La marche des endormis

Article écrit à chaud. C’est un peu dans le désordre, ça ne se veut pas une analyse, j’ai linké des gens plus doués que moi pour faire ça à la fin de cet article. Mais j’ai l’impression que si je reste sans réagir publiquement à l’inflexion que prends la vie politique française je me rends complice de ce qui se passe (oui, ça fait très grandiloquent mais ce qui se passe m’inquiète vraiment donc voilà).
EDIT 20/11/2015 : orthographe, féminisation, précisions.
EDIT 21/11/2015 : le titre de l’article était censé être une référence vachement érudite et brillante à « Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre » de Christopher Clark. Sauf que je retrouvais plus le titre sur le coup et voilà comment ça s’est mélangé dans ma tête.

Je ne comprends pas ce qui se passe depuis une semaine. Je ne comprends pas que trois jours après les cérémonies du 11 novembre, dont l’idée est quand même « plus jamais ça », on puisse adopter une rhétorique martiale, parler de guerre totale et se féliciter de bombardements aériens. Les bombardements aériens, pour rappel, ça tue indistinctement terroristes, civil⋅e⋅s, otages, enfants, tout le monde.
Je sais qu’on a peur et qu’on est sonné. J’ai peur. Je n’ai pas envie de mourir en allant au ciné, au resto ou autre. Mais si je veux que ce risque diminue, ça ne passe pas par un tapis de bombes sur un autre pays. On va tuer les têtes pensantes de Daech, et après ? Il y aura un vide du pouvoir parce qu’aucun des problèmes de la Syrie ni de l’Irak n’aura été résolu, et des gens encore plus fanatiques prendront leur place ? Comment, après des décennies d’interventionnisme occidental allant d’échec en échec, on peut encore penser que des tapis de bombes vont régler quoi que ce soit ?
Je ne comprends pas qu’un représentant de la Nation puisse proposer de mettre des gens qui n’ont pas commis de crime dans des camps d’internement et qu’on le laisse continuer à assumer ses fonctions. Il faut voir ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’un jour on vient vous voir, on vous dit « votre neveu est terroriste, du coup vous allez en prison ». C’est contraire à toutes les règles de l’État de droit. Et je pensais qu’en plus en France, on avait appris quelques leçons du passé sur le fait de mettre arbitrairement des gens dans des camps.
Sur le plan intérieur, je ne comprends pas que tout le discours politique ait changé du jour au lendemain sans que ça ne semble déranger personne. L’austérité semblait sacrée, maintenant elle peut être balancée sans une seconde de regret si c’est au nom de la sécurité ? Les libertés peuvent être restreintes sans problème ? Personne dans une position officielle (ou si peu, 6 député⋅e⋅s sur tout l’hémicycle) ne remet en cause l’idée d’un état d’urgence qui fait disparaître le contrôle judiciaire ? Les discours sont dignes de 1984 (« l’état d’urgence c’est l’état de droit », sérieusement ?)
On nous dit que c’est pour pouvoir lutter contre la menace terroriste, mais quand on envoie le RAID déloger des squatteu⋅se/r⋅s, avec des armes à répétition, c’est contre le terrorisme ou c’est immédiatement abuser de ces nouveaux pouvoirs de police ? Les mesures que fait passer le gouvernement, on sait qu’elles ne marchent pas contre le terrorisme. On sait qu’elle ne permettront pas d’arrêter les prochains terroristes. La surveillance de masse ne permet pas de détecter les terroristes, qui sont des raretés statistiques. Ce qu’il faut pour détecter le terrorisme ce sont des moyens humains, du suivi, des enquêtes. Mais personnellement je ne veux pas détecter les terroristes, je veux qu’il n’y ait plus plus de terroristes. Et pour ça, il faut arrêter de stigmatiser des gens pour leur religion, pour leur couleur de peau, pour « ne pas s’intégrer » dans une société qui ne leur a jamais donné la moindre chance de le faire en les traitant comme des citoyen-ne-s de seconde zone. Si on veut que les « jeunes de banlieue » ne se radicalisent pas, il faut leur filer des perspectives dans la société, et ce n’est pas avec 50% de chômage dans leur catégorie sociale et des contrôles d’identité au faciès que ça va arriver.
Les mesures actuelles prises par la classe politique, elle permettent de mieux encadrer la population, de banlieue comme d’ailleurs. Elle permet à l’État de montrer ses biceps en étant débarrassé des contrôles pour faire peur aux gens. En leur rappelant avec des militaires en armes dans les rues que décidément non, ils ne sont pas en sécurité, et qu’ils feraient bien de réclamer un peu plus de sécurité. Je suis désolé mais personnellement, des militaires armé-e-s dans la rue c’est ça qui me fait peur. Il y a déjà eu des méprises, des accidents et des abus, des contrôles d’identités qui tournent mal parce que la personne avait eu une mauvaise journée et a refusé d’obtempérer, et le policier avait aussi eu une mauvaise journée et lui il avait une arme. J’ai peur que ça m’arrive à chaque fois que je croise quelqu’un avec une arme apparente, et encore, moi j’ai la « bonne » couleur de peau pour ce genre de situation.

