semble déranger personne. L’austérité semblait sacrée, maintenant elle peut être balancée sans une seconde de regret si c’est au nom de la sécurité ? Les libertés peuvent être restreintes sans problème ? Personne dans une position officielle (ou si peu, 6 député⋅e⋅s sur tout l’hémicycle) ne remet en cause l’idée d’un état d’urgence qui fait disparaître le contrôle judiciaire ? Les discours sont dignes de 1984 (« l’état d’urgence c’est l’état de droit », sérieusement ?)
On nous dit que c’est pour pouvoir lutter contre la menace terroriste, mais quand on envoie le RAID déloger des squatteu⋅se/r⋅s, avec des armes à répétition, c’est contre le terrorisme ou c’est immédiatement abuser de ces nouveaux pouvoirs de police ? Les mesures que fait passer le gouvernement, on sait qu’elles ne marchent pas contre le terrorisme. On sait qu’elle ne permettront pas d’arrêter les prochains terroristes. La surveillance de masse ne permet pas de détecter les terroristes, qui sont des raretés statistiques. Ce qu’il faut pour détecter le terrorisme ce sont des moyens humains, du suivi, des enquêtes. Mais personnellement je ne veux pas détecter les terroristes, je veux qu’il n’y ait plus plus de terroristes. Et pour ça, il faut arrêter de stigmatiser des gens pour leur religion, pour leur couleur de peau, pour « ne pas s’intégrer » dans une société qui ne leur a jamais donné la moindre chance de le faire en les traitant comme des citoyen-ne-s de seconde zone. Si on veut que les « jeunes de banlieue » ne se radicalisent pas, il faut leur filer des perspectives dans la société, et ce n’est pas avec 50% de chômage dans leur catégorie sociale et des contrôles d’identité au faciès que ça va arriver.
Les mesures actuelles prises par la classe politique, elle permettent de mieux encadrer la population, de banlieue comme d’ailleurs. Elle permet à l’État de montrer ses biceps en étant débarrassé des contrôles pour faire peur aux gens. En leur rappelant avec des militaires en armes dans les rues que décidément non, ils ne sont pas en sécurité, et qu’ils feraient bien de réclamer un peu plus de sécurité. Je suis désolé mais personnellement, des militaires armé-e-s dans la rue c’est ça qui me fait peur. Il y a déjà eu des méprises, des accidents et des abus, des contrôles d’identités qui tournent mal parce que la personne avait eu une mauvaise journée et a refusé d’obtempérer, et le policier avait aussi eu une mauvaise journée et lui il avait une arme. J’ai peur que ça m’arrive à chaque fois que je croise quelqu’un avec une arme apparente, et encore, moi j’ai la « bonne » couleur de peau pour ce genre de situation.

Que des gens en marge de la société se laissent endoctriner par une idéologie fascisante, intolérante et mortifère, c’est horrible, il faut faire tout ce que l’on peut pour l’empêcher, mais je comprends que ça arrive.
Que des gens qui sont aux postes de pouvoir et parfaitement intégrés dans la société, qui ont eu la chance de pouvoir faire des études et de bénéficier de conditions matérielles confortables décident sciemment que la réponse adaptée aux attentats qui ont eu lieu est la vengeance, le largage de bombes et la limitation des libertés, dans un monde qui a connu deux guerres mondiales, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, le constat d’inefficacité de la surveillance de masse, je ne le comprends pas. Enfin, je comprends que ce sont des manœuvres politiques profitant du choc de la population, mais je ne comprends pas que l’on ose les faire dans un moment comme celui-ci. Et je ne comprends pas que la population, nous, ne réagissions pas plus.
Oui il faut lutter contre le terrorisme, mais avec des moyens que l’on sait adaptés, en favorisant une transition démocratique dans les pays en guerre civile, en appuyant celleux qui semblent être à même d’exercer le pouvoir dans la population de ces pays, sans interventionnisme armé. Et en intégrant, éduquant, accueillant l’ensemble de la population française, en filant vraiment les mêmes opportunités à tou⋅te⋅s.

Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions.

