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Politiques de l’extrême-centre, d’Alain Deneault

Court livre d’une soixantaine de pages qui met en lumière le paradoxe qui voudrait que les positions centristes soient raisonnables et modérées parce qu’une synthèse ou un compromis entre deux positions opposées. Sauf que dire que puisque c’est au milieu c’est bien, dire que ne pas prendre de positions fortes pour faire changer les choses dans une direction est en fait une position politique très forte, et s’y tenir à tous prix est en fait un extrême aussi.
Intéressant, après le texte un peu court.

Démocratie Antique et Démocratie Moderne

Le texte d’une conférence de Moses Finley parlant des différences entre les deux systèmes que l’on met derrière le même mot. Parce que la démocratie athénienne, notre modèle applaudi, se passe au sein d’une plus petite société, dont le système économique repose sur l’esclavage, ou seul les hommes votent, ou les mandats sont tirés au sort, ou la justice est rendue par les mêmes personnes que l’assemblée législative et où tous les procès sont intentés par des citoyens privés en leur nom propre. Pas tant un modèle que quelque chose de complètement différent, donc.

Double ration de merde. C’est ça la République.

On vit vraiment une période merveilleuse, non ?

En plus de voir un parti fasciste, raciste, sexiste, homophobe et qui n’est pas Les Républicains au second tour de la présidentielle, il faut en plus se taper Manuel Valls se permettant de donner des leçons d’antifascisme dans les médias, lui qui a tout fait pour imposer ces thématiques dans le débat public (« Les Rroms n’ont pas vocation à rester en France », vous vous rappelez ?) et permettre le plus de dérives sécuritaires à l’État (eh oui, on est toujours en État d’urgence, 535 jours and counting). Je passerais bien 5 copies doubles à vous expliquer pourquoi Manuel Valls devrait être exilé à Clipperton (et encore, ça précipiterait probablement la constitution d’un black block de fous masqués), mais ce serait encore lui faire trop d’honneurs.

On a donc la possibilité au second tour de voter pour un pur produit du système (oui Manu, quand on a fait Science-Po, l’ENA, une banque d’affaires et qu’on a eu un portefeuille ministériel, on est l’incarnation même du système élitiste français, n’en déplaise à tes conseiller⋅e⋅s en communication) ou de choisir une des nuances de l’abstention (blanc, nul, néant, je vous laisse choisir, le résultat est le même). Je précise au cas où : voter Le Pen ce n’est pas un choix, c’est une erreur magistrale (si vous êtes pauvre, parce que ça va durement vous retomber dessus, vous avez tout à y perdre) ou l’expression de votre dégueulasserie profonde si vous savez ce que vous faites.

Bref, on a donc un repoussoir moral bien pratique pour balayer sous le tapis tous les défauts de l’autre option de la pseudo-alternative, tellement sûr de gagner qu’il a visiblement décidé de lâcher un peu trop tôt le masque de gendre idéal cachant son vide sidéral, et qu’il fait visiblement campagne pour perdre. C’est un sale type imbu de lui-même, pas capable pour un sou de comprendre que la question dépasse un peu sa petite personne et ses calculs politiciens à deux balles et d’appeler sérieusement à une union contre le fascisme (non je ne vais pas utiliser le terme de Front Républicain parce que justement le Front Républicain c’est utilisé pour aligner tout le monde derrière le sale type en pole position, aussi dégueulasses que soient ses idées tant que c’est pas nominalement le FN, et chacun⋅e est prié⋅e de fermer sa gueule et de remercier. C’est ce que veut Macron, et très peu pour moi).
Les gouvernements PS et LR (ou autres acronymes) qui se sont succédé ces dernières décennies ont tout fait pour reprendre les thèmes du FN, sa rhétorique, casser les forces d’opposition de gauche, détruire les logiques de solidarité (le délit de solidarité avec les migrants, par exemple), faire rentrer toujours plus de domaines dans la logique de marché et renforcer l’appareil sécuritaire. Ils ont œuvré à l’acceptabilité du FN dès que possible, pour y récolter des profits électoraux à court terme (ce qui d’ailleurs montre bien que le FN ne va pas améliorer la situation des classes populaires : si c’est l’imitation low-key du FN qui fait qu’on en est là en terme de situation sociale pourrie, ce n’est pas l’application plus intense du même programme qui va améliorer quoi que ce soit).

