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Article invité : Flipette & Vénère, de Lucrèce Andreae

Déjà, c’est une histoire de sœurs : cette BD de 340 pages d’une autrice qui est aussi réalisatrice de films d’animation partait avec une longueur d’avance dans mon cœur.

Ensuite, c’est une histoire qui incarne les atermoiements politico-existentiels qui sont les miens et ceux des milieux que je fréquente : Flipette-Clara est l’artiste intello, photographe prometteuse et/mais flippée de s’engager politiquement, découvrant avec maladresse et pas mal de narcissisme les milieux anarcho-associativo-militants que fréquente sa petite sœur, Vénère-Axelle.

Après plusieurs années d’éloignement, les deux jeunes femmes se (re)trouvent mutuellement à la faveur d’un accident d’Axelle. Clara découvre la galerie de personnages haut·es en couleurs (ce qui n’est pas qu’une expression, l’utilisation des couleurs dans la BD est travaillée de façon très frappante, avec un dessin très « clair » et pêchu qui attrape les postures, les gestes, les expressions avec beaucoup d’élégance) entourant sa frangine et confronte ses grands principes, souvent hors-sol, à la « réalité du terrain » parfois pragmatique à rebours des idéaux politiques.

Les sœurs râlent, gueulent, s’engueulent, chialent, s’aiment fort (évidemment) sans trop bien savoir comment se le dire (évidemment) ; il y aurait sans doute des choses à redire, mais ça sera pour vous qui commenterez après avoir lu cette BD que, évidemment, je recommande !

De l’autogestion, ouvrage collectif

Ouvrage édité par la CNT. Les auteurices retracent l’origine du mot (arrivé dans la langue française depuis le serbo-croate à la faveur des expérimentations yougoslaves sur le sujet), et les différentes origines du concept. Iels présentent l’autogestion comme une troisième voie, ni capitalisme néolibéral, ni étatisme totalitaire. Pour elleux, la libération des travailleurs ne peut pas passer par le fait de s’emparer des structures de pouvoir actuel, il doit y avoir leur renversement, et pas seulement dans le sens renversement de l’État bourgeois pour mettre un État ouvrier à la place (la dictature du prolétariat), juste renversement de l’État et être vigilant.e.s sur le fait qu’une autre structure hiérarchique ne se remette pas en place sur ses ruines. « Tout le pouvoir aux soviets », en somme.

Pour en arriver là, il faut des organisations qui dans leur fonctionnement sont déjà autogérées, parce qu’une organisation hiérarchique (ou hétérogérée, comme iels disent) ne va pas réussir à mettre en place l’autogestion : si elle a les travers de l’hétérogestion en elle, elle ne va pas en sortir magiquement.

Toujours pour les auteurices, le type d’organisation à privilégier pour cela est le syndicat, mais un syndicat qui 1/ réussit à rester révolutionnaire, ce qui implique de refuser de cogérer l’existant avec le patronat et l’État, et donc de ne pas accepter certains postes de pouvoir, la mise en place du « fonctionnarisme syndical », faire tourner les postes… Et aussi un syndicat de branche, et non pas d’entreprise : si le but et que le syndicat à terme gère la production par lui-même et se pose des questions sur l’utilité et la réorientation de ladite production, mieux vaut un syndicat qui dépasse une entreprise donnée, sous risque de trop s’attacher à cette entreprise.

Le livre détaille ensuite des expériences d’autogestion divers : le fonctionnement de la CNT elle-même, un local associatif nantais, la ZAD de NDDL, les communautés zapatistes, le Kurdistan syrien, les écoles populaires kanak… (ça ne rentre pas trop dans les détails à chaque fois mais ce sont de bonnes introductions au sujet).

La Médiocratie, d’Alain Deneault

Un essai sur comment les processus et formes de management actuels poussent à promouvoir et responsabiliser des gens moyens : si le système ne cherche pas à avoir des incompétents aux commandes, il ne sélectionne pas non plus des gens qui pourraient remettre en question le cadre. Non pas qu’il y ait une volonté active d’acteurs secrets, mais le middle management engendre le middle management, avec le besoin de remplir les cases des indicateurs pour correspondre à ses objectifs annuels : les gens considérés comme efficaces dans ce cadre vont être sélectionné pour gravir les échelons, où formatés par leur expérience précédente, ils préconiseront la mise en place de nouveaux indicateurs…

Bon, ce point était intéressant mais ce n’était qu’une partie du livre, Deneault part un peu dans tous les sens, et parfois il sacrifie un peu l’argumentation de fond aux effets de forme (il trippe beaucoup sur la polysémie de « moyen » et « milieu » notamment), du coup c’est un peu long pour ce que ça dit.

