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Nous n’irons plus aux urnes, de Francis Dupuis-Déri

Plaidoyer en faveur de l’abstention, comme le dit le sous-titre. Ça part dans pas mal de directions. Les points qui m’ont semblés les plus intéressants que j’en ai retenus :

  • On reproche aux abstentionnistes de risquer de faire élire les mauvais·es candidat·e·s. Ça suppose qu’il y en ait de bons, et c’est quand même un reproche qu’il serait un peu plus pertinent d’adresser aux votant·e·s qui ont fait le choix en question. Au contraire, une forte participation légitime l’élection, du coup l’abstention est tout à fait raisonnable si on considère que tous les choix sont insatisfaisants, et encore plus si on considère que le mécanisme même de l’élection de représentant·e·s à mandat non-impératif n’est pas bon comme système politique (ce qui est très fortement le point de vue de l’auteur : voter une fois tous les 5 ans pour une personne et non un programme, dans un contexte ou l’électabilité est réservée aux classes supérieures, dépend du fait d’avoir de l’argent et est très fortement influencée par une presse détenue par un oligopôle de milliardaires, n’est pas du tout démocratique à son sens, même si tout le monde dans le système se gargarise du mot démocratie. Parler d’aristocratie élective serait plus juste.
  • On est incité depuis l’enfance, avec les élections de délégué·e·s, les Parlements des enfants et autres mesures, à considérer l’élection de représentants comme la bonne façon de gérer une démocratie. Même si on élit dans ce cas des représentants pour de faux, sans pouvoir d’action concret : l’important est d’apprendre à se déposséder du pouvoir politique : à l’échelle d’une classe, pourquoi a-t-on besoin de délégu·e·s ? On peut très bien faire de la démocratie directe avec une assemblée générale sur les heures de vie de classe, pour gérer les questions qui concernent la vie du groupe.
  • On retrouve souvent à gauche l’argument de la double stratégie pour faire changer la société : participer au processus électoral pour avoir une légitimité et faciliter l’installation des idées défendues dans le débat public, et travailler en dehors du processus électoral : grèves, manifestations, autres actions… Les deux allant de concert. Sauf qu’en fait ça ne marche la plupart du temps que dans un seul sens : la participation aux élections voire aux instances de gouvernement prend du temps, de l’énergie, des moyens qui pourraient être consacrés au militantisme plus direct. A l’inverse les partis ou instances gouvernementales soutiennent peu les syndicats et actions qui leur sont extérieurs. En participant aux élections, on les légitime donc sans gagner beaucoup en retour, assez paradoxal quand le but politique de départ était de sortir de la démocratie représentative. FDD donne des exemples de tentative d’entrisme politique par des groupes anarchistes, satiriques ou prônant le vote blanc/nul qui ont plus ou moins bien marché, mais souvent moins, qu’ils se fassent invalider leur candidature, prennent une taule ou finissent par se détourner de leurs objectif initial, avec une personnalisation du pouvoir.

Happycratie, d’Edgar Cabanas et Eva Illouz

Un peu dense, mais intéressant à lire. En résumé :

Le livre revient sur l’invention de la psychologie positive, branche récente de la psycho qui veut s’intéresser à « l’individu qui va bien ». Il y a de grosses controverses sur le fait que ça ait de réelles bases scientifiques, mais ça permet d’étendre largement le champ d’action de la psychologie et donne des occasions de publis, du coup ça a été en bonne partie accepté par la communauté des psychologues.

En parallèle, les économistes mettent en avant le bonheur des gens comme une mesure quantifiable, sommable et pertinente pour mesurer l’impact d’une politique : avoir un indicateur chiffré du bonheur permet d’objectiver des choix technocratiques comme littéralement « for the greater good« .

Gros problèmes méthodologiques dans ces deux approches qui définissent le bonheur via les choix individuels des gens avant de « découvrir » qu’augmenter les libertés individuelles au détriment des cadres collectifs augmente le bonheur : un beau raisonnement circulaire. Accent mis aussi sur le changement intérieur et le bonheur comme un état d’esprit quel que soient les circonstances extérieures : mieux vaut méditer que militer, du coup.

Dans le monde de l’entreprise, ça se traduit par une inversion de la relation
{un travail intéressant et stimulant –> des employé.e.s heureu[ses|x]} vers
{des employé.e.s heureu[ses|x] –> des employé.e.s performants (et donc un travail bien fait)}. Toute la responsabilité est reportée sur l’individu. Et du coup si seul les travailleureuses heureu[ses|x] sont producti[ve|f]s, il est légitime de chercher à se débarrasser. Coïncidence, les personnes revendiquant que des choses ne vont pas dans l’organisation du travail n’ont justement pas l’air très contentes de leur sort, si on s’en débarrassait ? Il faut s’aligner sur les valeurs et objectifs de la boîte, pas juste bien faire son travail, pour être considéré.e comme un.e bon.ne employé.e.
Du coup double discours qui promeut des employé.e.s autonomes, adaptables et flexibles, mais seulement dans les limites de ce que l’entreprise décrète comme pertinent. fausse autonomie qui conduit à de belles dissonances cognitives.