Néanmoins, aussi détestable que soit l’arrogance d’Emmanuel Macron, et aussi jouissive que soit l’idée de le voir perdre, il ne faut pas perdre de vue le fait que le voir perdre c’est voir gagner le FN (à moins bien sûr de prendre au sérieux l’injonction « La présidentielle n’aura pas lieu » et de lancer l’insurrection le 7 mai vers 19h45, mais je n’ai tristement pas l’impression que ce soit d’actualité. Si je me trompe, ajoutez moi sur la mailing-list [Grand Soir], merci d’avance). Et voir gagner le FN, c’est aller plus loin et plus vite encore qu’actuellement dans les politiques sécuritaires, la xénophobie, la légitimation des violences policières, la casse sociale. C’est se compliquer encore considérablement la lutte.

Si on n’a rien à gagner avec Macron, on a tout à perdre avec Le Pen.

Après, résumer la politique au cirque présidentiel et à sa mise en scène à grands flonflons médiatiques, c’est un peu court (même si hélas, ce cirque est suivi d’effets). Il y a des législatives derrière, et plus important que l’action le jour de l’élection il y a le militantisme, les actions et les discussions en amont pour rendre visible les idées et les forces de gauche dans le débat public. Il y a les manifestations, l’éducation populaire, les réseaux de solidarité, il y a plein de formes que votre action peut prendre en dehors du vote. Faut pas perdre de vue que même si c’est pas trop la tendance actuellement, un⋅e président⋅e ça se destitue, et un régime oppressif ça se renverse (pour rappel, l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », même si de nouveau, je suis bien conscient que ça ne semble pas trop être le mouvement actuel).

Et si vous considérez qu’il y a une différence de degré seulement et non de nature entre les deux termes de l’alternative, il est compréhensible que valider d’un bulletin le fait d’aller dans la même direction, mais moins vite, ça ne semble pas une perspective joyeuse pour nombre de camarades. Celleux qui choisiront l’abstention ne seront pas responsables de la situation qui s’ensuivra, quelle qu’elle soit. Les responsables, ce sont les personnes politiques actuelles, ce sont les éditorialistes complaisant⋅e⋅s, ce sont tou⋅te⋅s celleux qui encouragent à la dépolitisation et à l’absence de réflexion, tou⋅te⋅s celleux pour qui « Il n’y a pas d’alternative » aux politiques actuelles, tous ceux qui encouragent le racisme, la haine en leur prêtant voix ou juste en leur laissant une tribune.

Bref, le 7 mai, pas une voix pour le FN, mais surtout dès le 8 mai, quel que soit le résultat, pas une voie pour le Système. On manifeste, on s’insurge, on résiste, on milite. On n’accepte pas la casse sociale, on rappelle à Macron que s’il est là c’est pas lui qui a été choisi, ou dans le pire des cas on montre au FN qu’il n’aura pas la possibilité d’imposer ses politiques fascistes.

Voilà, quelques liens en sus sur la tension abstention/vote Macron.
Bisous et luttes sociales.

Cesser de hurler que l’important est de faire barrage aujourd’hui et on verra demain, — Bondy Blog

Voter Macron ? Oui, hélas. — Les Mots Sont Importants

Pourquoi je ne peux pas voter Macron — Medium

Macron ou l’abstention, l’inutile querelle — blog de Léonard Bartier sur Médiapart

Guerre sociale ou guerre civile ? Macron et Le Pen vont au second tour — Contretemps

Ce n’est pas tant Le Pen qui s’est normalisée que le normal qui s’est lepénisé — Le Pire n’est Jamais Certain.