La Domination policière, de Mathieu Rigouste

Essai publié à La Fabrique, sur le complexe sécuritaro-industriel et la gestion des quartiers de banlieue comme des enclaves endocoloniales.

Le sujet est intéressant, mais j’ai du mal avec le style d’écriture de Rigouste. Ses concepts de « damnés de/à l’intérieur », d’« enférocement » entre autre me paraissent compliquer inutilement le propos.

Pour résumer très rapidement le livre :

  • La gestion des quartiers par la police s’est faite en adaptant les méthodes, et en recyclant les personnels qui s’occupaient de la gestion de l’ordre dans les colonies françaises. On n’est pas exactement sur une gestion coloniale, Rigouste parle d’endocolonial ou de post-colonial pour décrire cette forme particulière du maintien de l’ordre
  • Il y a un business de la répression policière, sans surprise, avec des vendeurs d’armes sublétales, toute une industrie française qui vend à la police (et gendarmerie fr), mais qui marche aussi main dans la main avec elle pour démontrer l’efficacité de ses produits et les exporter. Y’a une endogamie entre les préfets de police, le ministère, ces entreprises, dont certaines sont privées, certaines sont sous tutelle du ministère.
  • La création des BAC et leurs ancêtres en tant qu’unités anti-««criminalité»» permet d’avoir un mode d’action particulier de la police à laquelle la bride est lâchée : autonomie de l’unité, intérêt pour le commissariat parce qu’elles font du chiffre, et terrorisation des quartiers de banlieue : si les BACs se sont multipliées elles ont d’abord existé en banlieue et c’est toujours là qu’elles concentrent leur action. Leur but est d’occuper le terrain, d’empêcher les habitant.e.s d’être tranquille. C’est illustré notamment par ces BACs qui allument toutes les nuits leur gyrophare en plein cœur des quartiers à 4h du mat, pour montrer qu’ils sont là, peuvent se le permettre, et que tant pis pour le sommeil des habitant.e.s. Les BACs recrutent logiquement parmi les policiers ceux qui ont une mentalité de connards (j’allais écrire cowboys mais soyons francs), avec une volonté d’en découdre. Derrière il y a un formatage des effectifs par la façon dont fonctionne les BACs qu’ils intègrent, conduisant un « enférocement » des policiers : tout est fait pour leur faire considérer comme normal de terroriser un quartier, tamponner les scooters, tirer sur les gens, etc.

Nous n’irons plus aux urnes, de Francis Dupuis-Déri

Plaidoyer en faveur de l’abstention, comme le dit le sous-titre. Ça part dans pas mal de directions. Les points qui m’ont semblés les plus intéressants que j’en ai retenus :

  • On reproche aux abstentionnistes de risquer de faire élire les mauvais·es candidat·e·s. Ça suppose qu’il y en ait de bons, et c’est quand même un reproche qu’il serait un peu plus pertinent d’adresser aux votant·e·s qui ont fait le choix en question. Au contraire, une forte participation légitime l’élection, du coup l’abstention est tout à fait raisonnable si on considère que tous les choix sont insatisfaisants, et encore plus si on considère que le mécanisme même de l’élection de représentant·e·s à mandat non-impératif n’est pas bon comme système politique (ce qui est très fortement le point de vue de l’auteur : voter une fois tous les 5 ans pour une personne et non un programme, dans un contexte ou l’électabilité est réservée aux classes supérieures, dépend du fait d’avoir de l’argent et est très fortement influencée par une presse détenue par un oligopôle de milliardaires, n’est pas du tout démocratique à son sens, même si tout le monde dans le système se gargarise du mot démocratie. Parler d’aristocratie élective serait plus juste.
  • On est incité depuis l’enfance, avec les élections de délégué·e·s, les Parlements des enfants et autres mesures, à considérer l’élection de représentants comme la bonne façon de gérer une démocratie. Même si on élit dans ce cas des représentants pour de faux, sans pouvoir d’action concret : l’important est d’apprendre à se déposséder du pouvoir politique : à l’échelle d’une classe, pourquoi a-t-on besoin de délégu·e·s ? On peut très bien faire de la démocratie directe avec une assemblée générale sur les heures de vie de classe, pour gérer les questions qui concernent la vie du groupe.
  • On retrouve souvent à gauche l’argument de la double stratégie pour faire changer la société : participer au processus électoral pour avoir une légitimité et faciliter l’installation des idées défendues dans le débat public, et travailler en dehors du processus électoral : grèves, manifestations, autres actions… Les deux allant de concert. Sauf qu’en fait ça ne marche la plupart du temps que dans un seul sens : la participation aux élections voire aux instances de gouvernement prend du temps, de l’énergie, des moyens qui pourraient être consacrés au militantisme plus direct. A l’inverse les partis ou instances gouvernementales soutiennent peu les syndicats et actions qui leur sont extérieurs. En participant aux élections, on les légitime donc sans gagner beaucoup en retour, assez paradoxal quand le but politique de départ était de sortir de la démocratie représentative. FDD donne des exemples de tentative d’entrisme politique par des groupes anarchistes, satiriques ou prônant le vote blanc/nul qui ont plus ou moins bien marché, mais souvent moins, qu’ils se fassent invalider leur candidature, prennent une taule ou finissent par se détourner de leurs objectif initial, avec une personnalisation du pouvoir.