Que des gens en marge de la société se laissent endoctriner par une idéologie fascisante, intolérante et mortifère, c’est horrible, il faut faire tout ce que l’on peut pour l’empêcher, mais je comprends que ça arrive.
Que des gens qui sont aux postes de pouvoir et parfaitement intégrés dans la société, qui ont eu la chance de pouvoir faire des études et de bénéficier de conditions matérielles confortables décident sciemment que la réponse adaptée aux attentats qui ont eu lieu est la vengeance, le largage de bombes et la limitation des libertés, dans un monde qui a connu deux guerres mondiales, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, le constat d’inefficacité de la surveillance de masse, je ne le comprends pas. Enfin, je comprends que ce sont des manœuvres politiques profitant du choc de la population, mais je ne comprends pas que l’on ose les faire dans un moment comme celui-ci. Et je ne comprends pas que la population, nous, ne réagissions pas plus.
Oui il faut lutter contre le terrorisme, mais avec des moyens que l’on sait adaptés, en favorisant une transition démocratique dans les pays en guerre civile, en appuyant celleux qui semblent être à même d’exercer le pouvoir dans la population de ces pays, sans interventionnisme armé. Et en intégrant, éduquant, accueillant l’ensemble de la population française, en filant vraiment les mêmes opportunités à tou⋅te⋅s.

Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions.

Quelques liens que je trouve pertinents sur ce sujet :

État d’urgence, État policier — La Quadrature du Net
Vos guerres, nos morts — Résisteràl’airdutemps.blogspot.fr
J’ai peur — blog de p4bl0 sur médiapart
Le retour du boomerang — Libération.fr
Nos bombes tuent aussi — lmsi.net
Déroger aux droits de l’Homme, voici comment ça peut être légal — Numérama
À qui sert leur guerre ? — Tribune sur Libération
Et respirer on a le droit ? — Quartiers XXI
« Le flic m’a dit tu vas prendre 30 ans » — L’Humanité
Sécurité ou Libertés : faut-il choisir ? — Le Monde
Il est fascisme moins le quart — Babordages

L’autoritarisme rampant à la française — Slate
Petit bilan 7 mois après. Les dérives dénoncées à chaud se sont installées dans la durée, le gouvernement méprise aussi bien les syndicats que l’Assemblée, le racisme est de plus en plus décomplexé et les violences policières se multiplient (enfin, se multiplient envers les classes moyennes, parce que comme beaucoup l’ont souligné, les violences policières ça fait un moment qu’elles existent en banlieue et que tout le monde s’en fout).

Pour moi, ces mois auront été l’occasion de me rendre compte que si dans les livres d’Histoire on te présente « les démocraties » d’un côté et « les dictatures » de l’autre, avec une belle ligne bien nette entre les deux, bah la réalité c’est que y’a un continuum entre les deux et que l’on passe assez facilement de l’un à l’autre, sans avoir à changer les institutions, sans coup d’État, sans changement de vocabulaire, il suffit juste de vider les mots de leur sens et de contourner ou même simplement ignorer les institutions.

Un État d’urgence permanent, mais pour quel résultat ? — Le Monde
Article du 19/07/2016, après l’annonce de la sortie puis du maintien dans l’État d’urgence après l’attentat de Nice. Globalement, l’État d’Urgence prive de libertés sans apporter plus de sécurité, et en transformant en routine l’autoritarisme (et les détournements type utilisation contre les mouvements sociaux) et en épuisant les forces de l’ordre.

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