La peur viscérale et l’instinct de survie
— blog de Faïza Zerouala sur Médiapart

Plus le Front national est fort, plus certains d’entre nous sont en danger — Titiou Lecocq sur Slate. J’ai un bémol sur cet article cependant : pour moi la violence économique n’est pas indirecte et donc moins grave que la violence physique, les gens qui meurent de froid dans la rue ou se suicident au travail ils sont pas moins morts à la fin. Mais le FN ne remplacera pas cette violence économique par de la violence physique de toute façon, il ajoutera les deux, et il les exercera en priorité sur les minorités (les personnes précaires sont d’abord les femmes, les personnes de couleur, les LGBT…)

Deux fils twitter aux vues divergentes :

Face au Front National: réponse aux pompiers pyromanes qui ont voté Macron — blog d’Olivier Tonneau sur Médiapart
Arraisonner le vote — blog de Diane Scott sur Médiapart

De la prise d’otages — blog de Frédéric Lordon sur le Monde Diplo

Après l’élection :

Pour un nouveau Front antifasciste — Samuel Hayat sur Libération

Révolution, d’Emmanuel Macron

Je le lis pour me faire une idée sur ses positions, même si je me doute qu’il est bien trop à droite pour moi.

Globalement c’est juste décevant en fait. C’est pas original, y’a de grosses ficelles rhétoriques, et c’est très largement à quelques mesures près un programme de droite, favorisant celles et ceux avec du pouvoir et du capital. Beaucoup de lyrisme, de références littéraires, de storytelling, mais peu de chiffres, zéro budgétisation. C’est sûr que c’est plus facile de présenter une « vision » qu’un projet détaillé. Pas mal des trucs présentés ne dépendent pas du tout du président ou du gouvernement (mais plutôt de l’UE, de la société civile, des élus locaux…). Malgré le titre, rien de révolutionnaire. Que des propositions vues ailleurs, même le positionnement politique est préexistant (chez NKM notamment). Grosse déception sur l’écologie, que du greenwashing. Déception sur le revenu de base aussi, totalement évacué comme opposé à l’idée même de travail. Sur entreprise/emploi, sans surprise en faveur de dérégulations massives. Ça va profiter aux patrons, peu de chances que bénéficie à l’emploi et aux employé⋅e⋅s par contre. Sur le sécuritaire, moins pire que d’autres, il est notamment pour la fin de l’État d’urgence [EDIT 07/2017 on voit ce que ça a donné].Ça reste pas folichon, pas de compréhension des causes du terrorisme.

Sur l’éducation et la politique de la ville/des territoires, des propositions intéressantes, mais seront-elles vraiment appliquées ? Globalement, beaucoup de communication et peu de fond. Somme toute, un candidat de centre-droit classique, clamant être atypique pour des raisons purement marketing.

La Révolte des Élites, de Christopher Lasch

Essai sur le fait que les élites n’aient plus aucune solidarité avec les autres classes de la société. Il y a des points intéressants mais aussi des moments pourris. Clairement l’auteur ne comprend rien aux luttes féministes, antiracistes, anti-LGBTphobies. Y’a beaucoup de points par lequel il est conservateur (et idiot), après il fait aussi des remarques intelligentes sur la nécessité de l’implication des citoyen⋅ne⋅s pour qu’une démocratie fonctionne, et les conditions qui permettent cette implication. Après il a l’air de parer les petits villages et la vie de quartier d’absolument toutes les vertus de façon un peu gratuite.

Le Sommeil de la Raison

J’interromps ma série d’articles avec de jolies photos du street-art parisien planifiés 15 jours à l’avance pour un nouvel article politique pour discuter de ce qui est en train de se jouer à l’Assemblée Nationale et (pas vraiment)dans les médias. Après la marche des endormis, le Sommeil de la Raison donc. Parce que ça part en roue libre au niveau des parlementaires.