Happycratie, d’Edgar Cabanas et Eva Illouz

Un peu dense, mais intéressant à lire. En résumé :

Le livre revient sur l’invention de la psychologie positive, branche récente de la psycho qui veut s’intéresser à « l’individu qui va bien ». Il y a de grosses controverses sur le fait que ça ait de réelles bases scientifiques, mais ça permet d’étendre largement le champ d’action de la psychologie et donne des occasions de publis, du coup ça a été en bonne partie accepté par la communauté des psychologues.

En parallèle, les économistes mettent en avant le bonheur des gens comme une mesure quantifiable, sommable et pertinente pour mesurer l’impact d’une politique : avoir un indicateur chiffré du bonheur permet d’objectiver des choix technocratiques comme littéralement « for the greater good« .

Gros problèmes méthodologiques dans ces deux approches qui définissent le bonheur via les choix individuels des gens avant de « découvrir » qu’augmenter les libertés individuelles au détriment des cadres collectifs augmente le bonheur : un beau raisonnement circulaire. Accent mis aussi sur le changement intérieur et le bonheur comme un état d’esprit quel que soient les circonstances extérieures : mieux vaut méditer que militer, du coup.

Dans le monde de l’entreprise, ça se traduit par une inversion de la relation
{un travail intéressant et stimulant –> des employé.e.s heureu[ses|x]} vers
{des employé.e.s heureu[ses|x] –> des employé.e.s performants (et donc un travail bien fait)}. Toute la responsabilité est reportée sur l’individu. Et du coup si seul les travailleureuses heureu[ses|x] sont producti[ve|f]s, il est légitime de chercher à se débarrasser. Coïncidence, les personnes revendiquant que des choses ne vont pas dans l’organisation du travail n’ont justement pas l’air très contentes de leur sort, si on s’en débarrassait ? Il faut s’aligner sur les valeurs et objectifs de la boîte, pas juste bien faire son travail, pour être considéré.e comme un.e bon.ne employé.e.
Du coup double discours qui promeut des employé.e.s autonomes, adaptables et flexibles, mais seulement dans les limites de ce que l’entreprise décrète comme pertinent. fausse autonomie qui conduit à de belles dissonances cognitives.

Il existe aussi tout un secteur marchand qui va vendre les clefs de la transformation en un individu heureux. En gros, trois grands axes :
1/ La capacité à adapter son ressenti émotionnel des situations. C’est tous les trucs de méditation qui répètent « Je mérite de réussir, je suis apprécié par mes pairs » et compagnie, les philosophies à base « d’accepter ce qu’on ne peut changer » et de voir que la responsabilité de nos échecs et réussites nous incombent. Bref, que des éléments focalisés sur des changements de court terme, qu’on pourrait théoriquement mettre en œuvre individuellement sans avoir à remettre en cause des éléments structurels (on retrouve là des éléments aussi développés dans Egologie).
Pour ce genre de trucs, une petite application sur ordiphone est le medium idéal. Des applications qui vont proposer n minutes de méditation par jour, de faire telle ou telle action pour se remémorer les éléments positifs de sa vie… Bref, plein de trucs courts, gamifiés, et produisant à balle de données personnelles revendables ensuite. C’est un des avantages d’avoir fait du bonheur une métrique chiffré : on peut en faire une donnée exploitable.
2/ L’authenticité. Faut être soi-même. Encore mieux, faut montrer qu’on est soi, et unique, et intéressant. Bienvenue dans le monde merveilleux du self-branding. On met en scène sa vie sur les réseaux sociaux, on s’affirme authentique mais on met en scène que les moments positifs pour être inspirant et montrer qu’on a une vie intéressante de gagnant de la course au bonheur. On peut montrer des échecs, mais inscrits dans une narration où on montre comment ils nous ont permis de rebondir après en avoir tiré des leçons.
3/ L’épanouissement. Là c’était plus confus j’ai trouvé. Globalement l’idée serait que c’est un processus plus qu’un état, on peut toujours s’épanouir davantage, du coup on peut toujours se faire vendre plus d’épanouissement.