Quelques liens que je trouve pertinents sur ce sujet :

État d’urgence, État policier — La Quadrature du Net
Vos guerres, nos morts — Résisteràl’airdutemps.blogspot.fr
J’ai peur — blog de p4bl0 sur médiapart
Le retour du boomerang — Libération.fr
Nos bombes tuent aussi — lmsi.net
Déroger aux droits de l’Homme, voici comment ça peut être légal — Numérama
À qui sert leur guerre ? — Tribune sur Libération
Et respirer on a le droit ? — Quartiers XXI
« Le flic m’a dit tu vas prendre 30 ans » — L’Humanité
Sécurité ou Libertés : faut-il choisir ? — Le Monde
Il est fascisme moins le quart — Babordages

L’autoritarisme rampant à la française — Slate
Petit bilan 7 mois après. Les dérives dénoncées à chaud se sont installées dans la durée, le gouvernement méprise aussi bien les syndicats que l’Assemblée, le racisme est de plus en plus décomplexé et les violences policières se multiplient (enfin, se multiplient envers les classes moyennes, parce que comme beaucoup l’ont souligné, les violences policières ça fait un moment qu’elles existent en banlieue et que tout le monde s’en fout).

Pour moi, ces mois auront été l’occasion de me rendre compte que si dans les livres d’Histoire on te présente « les démocraties » d’un côté et « les dictatures » de l’autre, avec une belle ligne bien nette entre les deux, bah la réalité c’est que y’a un continuum entre les deux et que l’on passe assez facilement de l’un à l’autre, sans avoir à changer les institutions, sans coup d’État, sans changement de vocabulaire, il suffit juste de vider les mots de leur sens et de contourner ou même simplement ignorer les institutions.

Un État d’urgence permanent, mais pour quel résultat ? — Le Monde
Article du 19/07/2016, après l’annonce de la sortie puis du maintien dans l’État d’urgence après l’attentat de Nice. Globalement, l’État d’Urgence prive de libertés sans apporter plus de sécurité, et en transformant en routine l’autoritarisme (et les détournements type utilisation contre les mouvements sociaux) et en épuisant les forces de l’ordre.

All these good intentions and here we are again

L’année dernière à la même date j’avais fait un petit bilan de mon année. Je me suis dit que ce serait une bonne idée de refaire la même chose cette année. Certain-e-s parlent des vertus thérapeutiques de la tenue d’un blog, je pense que vu à quel point je parle peu de ma vie je suis peu concernée, but let this be my annual reminder.

Le bilan n’est pas brillant. De façon générale ce fut une année pas folle. J’ai tenté de passer un concours et si les sujets m’ont intéressé, je me suis trop mal pris pour le réussir. J’ai été angoissé par mon avenir over and over and over. Je suis retourner habiter chez mes parents et s’ils sont adorables on ne peut pas en dire autant de l’espèce de boule de mesquinerie haineuse qu’est un de mes frères. Habiter sous le même toit que lui, sous la menace permanente d’une explosion de colère, d’invasion de ma sphère privée (et je tiens énormément à ma sphère privée) a été un poids énorme sur mon bien-être psychique. Je sais qu’il est probablement bourré de problèmes lui aussi et que ça ne doit pas être facile pour lui, mais les problèmes n’excusent pas tout.
J’ai perdu une relation dans laquelle j’étais heureux parce que la fatigue, parce que la distance, parce qu’on était à ce moment ni l’un ni l’autre assez fort-e pour faire fonctionner une relation sur le moment.
J’ai réussi encore moins que d’habitude à communiquer aux gens ce que je voulais, ce que j’attendais de ma relation avec eux, ce que je ressentais. J’ai blessé des gens, j’ai été blessé par des gens qui n’en avait probablement pas la moindre intention, simplement parce que j’étais à vif. Il y a eu des moments où tout semblait dur, insurmontable, épuisant.

Il y a un mois ou deux je me serai arrêté là. The world was a cold dark place and that was it. Tout n’est pas devenu rose d’un coup, malheureusement. Mais il fait plus beau, plus chaud, je me sens mieux. Je pense que de manière très basique je suis fortement sensible à la luminosité ambiante, et que ça a joué. Et puis j’ai des ami-e-s sur lesquel-le-s je peux m’appuyer dans ce genre de moment. Paradoxalement, savoir que certain-e-s n’étaient pas au top (et osaient en parler), m’a fait aller mieux. Pouvoir voir des gens à chaque fois que j’en avait besoin m’a aidé. Voir que des gens cherchaient ma compagnie, étaient intéressé par mon avis, a été crucial. Avoir lu des trucs sur ce genre de situation et garder une certaine hygiène de vie même quand j’avais envie de rien a été utile (habiter chez mes parents et avoir un frigo toujours plein aussi).
Et dernièrement certains points ont commencé à s’éclairer : j’ai trouvé des gens avec qui faire une coloc, donc j’aurais un environnement plus sain l’année prochaine (ie à la fois disposant d’une intimité et avec du monde chez moi). J’ai postulé à une formation (j’ai un entretien bientôt, mais il y a visiblement beaucoup de candidat-e-s et 5 places, donc je ne sais pas trop ce que ça va donner :/ ). J’ai recommencé à parler de façon active à une personne avec laquelle j’avais ~coupé les ponts (toi aussi, parle en périphrases vagues comme si tu rédigeais un statut facebook).
Tout n’est pas parfait, loin de là. Je serais strictement incapable de vocaliser ce post. Je suis toujours aussi terrifié des incertitudes de mon avenir (malgré le fait d’être l’enfant chéri du système éducatif français). J’ai peur que l’idée de dire que je vais pas bien ne fasse concrétiser le fait (mais n années de littératures sur le sujet semblent dire que non, donc me voici en train de tapoter sur un clavier).