J’ai l’impression que la conversation porte peu là dessus, de voir pas grand monde en parler par rapport à ce qu’il y avait eu en Novembre, ça peut être un biais de perception mais c’est quand même flippant. Certains parlementaires disent fuck au concept d’État de droit. C’est pas une formule, c’est littéralement ce que dit Eric Ciotti (« si vous aviez vu les cadavres, vous ne poseriez pas la question de l’État de droit » : cette mauvaise contrefaçon d’être humain n’hésite donc pas à instrumentaliser les morts et l’émotion à vif pour tenter de faire reculer les droits de ses concitoyens. S’il y a un prix de l’immondice, on a un gagnant tout trouvé, même si l’ordure n’en est clairement pas à son premier coup). Et le Parlement a donc prolongé l’État d’urgence pour six mois d’un coup. La fameuse urgence de six mois. On va donc se coltiner plus d’un an de ce régime d’exception. Et quand je dis un an, franchement, je ne suis pas sûr qu’on en sortira un jour. Pour rappel, Vigipirate aussi c’était censé être temporaire. Ce qui me fait peur (le mot est faible. Ce qui me terrifie) c’est l’absence de débat là dessus, et les propos pire les uns que les autres que sortent les « élites ». On dirait un concours de celui qui dira la pire saloperie. Et franchement entre la détention préventive et le « Guantanamo à la française » y’a du niveau. Mais on réagit pas, ou si peu. Parce qu’en six mois et quelques, l’État d’urgence est devenu notre nouveau normal. Voir l’État nasser préventivement les manifestations c’est normal. Voir l’État interdire à certain⋅e⋅s d’aller manifester c’est normal. Les perquisitions de nuit et sans accord judiciaire c’est normal (bon ça y’a pas tant de gens qui l’ont vécu mais on sait que c’est ok de nos jours). Surtout, les militaires dans les rues avec des armes de guerre c’est normal (on me fait remarquer que ça existait déjà dans le cadre de Vigipirate, mais ça a été largement amplifié en nombre de militaires déployés et en lieux concernés). Les bâtiments fermés, les vigiles à toutes les entrées, c’est normal. Vigipirate aussi ça devait faire drôle au début. Mais quand on a toujours vécu avec, qui s’en soucie ?
J’ai peur qu’on ne sorte pas de l’État d’urgence. Qu’on lui adjoigne un État d’urgence extrême, puis un État d’exception, puis qui sait quoi encore. Oh, pas d’inquiétude, on ne perdra pas les apparences de la démocratie, on aura toujours nos jolies élections tous les cinq ans, avec une saine alternance PS/LR, même éventuellement d’autres partis. Mais les élections tous les 5 ans, si la contestation sociale est défoncée, si le militantisme est réprimé, si l’utilisation de l’espace public est restreint, ça sert à quoi ? On va évoluer lentement mais tranquillement vers des situations comme ce que l’on trouve dans d’autres pays : un pouvoir totalement isolé de la population qu’il gère, avec aucune influence des citoyens sur les décisions prises. Un espace public dangereux et totalement délaissé par les plus riches. Des centres commerciaux et des ghettos pour riches cloisonnés, entre lesquels on circulera en voiture. Et dans lesquels on rentrera pas sans voiture ou laisser-passer, parce que les pauvres c’est suspect. Bref, une ségrégation toujours plus importante selon les classes sociales, et un statu quo de plus en plus écrasant.
On est déjà bien avancé sur cette voie, hein. La classe politique est déconnectée des gens (et consanguine avec les dirigeant⋅e⋅s d’entreprises), les pauvres sont suspect⋅e⋅s et fliqué⋅e⋅s, les richesses sont accaparées, la police tue (comme à Beaumont-sur-Oise) et mutile (comme en manif) avec l’approbation des dirigeants qui l’assurent de tout son soutien. Mais ça peut être largement pire (enfin, j’écris ça depuis un point de vue de classe moyenne supérieure qui avait jusqu’à peu, l’impression d’avoir une influence sur la politique du pays, quelqu’un de moins favorisé dirait probablement que c’est foutu depuis longtemps). Et j’ai pas envie dans 10 ou 15 ans de me dire « C’était pas mal quand même quand on vivait en démocratie, et qu’on avait pas trois attentats par an. »