Conclusion : Sacrée coïncidence que l’individu heureux défini par les psychologues positifs corresponde si bien avec l’employé idéal pour une entreprise. On a une pseudoscience complaisante avec l’armée, les gouvernements, les grands groupes capitaliste, qui définit ce qu’est le bonheur. Et qui le définit comme un état intérieur, pas comme un espoir qui inciterait à changer les conditions matérielles. What could possibly go wrong?

Egologie, d’Aude Vidal

Essai sur le versant « développement personnel » de l’écologie politique, la façon dont il peut potentiellement étouffer le côté vraiment revendicatif et radical du projet écologiste, et plus généralement sur les tentatives et stratégies de récupération par le néolibéralisme de l’écologie.

Le néolibéralisme file plein de petites satisfactions de court terme mais pas d’épanouissement durable, à la fois en colonisant les imaginaires et en dégradant l’environnement. Cf le rapport du GIEC expliquant qu’il va falloir redéfinir ce qu’est une « bonne vie » si on veut surmonter la crise climatique (s’applique pareil pour la crise de la biodiv). L’écologie politique (la vraie, pas la croissance verte) propose de s’attaquer aux deux points à la fois. Mais du coup, récupération de la partie « décolonisation de l’imaginaire » par à la fois le néolib et des trucs pseudo-mystiques qui vont vendre un changement de l’intérieur des gens en oubliant toute la partie transformation des structures de la société : on va notamment retrouver là une bonne partie du développement personnel. Le développement personnel va être facile à promouvoir parce qu’il promeut un changement sans conflit : c’est quand même plus sympa. On va vendre du coup à la fois les « alternatives locales », le « développement personnel » et la croissance verte, avec l’idée que le modèle peut être transformé par des gens qui éteignent la lumière, font de la méditation pour se sentir mieux et vont acheter à la biocoop plutôt qu’en grande surface. C’est joli, mais en vrai le capitalisme s’accomode fort bien de tout ça, et à côté les gens des classes plus populaires qui n’ont pas les moyens (financiers, temporels, autre) de rentrer dans ces alternatives sont culpabilisés (la crise devient de leur faute) pendant qu’il existe toujours une grosse industrie polluante.

Le néolib est aussi fort content du développement personnel en ce qu’il peut facilement être dépolitisant : si l’accent est mis sur le fait de rendre les gens heureux en faisant des ajustements dans leur tête, on peut les persuader de s’adapter à des conditions extérieures merdiques contre lesquelles iels feraient mieux de se révolter. En plus les gens qui vont pas bien peuvent désormais être tenu.e.s comme les responsables de leur malheur : iels n’ont pas fait assez de travail sur elleux pour aller bien.

Deux exemples de plus : le do-it-yourself promu comme un moyen d’émancipation peut absolument ne pas l’être : si c’est inséré dans des circuits de production locaux et des réseaux de sociabilité fort bien, mais si c’est chacun.e fait son pain et son savon chez soi, ça détruit l’artisanat local, et ça permet au capitalisme de refourguer à chacun.e une machine à pain et une imprimante 3D pas mise en commun qui sera sous-utilisé. Incitation à la consommation des moyens de production personnels, en qq sorte. Le DIY émancipe dans le cadre des communs seulement, pas en soi.

L’agriculture urbaine réappropriée par les classes supérieures se fait gentrifier : là où les plus pauvres produisaient par nécessité, les classes sups vont voir ça comme un loisir et importer des pratiques de classes dans les jardins partagés : vont pousser au ZéroPhyto même si ça baisse la productivité, voir vont évincer les plus pauvres de l’agriUrbaine : soit par augmentation du droit d’entrée des jardins soit plus subtilement parce qu’ils pourront plus facilement préparer leur dossier de demande, ou en les faisant se sentir pas à leur place dans le jardin gentrifié.

Au Nord du travail, de TOMJO

Court fascicule sur les mutations du travail, le fait que viser de revenir au plein emploi notamment industriel c’est pas mal de la merde (« pour nous les emplois dans les mines c’était surtout la silicose ») et que par conséquence on peut trouver mieux comme grand projet de gauche que des relocalisations d’usine. De la même façon, la promesse d’un monde où les robots travailleront pour nous est assez factice, d’une part parce que l’on voit bien qu’actuellement les gains de productivité de la robotique et de l’algorithmique servent essentiellement à augmenter les profits de quelques uns plutôt que d’être redistribués, et ensuite parce que les robots n’apparaissent pas par magie, il faut les construire à partir de minéraux et ressources naturelles très loin d’être pérennes et extractibles sans dommages majeurs pour la planête, et avec un coût social important. Plutôt que l’alternative relocalisation/algorithmisation, l’auteur appelle à sortir du culte de la croissance pour retrouver un projet de société plus soutenable.