À la question « Are we out of the woods? » je répondrais que non. Mais on se rapproche de l’orée. Merci à tous les gens qui m’ont fait office de système de support cette longue année. Que vous ayiez su que j’allais mal ou non, qu’on soit restés proches ou pas depuis. I’m not okay but that’s okay.

Retour sur les derniers jours

Or donc, j’ai presque fini mon rapport de stage. Presque, parce que j’attends encore que l’on m’envoie les sorties d’un modèle que mes données ont aidé à paramétrer et que ça ferait bien d’avoir ça dans le rapport. J’ai plus de place pour les caser, mais passons.

Les derniers jours ont été intéressants. J’ai bossé. Beaucoup bossé, parce que j’étais clairement en retard sur ce rendu. Par un certain côté ça a été satisfaisant de bosser comme ça, je ne l’avais plus fait depuis la prépa et c’est cool de m’apercevoir que j’en ai encore la capacité, quand y’a une motivation. En même temps, j’aurais largement préféré faire les choses plus tôt et plus calmement, et aussi mieux. Parce que je suis pas vraiment satisfait de ce stage.
J’aurais dû plus m’impliquer dans la vie du labo. J’aurais dû faire plus de bibliographie au départ. J’aurais dû me souvenir de trucs basiques que je savais très bien faire dans mes stages précédents.
J’ai réalisé des trucs cependant. Je bosse mieux quand je suis pas en France, parce que je suis éloigné des gens qui me proposent des distractions. Je suis pas sûr que ce soit très positif, cependant. J’ai réalisé qu’il me fallait des deadlines à court terme et pas juste un « t’auras un rapport à taper dans quatre mois ». Ça confirme que j’ai bien fait de faire une prépa et pas la fac, c’est plutôt cool.
Tout ça me laisse tout de même un peu inquiet sur mon avenir professionnel. Disons que le monde de la recherche semble de moins en moins être celui qu’il faut pour que je m’épanouisse dans mon travail, sans pour autant que se dessine une alternative viable. Mon implication dans mes différentes activités extra-professionnelles a été productive, cependant. Y a-t-il moyen de professionnaliser l’exploration urbaine, la gestion du logement de 400 étudiants ou le détournement d’affichages publics ? Ce serait pratique.

Le goût de l’essence.

L’avantage quand vous enchainez les infortunes, c’est que vous pouvez blogguer sur une base quotidienne. Oh, bien entendu cela présuppose d’avoir un blog, mais c’est mon cas, comme vous avez pu le remarquer.