Et tout ça pour quoi ? Parce que désolé mais « lutter contre le terrorisme » c’est bien gentil, mais on lutte *pour* quoi exactement ? C’est une question importante parce que si on a rien a défendre, autant pas se battre, ça évitera les morts. Donc on lutte pour quoi ? Pour défendre notre modèle de société, me dit-on. Ah, fort bien. Mais quelles parties ? Ce qui a vaguement l’air de devoir être défendu contre les dictatures (parce que ce qui me pose problème chez l’EI c’est le coté dictature. Le côté islamique, bah figurez-vous que je défend le droit pour chacun⋅e d’exercer sa religion), ce qui a l’air de valoir le coup de défendre donc, ce sont les libertés individuelles : liberté de religion, liberté de rassemblement, liberté de pensée, liberté d’expression, droit à un procès équitable… Sauf que c’est précisément ce que les connards partisans d’un « Guantanamo à la française » veulent nous retirer. Tou⋅te⋅s suspect⋅e⋅s et pas de procès à partir du moment où on a un vague soupçon.
Soyons clair : si vous avez pour but de retirer autant de libertés individuelles aux citoyen⋅ne⋅s français⋅e⋅s que l’État Islamique voudrait le faire, alors vous êtes dans leur camp. Le camp adverse c’est celui qui veut préserver les libertés, pas celui qui envoie des bombes qui font plus de mort chez les civils là-bas que ce que les dirigeants de là-bas en font ici. Bombarder des civils, soupçonner des gens sur la base de leur religion, enfermer des gens sans procès, torturer, ce n’est pas lutter contre le terrorisme, c’est l’alimenter.
Et c’est pas des trucs neufs que je raconte, c’est pas une idée un peu folle dans mon coin. C’est des fucking concepts prouvés et reconnus (au parlementaire surdébile qui veut un Guantanamo à la française : y’a des études menées par la CIA – pas les plus gros gauchistes du monde – qui montrent que la torture est inefficace. C’est prouvé, et c’est ton boulot, littéralement, de te renseigner sur ce genre de choses avant de proposer des trucs à tort et à travers. Tu veux torturer des gens pour rien. Comme ? Comme l’État Islamique. On a aussi l’autre génie qui propose de légaliser le port d’arme pour empêcher les attentats. Mais bon sang, il suffit de regarder 5 secondes la situation aux USA pour voir que ça fonctionne pas et que ça fait des morts. C’est prouvé. Pourquoi proposer ça ? C’est quoi le but ? Ajouter à l’insécurité ambiante pour gagner plus facilement les élections avec un discours de connards sécuritaire derrière ? Favoriser l’industrie de l’armement ?) Avoir le droit à un procès équitable avec une défense et la présomption d’innocence, avoir le droit de vivre sans être fiché⋅e⋅s, scruté⋅e⋅s, contrôlé⋅e⋅s, pouvoir aller là où l’on veut, pouvoir contester le gouvernement, avoir la possibilité matérielle de renverser le gouvernement s’il ne respecte pas la loi ou son mandat, avoir un équilibre des pouvoirs et des contrôles, c’est ce qui nous différencie (différenciait ?) d’une dictature. Pas « les élections ». Pas le fait que notre chef à nous il a un costard cravate et non pas un uniforme militaire ou une tenue traditionnelle pas de chez nous.
Une fois de plus, je ne suis pas le premier à le dire, très loin de là, on lutte contre le terrorisme en intégrant les gens dans la société. Les gens qui passent à l’acte ce sont des gens qui se trouvent une cause dans le djihadisme parce que la société française les a tellement stigmatisés et isolés qu’une idéologie de mort leur a paru préférable. Je ne dis pas qu’il faut plaindre les connards qui sont passés à l’acte, mais je dis que l’on peut prévenir les redites en arrêtant de stigmatiser les immigré⋅e⋅s et les musulman⋅e⋅s, en mettant du fric dans le développement des banlieues, en arrêtant de taper sur les pauvres et les chômeurs/chômeuses pour vivre des conditions qu’els n’ont pas choisi. Et aussi, peut-être, en demandant des comptes à Lafarge, société française pour laquelle visiblement c’était plus important de continuer à faire des profits en Irak que d’avoir des valeurs et qui a financé l’État Islamique.