Il existe aussi tout un secteur marchand qui va vendre les clefs de la transformation en un individu heureux. En gros, trois grands axes :
1/ La capacité à adapter son ressenti émotionnel des situations. C’est tous les trucs de méditation qui répètent « Je mérite de réussir, je suis apprécié par mes pairs » et compagnie, les philosophies à base « d’accepter ce qu’on ne peut changer » et de voir que la responsabilité de nos échecs et réussites nous incombent. Bref, que des éléments focalisés sur des changements de court terme, qu’on pourrait théoriquement mettre en œuvre individuellement sans avoir à remettre en cause des éléments structurels (on retrouve là des éléments aussi développés dans Egologie).
Pour ce genre de trucs, une petite application sur ordiphone est le medium idéal. Des applications qui vont proposer n minutes de méditation par jour, de faire telle ou telle action pour se remémorer les éléments positifs de sa vie… Bref, plein de trucs courts, gamifiés, et produisant à balle de données personnelles revendables ensuite. C’est un des avantages d’avoir fait du bonheur une métrique chiffré : on peut en faire une donnée exploitable.
2/ L’authenticité. Faut être soi-même. Encore mieux, faut montrer qu’on est soi, et unique, et intéressant. Bienvenue dans le monde merveilleux du self-branding. On met en scène sa vie sur les réseaux sociaux, on s’affirme authentique mais on met en scène que les moments positifs pour être inspirant et montrer qu’on a une vie intéressante de gagnant de la course au bonheur. On peut montrer des échecs, mais inscrits dans une narration où on montre comment ils nous ont permis de rebondir après en avoir tiré des leçons.
3/ L’épanouissement. Là c’était plus confus j’ai trouvé. Globalement l’idée serait que c’est un processus plus qu’un état, on peut toujours s’épanouir davantage, du coup on peut toujours se faire vendre plus d’épanouissement.

Conclusion : Sacrée coïncidence que l’individu heureux défini par les psychologues positifs corresponde si bien avec l’employé idéal pour une entreprise. On a une pseudoscience complaisante avec l’armée, les gouvernements, les grands groupes capitaliste, qui définit ce qu’est le bonheur. Et qui le définit comme un état intérieur, pas comme un espoir qui inciterait à changer les conditions matérielles. What could possibly go wrong?

Egologie, d’Aude Vidal

Essai sur le versant « développement personnel » de l’écologie politique, la façon dont il peut potentiellement étouffer le côté vraiment revendicatif et radical du projet écologiste, et plus généralement sur les tentatives et stratégies de récupération par le néolibéralisme de l’écologie.

Le néolibéralisme file plein de petites satisfactions de court terme mais pas d’épanouissement durable, à la fois en colonisant les imaginaires et en dégradant l’environnement. Cf le rapport du GIEC expliquant qu’il va falloir redéfinir ce qu’est une « bonne vie » si on veut surmonter la crise climatique (s’applique pareil pour la crise de la biodiv). L’écologie politique (la vraie, pas la croissance verte) propose de s’attaquer aux deux points à la fois. Mais du coup, récupération de la partie « décolonisation de l’imaginaire » par à la fois le néolib et des trucs pseudo-mystiques qui vont vendre un changement de l’intérieur des gens en oubliant toute la partie transformation des structures de la société : on va notamment retrouver là une bonne partie du développement personnel. Le développement personnel va être facile à promouvoir parce qu’il promeut un changement sans conflit : c’est quand même plus sympa. On va vendre du coup à la fois les « alternatives locales », le « développement personnel » et la croissance verte, avec l’idée que le modèle peut être transformé par des gens qui éteignent la lumière, font de la méditation pour se sentir mieux et vont acheter à la biocoop plutôt qu’en grande surface. C’est joli, mais en vrai le capitalisme s’accomode fort bien de tout ça, et à côté les gens des classes plus populaires qui n’ont pas les moyens (financiers, temporels, autre) de rentrer dans ces alternatives sont culpabilisés (la crise devient de leur faute) pendant qu’il existe toujours une grosse industrie polluante.

Le néolib est aussi fort content du développement personnel en ce qu’il peut facilement être dépolitisant : si l’accent est mis sur le fait de rendre les gens heureux en faisant des ajustements dans leur tête, on peut les persuader de s’adapter à des conditions extérieures merdiques contre lesquelles iels feraient mieux de se révolter. En plus les gens qui vont pas bien peuvent désormais être tenu.e.s comme les responsables de leur malheur : iels n’ont pas fait assez de travail sur elleux pour aller bien.