Nous étions donc sur la superhighway qui relie le cœur de Nairobi à Thikka (et passe incidemment par la banlieue où se trouve l’ICIPE). Janis Joplin conduisait, je regardais devant moi en résolvant des équations à dix-huit inconnues dans ma tête. Nous passons un dos d’âne (oui, il y a des dos d’âne sur la superhighway, avant les passages piétons. Mais ils sont en train d’installer des passerelles aériennes et de retirer les dos d’âne). Nous passons un dos d’âne, écrivais-je, quand soudain, plus de reprise, l’accélérateur s’enfonce à vide. le dialogue suivant s’ensuit
« On avance plus, on fait quoi ?
-Euh…
-Je continue, je sors ?
-Bah sors quand même. Et mets les warnings.
-Oh putain. »
Les ancêtres étant avec nous, nous étions devant une pente descendante. Avec l’élan et une bénédiction divine, nous avons traversé les trois voies, visé la sortie, remonté un petit bout de pente, puis stoppé sur la sortie. Janis sort mettre le triangle, j’éteins l’autoradio qui fournissait une bande son un peu trop joyeuse pour les circonstances. Elle tente de redémarrer, miracle. on récupère le triangle, on fait deux cent mêtres, le moteur se rééteint au milieu d’un rond point. Entre temps nous avons appelé Han Solo (le chauffeur de notre patron Babar, il faut suivre) pour lui faire part de nos tourments.
« It must be the gas, try putting some and call me back. », déclare-t-il, visiblement pas plus troublé que ça. Là, il faut que je précise que la jauge de notre voiture ne fonctionne pas. Nous nous basons sur le kilométrage pour estimer notre consommation. Le kilométrage affirmait que nous étions encore large. Le kilométrage est de toute évidence un sale menteur.
Re triangle, on garde les warnings allumés. À quatre cent mètres de l’autre coté du rond point, l’on peut apercevoir la coquille Shell qui dépasse des toits. Je sors, traverse le rond-point et arrive à la station, ou j’explique dans un anglais impeccable mais essouflé que l’on est tombé en panne d’essence et que l’on serait bien aimable de me vendre de l’essence et préter un conteneur. Le pompiste récupère un vieux bidon d’huile, le nettoie et le remplit. Je repart avec mon carburant tenu à bout de bras, au vu de son état de saleté extérieure. Des pensées de bonzes tibétains qui s’immolent par le feu me traversent l’esprit. J’arrive à la voiture, tente de verser le liquide dans le réservoir, la moitié part sur le sol. Je récupère un tuyau dans le coffre (bénie soit la Science et ses instruments étranges partout transportés), j’improvise un siphon. L’essence m’emplit la bouche, le goût refuse de partir. Mais le réservoir se remplit ; assez pour repartir, rouler jusqu’à la station. Un plein, nous voila de nouveau sur la route, puis à l’ICIPE, ou la cantine me débarrasse enfin du film liquide qui tapisse mes muqueuses.

The Reign of the High Voltage Queen

Le Kenya sachez-le, vous surprendra sans cesse.
Revenant des hauteurs, fourbus mais en liesse,
Nous pensions naïfs, pouvoir nous délasser ;
Mais c’était sans compter sur l’électricité.
Une privation, crois-tu, internaute ?
L’étrangeté est quelque peu plus haute.

Sous la douche installé, j’ai le bras engourdi,
pendant que sous l’évier, soudain l’éclair jaillit.
Mes colocs affolés par la folle étincelle
Ne posent questions, oublient l’existencielle
Allant à la source sans une hésitation
Arrêtent le courant, éteignent la maison.

Oubliez l’expression, elle n’est plus de mise
Débranchez vos ordis, gardez-vous de la prise
Non il n’y a pas d’électricité dans l’air
Ce n’est ce milieu qui transporte l’éclair
Mais c’est la plomberie qui sera fatale
Les tuyaux sont chargés, craignez l’eau étale.

Lavabo anodin ? Mieux vaudrait se méfier,
Robinets sous tension, liquide électrifié
Ici c’est eau courante à tous les étages
Ici c’est haut courant, t’as tout le voltage.

Marcel Proust & les Aventuriers du Temps Perdu.

Une fois que l’idée était lancée, je n’ai pas pu résister… Rien à voir avec l’Inde donc, mais tant pis.

La porte claqua, faisant vibrer la batisse ; Indiana se tenait dans l’embrasure, découpé sur l’or du soleil couchant, campé là comme s’il était l’évidence ; il y avait dans ce tableau un sentiment d’éternité, comme si Indiana n’avait jamais cessé de se tenir sur mon seuil, et que jamais il ne cesserait, dut-ce l’univers prendre fin ; et pourtant il bougea, et l’instant fut brisé, le sentiment balayé.
« Marcel. J’ai besoin de toi.
– Indiana. Cela fait longtemps. Après la dernière fois, je ne pensais plus te revoir. »
Indiana… Après la mort d’Albertine, brisé par le chagrin, je m’étais rendu aux Amériques, tentant de noyer mes pleurs dans la beauté du monde. Mais là où le monde n’avait rien pu, la beauté d’un homme m’avait sauvé. Indiana Jones, professeur et aventurier ; avec lui j’avais gravi des montagnes, exploré les plus vieux vestiges de l’Humanité, cherché de mystérieux artefacts. Las, après tout ce que nous avions vécu ensemble, quand j’avais rassemblé le courage nécessaire et déclaré mes sentiments à Indiana, il m’avait repoussé. Le cœur brisé une seconde fois, chancelant sous le poids des peines, je m’étais retiré à Guermantes dans la propriété familiale, où je n’aspirais qu’à panser mes plaies. Et aujourd’hui le passé et l’aventure se tenaient une nouvelle fois devant moi, et ils avaient le sourire d’Indiana.
« Marcel… Je ne t’aurais pas recontacté si la question n’était pas vitale. Je suis sur la piste de la couronne de Charlemagne. Mais je ne suis pas le seul. Cette couronne soulève l’intérêt de bien des gens malintentionnés. Sans ta connaissance de la société française, je n’ai aucune chance. Il existe une société secrète qui cherche la couronne, et qui possède un parchemin indiquant son emplacement. J’ai réussi à identifier certains de ses membres. J’aurais besoin que tu m’introduises chez un certain Verdurin. »
La tête me tournait. Indy, l’aventure, une quête mystérieuse, tout cela pouvait-il appartenir au même univers que la société feutrée qui emplissait les salons parisiens ? Indiana me regardait, attendant ma réponse. Guermantes me sembla tout d’un coup trop étroite, comme une mue qu’il me fallait abandonner pour aller de l’avant ; les boiseries de la vieille demeure m’avaient soutenu un temps mais maintenant qu’Indiana était là Guermantes prenait un coté absurde, elle palissait à coté du torrent perpétuel, du brasier de vie qu’était Indiana. Je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit oui, de ce même oui que l’on dit en réponse au prêtre, de ce oui que l’on crie dans l’extase, de ce oui qui clamait que contre vents et marées contre lui et contre moi, je serais à ses cotés.