Y’a aussi celleux qui veulent qu’on se batte pour des valeurs qui sont pas celles de la démocratie mais celles de « la France » : visiblement ça veut dire être une nation blanche et chrétienne, qui mange du fromage et harcèle les femmes dans l’espace public. Désolé mais les musulmans qui vivent ici sont français, les femmes qui vivent ici sont françaises, les personnes racisées qui vivent ici sont françaises, et même les personnes qui ne mangent pas de fromage sont françaises. La France n’a pas toujours été chrétienne, l’immigration est ce qui a maintenu la France comme un pays important durant les 30 Glorieuses, se comporter comme un connard envers les femmes ne fait pas de vous un homme mais juste un connard. Si vous défendez vraiment la laïcité, vous vous en fichez que de plus en plus de gens soient musulman.e.s (ou chrétien.ne.s, ou juif/ves, ou bouddhistes ou whatever), vous vous en fichez qu’els l’affichent dans l’espace public, du moment qu’els ne tentent pas de vous convertir ou de faire passer des lois pour forcer votre conversion. La laïcité c’est la liberté de conviction, pas l’interdiction d’afficher des convictions. Interdire d’afficher des convictions c’est renforcer le statu quo, les pouvoirs déjà en place et les dominations installées.
Donc bon. Vous avez le droit d’être attaché⋅e⋅s à ces valeurs (sauf le harcèlement des femmes, évidemment), mais de la même façon que vous ne voulez pas qu’un hypothétique califat français (sérieusement, quoi…) vous les interdise, vous n’avez pas le droit de les imposer aux autres. Les autres cultures, les autres religions, les autres modes de vie que le votre représentent tout autant la France, et ce pour quoi il faut se battre c’est pour la liberté pour chacun⋅e d’avoir celui qu’el veut.

Si vraiment la France était « le pays des Lumières », au lieu de se prétendre comme tel, si on défendait vraiment des valeurs humanistes (plutôt que de faire des courbettes devant des dictateurs pour leur vendre des armes), si on affirmait haut et fort nos valeurs (et qu’on alignait l’argent pour défendre des mesures allant dans le sens de la justice sociale, de la redistribution des richesses, de l’intégration des populations immigrées…), mécaniquement le terrorisme chuterait.

Fallait que ça sorte.

EDIT 22/07 : un truc qui m’étonne aussi avec les gens qui veulent se débarrasser du contrôle judiciaire ou de la Constitution, c’est qu’ils ont l’air de faire comme si la justice ne condamne pas, comme si la Constitution ne permet pas de poursuivre, juger et emprisonner les gens. Mais c’est le cas. Demander un contrôle judiciaire c’est pas avoir des mecs tatillons qui vont dire « ah bah non c’est mort la pièce B23 est pas bonne, du coup même si vous avez totalement prouvé que c’est un terroriste tueur d’enfants, on fait que dalle ». Des gens arrêtés avant de lancer des attentats, une fois qu’on a des preuves qu’ils vont le faire, il y en a, dans le cadre de l’État de droit. Ce que le contrôle judiciaire fait, c’est que y’a pas un policier random qui dit « Ok je suis sûr de moi, je vais défoncer ce mec que je pense être un terroriste » sans qu’il y ait une vérification par une seconde personne. Ça évite les erreurs grossières du type défoncer la porte du mauvais appartement et menacer des gamines de 6 ans avec une arme à feu. Ça évite que les procédures anti-terroristes soient détournées vers des maraîchèr⋅e⋅s bio qui ont l’air de pas trop aimer la COP21, ou vers des musulman⋅e⋅s qui auraient le tort de ne pas avoir la bonne religion.

Je vais probablement sourcer un peu tout ça dans les jours qui viennent (et corriger l’orthographe), éventuellement faire une petite recension de liens comme la dernière fois.
Vers un État « d’exception » permanent ? ­— Politis.fr
Manifestations interdites, manifestations réprimées, comment détruire l’État de droit — Analyse – Synthèse

Le Maniement des Larmes, de Nicolas Lambert

Vue partiellement seulement, lors d’une représentation sur la place de la République. C’était très bien. Pièce sur l’affaire des frégates de Taiwan et l’implication de la classe politique française. Hyper documenté, un comédien interprète magistralement plein d’hommes et femmes politiques et on voit le délitement progressif de leur édifice de mensonges et de couvertures.