Deux exemples de plus : le do-it-yourself promu comme un moyen d’émancipation peut absolument ne pas l’être : si c’est inséré dans des circuits de production locaux et des réseaux de sociabilité fort bien, mais si c’est chacun.e fait son pain et son savon chez soi, ça détruit l’artisanat local, et ça permet au capitalisme de refourguer à chacun.e une machine à pain et une imprimante 3D pas mise en commun qui sera sous-utilisé. Incitation à la consommation des moyens de production personnels, en qq sorte. Le DIY émancipe dans le cadre des communs seulement, pas en soi.

L’agriculture urbaine réappropriée par les classes supérieures se fait gentrifier : là où les plus pauvres produisaient par nécessité, les classes sups vont voir ça comme un loisir et importer des pratiques de classes dans les jardins partagés : vont pousser au ZéroPhyto même si ça baisse la productivité, voir vont évincer les plus pauvres de l’agriUrbaine : soit par augmentation du droit d’entrée des jardins soit plus subtilement parce qu’ils pourront plus facilement préparer leur dossier de demande, ou en les faisant se sentir pas à leur place dans le jardin gentrifié.

Au Nord du travail, de TOMJO

Court fascicule sur les mutations du travail, le fait que viser de revenir au plein emploi notamment industriel c’est pas mal de la merde (« pour nous les emplois dans les mines c’était surtout la silicose ») et que par conséquence on peut trouver mieux comme grand projet de gauche que des relocalisations d’usine. De la même façon, la promesse d’un monde où les robots travailleront pour nous est assez factice, d’une part parce que l’on voit bien qu’actuellement les gains de productivité de la robotique et de l’algorithmique servent essentiellement à augmenter les profits de quelques uns plutôt que d’être redistribués, et ensuite parce que les robots n’apparaissent pas par magie, il faut les construire à partir de minéraux et ressources naturelles très loin d’être pérennes et extractibles sans dommages majeurs pour la planête, et avec un coût social important. Plutôt que l’alternative relocalisation/algorithmisation, l’auteur appelle à sortir du culte de la croissance pour retrouver un projet de société plus soutenable.

Un espace indéfendable, de Jean-Pierre Garnier

Court texte sur l’ « architecture défensive », le fait d’aménager les villes et l’espace public dans l’optique de « diminuer la délinquance », ce qui conduit souvent à privatiser tout sauf les espaces de circulation, et de réaménager les accès pour permettre à la police de courser tout le monde. C’était intéressant mais trop court, j’aurais bien voulu plus de développement, des exemples, quelques dessins illustrant les réaménagements.

Borroka !, de mauvaise troupe

Abécédaire du Pays Basque insoumis. Un livre rédigé dans l’optique du contre G7 de 2019, pour expliquer les tenants et aboutissants de l’indépendantisme basque, dans ses différentes facettes. C’était assez intéressant, je me rends compte que je ne connais pas grand chose dessus, alors que j’habite assez proche du pays basque et que c’est des questions intéressantes. Ça parle aussi bien de la lutte armée de l’ETA que de la vie culturelle alternative. Ca reste assez court et le format de l’abécédaire fait que c’est des vignettes sur tel ou tel aspect, ça mériterait un format plus long comme sujet.

Politiques de l’extrême-centre, d’Alain Deneault

Court livre d’une soixantaine de pages qui met en lumière le paradoxe qui voudrait que les positions centristes soient raisonnables et modérées parce qu’une synthèse ou un compromis entre deux positions opposées. Sauf que dire que puisque c’est au milieu c’est bien, dire que ne pas prendre de positions fortes pour faire changer les choses dans une direction est en fait une position politique très forte, et s’y tenir à tous prix est en fait un extrême aussi.
Intéressant, après le texte un peu court.

Bâtir aussi, des Ateliers de l’Antémonde

Uchronie anarchiste. En 2011, le mouvement des printemps arabes gagne de l’ampleur et gagne l’Europe. Après une période de révolution assez dure et une transition subséquente assez violente en raison de l’effondrement brutal des circuits d’approvisionnements mondialisés et de la société capitaliste, l’Europe reprend le cours de sa vie. On découvre à travers 6 nouvelles la vie et les opinions d’habitant.e.s de cette nouvelle société, où la vie ne va pas de soi : la gestion de l’héritage de l’Antémonde (villes, pollutions, ressources, schémas mentaux) est délicate, et les questions d’organisation et d’articulation des collectifs omniprésentes. Le livre est parfois un peu didactique (surtout la première nouvelle, où certains extraits de dialogue font vraiment exposés de positions politiques décalquées d’un tract), mais globalement il est intéressant dans le fait qu’il montre le débat permanent qu’un tel monde demanderait, les différentes personnes et collectifs ayant des visions et des envies différentes, qu’il s’agit d’arbitrer sans autorité centrale. Ça parle réparation de lave-linge, manufacture de bicyclette, collectivisation des tâches pénibles, lutte contre le sexisme, collectifs lesbiens en non-mixité…
Je recommande.