Odyssée.

Nous partîmes fringants et pleins d’espoir, le passeport en bandoulière, le visa s’étalant fièrement à la vue de tous. L’obtention avait été tumultueuse, mais nous étions en règle, prêt à laisser de coté toute tracasserie administrative pour se focaliser sur la Science et les voyages. De quelle naïveté ne faisions nous pas preuve !
Cette euphorie fut de courte durée. Sitôt arrivé, on nous signala, à demi-voix, l’existence du « Herrero », monstre mythique qui terrorisait le pays. Chaque nouvel arrivant devait se mesurer à lui et espérer en sortir indemne. Tel le Sphinx, le Herrero fonctionnait par énigmes. Il demandait au voyageur un tribut sous forme de parchemins difficiles à collecter, un certificat d’affiliation, une preuve de logement… Et refusait bien souvent des tributs pourtant conforme aux règles qu’il venait d’énoncer, son humeur changeante et capricieuse voulant désormais que tel parchemin soit présent deux fois ou signé de la main d’un vieux sage.
Je cheminai vers la tanière du monstre plein d’appréhension. En effet, mon visa était vicié : là où « IFP » devait s’afficher, une regrettable confusion à l’Ambassade avait laissé pour marque les mots « Alliance Française ». Le monstre n’eut que dédain pour mes tentatives de l’amadouer. Il me fallait une quittance de l’Alliance et non pas de l’IFP. « Mais je n’appartiens pas à l’Alliance », me débattais-je tel Alderaan face aux Siths. Le minotaure pondicherrien me laissa une ultime chance : Si je pouvais faire un duplicata de tous mes parchemins, alors il laisserait les parchemins accomplir une quête, une quête jusqu’à Chennai, cité mythique et lointaine, où ils subiraient l’ordalie d’un groupe de sages. La route jusqu’à Chennai était longue et semé d’embûches, et nul ne saurait si mes parchemins avaient péri en route. L’attente deviendrait mon credo, jusqu’à l’hypothétique appel qui me signalerait le retour sain et sauf de mon dossier. La mort dans l’âme, je regardais le Herrero sceller le destin et l’enveloppe de mon dossier.
Deux longs mois passèrent, un hiver de mon âme où je fus tel Pénélope. Et par un matin brûlant comme seul Pondy sait les créer, une sonnerie se fit entendre. La voix était ténue, couverte par les parasites, pourtant quelques mots firent sens, allant droit à mon cœur : « file… Chennai… back ». Il avait réussi le voyage ! Pour autant, l’ordalie avait-elle été un succès ?
Le lendemain, à l’heure où blanchissait la campagne, je partis. J’allais par Nehru Street, j’allais par le canal : je ne pouvais rester sans nouvelles plus longtemps. Dans la tanière du monstre pourtant, il me fallut patienter encore : trop tôt arrivé, la bête n’était point éveillée. Enfin j’aperçus mon dossier. Le Léviathan hésita, frémit, puis me tendit sa serre. De mes mains tremblantes s’échappèrent mon passeport, la bête me fis signe de revenir à la tombée du soleil, quand elle aurait fait agir sa magie.
Le soir donc je revins, et mon passeport me fus rendu, orné d’une rune proclamant que la bête m’accordait droit de cité.

Étais-ce la fin ? Il me plaît de l’espérer.
Et cependant, tel un cadeau empoisonné,
La bête a laissé une énigme à méditer :
Si je pose mon regard sur mon laisser-passer,
Et que je compte les jours qui me sont échoués,
Pour atteindre mon avion, il me manque une journée.