La marche des endormis

Article écrit à chaud. C’est un peu dans le désordre, ça ne se veut pas une analyse, j’ai linké des gens plus doués que moi pour faire ça à la fin de cet article. Mais j’ai l’impression que si je reste sans réagir publiquement à l’inflexion que prends la vie politique française je me rends complice de ce qui se passe (oui, ça fait très grandiloquent mais ce qui se passe m’inquiète vraiment donc voilà).
EDIT 20/11/2015 : orthographe, féminisation, précisions.
EDIT 21/11/2015 : le titre de l’article était censé être une référence vachement érudite et brillante à « Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre » de Christopher Clark. Sauf que je retrouvais plus le titre sur le coup et voilà comment ça s’est mélangé dans ma tête.

Je ne comprends pas ce qui se passe depuis une semaine. Je ne comprends pas que trois jours après les cérémonies du 11 novembre, dont l’idée est quand même « plus jamais ça », on puisse adopter une rhétorique martiale, parler de guerre totale et se féliciter de bombardements aériens. Les bombardements aériens, pour rappel, ça tue indistinctement terroristes, civil⋅e⋅s, otages, enfants, tout le monde.
Je sais qu’on a peur et qu’on est sonné. J’ai peur. Je n’ai pas envie de mourir en allant au ciné, au resto ou autre. Mais si je veux que ce risque diminue, ça ne passe pas par un tapis de bombes sur un autre pays. On va tuer les têtes pensantes de Daech, et après ? Il y aura un vide du pouvoir parce qu’aucun des problèmes de la Syrie ni de l’Irak n’aura été résolu, et des gens encore plus fanatiques prendront leur place ? Comment, après des décennies d’interventionnisme occidental allant d’échec en échec, on peut encore penser que des tapis de bombes vont régler quoi que ce soit ?
Je ne comprends pas qu’un représentant de la Nation puisse proposer de mettre des gens qui n’ont pas commis de crime dans des camps d’internement et qu’on le laisse continuer à assumer ses fonctions. Il faut voir ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’un jour on vient vous voir, on vous dit « votre neveu est terroriste, du coup vous allez en prison ». C’est contraire à toutes les règles de l’État de droit. Et je pensais qu’en plus en France, on avait appris quelques leçons du passé sur le fait de mettre arbitrairement des gens dans des camps.
Sur le plan intérieur, je ne comprends pas que tout le discours politique ait changé du jour au lendemain sans que ça ne semble déranger personne. L’austérité semblait sacrée, maintenant elle peut être balancée sans une seconde de regret si c’est au nom de la sécurité ? Les libertés peuvent être restreintes sans problème ? Personne dans une position officielle (ou si peu, 6 député⋅e⋅s sur tout l’hémicycle) ne remet en cause l’idée d’un état d’urgence qui fait disparaître le contrôle judiciaire ? Les discours sont dignes de 1984 (« l’état d’urgence c’est l’état de droit », sérieusement ?)
On nous dit que c’est pour pouvoir lutter contre la menace terroriste, mais quand on envoie le RAID déloger des squatteu⋅se/r⋅s, avec des armes à répétition, c’est contre le terrorisme ou c’est immédiatement abuser de ces nouveaux pouvoirs de police ? Les mesures que fait passer le gouvernement, on sait qu’elles ne marchent pas contre le terrorisme. On sait qu’elle ne permettront pas d’arrêter les prochains terroristes. La surveillance de masse ne permet pas de détecter les terroristes, qui sont des raretés statistiques. Ce qu’il faut pour détecter le terrorisme ce sont des moyens humains, du suivi, des enquêtes. Mais personnellement je ne veux pas détecter les terroristes, je veux qu’il n’y ait plus plus de terroristes. Et pour ça, il faut arrêter de stigmatiser des gens pour leur religion, pour leur couleur de peau, pour « ne pas s’intégrer » dans une société qui ne leur a jamais donné la moindre chance de le faire en les traitant comme des citoyen-ne-s de seconde zone. Si on veut que les « jeunes de banlieue » ne se radicalisent pas, il faut leur filer des perspectives dans la société, et ce n’est pas avec 50% de chômage dans leur catégorie sociale et des contrôles d’identité au faciès que ça va arriver.
Les mesures actuelles prises par la classe politique, elle permettent de mieux encadrer la population, de banlieue comme d’ailleurs. Elle permet à l’État de montrer ses biceps en étant débarrassé des contrôles pour faire peur aux gens. En leur rappelant avec des militaires en armes dans les rues que décidément non, ils ne sont pas en sécurité, et qu’ils feraient bien de réclamer un peu plus de sécurité. Je suis désolé mais personnellement, des militaires armé-e-s dans la rue c’est ça qui me fait peur. Il y a déjà eu des méprises, des accidents et des abus, des contrôles d’identités qui tournent mal parce que la personne avait eu une mauvaise journée et a refusé d’obtempérer, et le policier avait aussi eu une mauvaise journée et lui il avait une arme. J’ai peur que ça m’arrive à chaque fois que je croise quelqu’un avec une arme apparente, et encore, moi j’ai la « bonne » couleur de peau pour ce genre de situation.

Que des gens en marge de la société se laissent endoctriner par une idéologie fascisante, intolérante et mortifère, c’est horrible, il faut faire tout ce que l’on peut pour l’empêcher, mais je comprends que ça arrive.
Que des gens qui sont aux postes de pouvoir et parfaitement intégrés dans la société, qui ont eu la chance de pouvoir faire des études et de bénéficier de conditions matérielles confortables décident sciemment que la réponse adaptée aux attentats qui ont eu lieu est la vengeance, le largage de bombes et la limitation des libertés, dans un monde qui a connu deux guerres mondiales, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, le constat d’inefficacité de la surveillance de masse, je ne le comprends pas. Enfin, je comprends que ce sont des manœuvres politiques profitant du choc de la population, mais je ne comprends pas que l’on ose les faire dans un moment comme celui-ci. Et je ne comprends pas que la population, nous, ne réagissions pas plus.
Oui il faut lutter contre le terrorisme, mais avec des moyens que l’on sait adaptés, en favorisant une transition démocratique dans les pays en guerre civile, en appuyant celleux qui semblent être à même d’exercer le pouvoir dans la population de ces pays, sans interventionnisme armé. Et en intégrant, éduquant, accueillant l’ensemble de la population française, en filant vraiment les mêmes opportunités à tou⋅te⋅s.

Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions.

Quelques liens que je trouve pertinents sur ce sujet :

État d’urgence, État policier — La Quadrature du Net
Vos guerres, nos morts — Résisteràl’airdutemps.blogspot.fr
J’ai peur — blog de p4bl0 sur médiapart
Le retour du boomerang — Libération.fr
Nos bombes tuent aussi — lmsi.net
Déroger aux droits de l’Homme, voici comment ça peut être légal — Numérama
À qui sert leur guerre ? — Tribune sur Libération
Et respirer on a le droit ? — Quartiers XXI
« Le flic m’a dit tu vas prendre 30 ans » — L’Humanité
Sécurité ou Libertés : faut-il choisir ? — Le Monde
Il est fascisme moins le quart — Babordages

L’autoritarisme rampant à la française — Slate
Petit bilan 7 mois après. Les dérives dénoncées à chaud se sont installées dans la durée, le gouvernement méprise aussi bien les syndicats que l’Assemblée, le racisme est de plus en plus décomplexé et les violences policières se multiplient (enfin, se multiplient envers les classes moyennes, parce que comme beaucoup l’ont souligné, les violences policières ça fait un moment qu’elles existent en banlieue et que tout le monde s’en fout).

Pour moi, ces mois auront été l’occasion de me rendre compte que si dans les livres d’Histoire on te présente « les démocraties » d’un côté et « les dictatures » de l’autre, avec une belle ligne bien nette entre les deux, bah la réalité c’est que y’a un continuum entre les deux et que l’on passe assez facilement de l’un à l’autre, sans avoir à changer les institutions, sans coup d’État, sans changement de vocabulaire, il suffit juste de vider les mots de leur sens et de contourner ou même simplement ignorer les institutions.

Un État d’urgence permanent, mais pour quel résultat ? — Le Monde
Article du 19/07/2016, après l’annonce de la sortie puis du maintien dans l’État d’urgence après l’attentat de Nice. Globalement, l’État d’Urgence prive de libertés sans apporter plus de sécurité, et en transformant en routine l’autoritarisme (et les détournements type utilisation contre les mouvements sociaux) et en épuisant les forces de l’ordre.