This one has been a long time coming! The Years m’a donné du fil à retordre, interrompu par la fatigue de la fin d’année, l’été, l’envie de lire des romans un peu plus simples… Finalement, comme les précédents, toute la difficulté s’envole dans les derniers chapitres que j’ai lus d’un coup, emportée par les tourbillons de l’écriture de Woolf.
‘A deep murmur sang in her ears—the land itself, singing to itself, a chorus, alone. She lay there listening. She was happy, completely. Time had ceased.’
C’est le dernier roman paru du vivant de Woolf, intrinsèquement lié à l’essai Three Guineas ; l’idée initiale était d’écrire un essai-fiction, une œuvre qui croiserait les genres en illustrant par la fiction les propos de l’essai. Finalement Woolf sépare ses deux idées, et publie en 1937 cette fresque familiale qui raconte l’histoire des Pargiters entre 1880 et 1937. Chaque chapitre se situe dans une nouvelle année, avec des ellipses plus ou moins étendues, et on suit toute une fratrie et leurs cousins. Le roman explore des instants de vie, des petits moments dont certains auront des résonances tout au long de la vie des protagonistes, plutôt que les moments extraordinaires : on ne voit rien du mariage de Kitty, de l’expérience de North à la guerre ou de Martin en Inde, rien non plus des voyages d’Eleanor. En revanche, on est témoins du mini crush de Kitty pour ce garçon auquel elle repensera toute sa vie, car il représente ce qu’elle aurait finalement souhaité : une vie loin des mondanités et de la ville, plus proche de la nature, où elle se sentirait plus à sa place. On ne voit pas Rose dans ses combats féministes, décrits en creux par ses frères et sœurs, ni son passage en prison, mais on assiste à l’agression dont elle est victime enfant lorsqu’un homme s’exhibe devant elle alors qu’elle s’est faufilée hors de la maison un soir. En fait, Woolf nous raconte très peu des moments les plus durs qu’ils et elles vivent, même si on peut lire certaines choses entre les lignes (je me suis demandé si Rose avait fait une tentative de suicide par exemple, sans que la réponse m’apparaisse clairement), à l’exception peut-être de la mort et de l’enterrement de leur mère, au début du roman. Mais même cette scène est vue par le prisme de Delia, une des filles, qui peine à ressentir une véritable émotion après les années de maladie de sa mère, dont elle a finalement déjà partiellement fait le deuil.
‘I wish I hadn’t quarrelled so much with my mother, she thought, overcome with a sudden sense of the passage of time and its tragedy. Then the music changed.’
The Years s’intéresse à la construction de l’être, à la vieillesse, à la place de ses personnages dans la société (notamment des femmes, et c’est là qu’on lit le lien avec Three Guineas). Après la lecture d’Orlando, de The Waves et de To the Lighthouse, il apparaît presque comme une synthèse : on retrouve Londres et ses scènes de société, la longue fresque du temps qui passe, de l’enfance à la vieillesse, et les réflexions sur ce que nos choix de vie disent de nous mais aussi sur comment ils nous contraignent. Si Woolf va moins loin sur certains thèmes (la mort et le deuil, notamment), c’est sur le thème de l’évolution vers la vieillesse que ce roman m’a marquée. Eleanor, l’aînée de la fratrie, jamais mariée, dévouée à s’occuper de son père, aurait pu vivre une vie empreinte de regret ; pourtant, si autour de 45 ans elle exprime une certaine mélancolie face à la vie familiale de son frère Morris, elle s’épanouit dans ses activités philanthropiques puis dans une frénésie de voyages et d’aventures sur toute la deuxième partie de sa vie, lorsqu’elle est libérée de ses devoirs familiaux et du poids de la société. Elle accepte sa vie et s’accepte elle-même dans une évolution intérieure touchante et, fait rare chez Woolf, empreinte d’espoir (mais pas tout à fait exempte de nostalgie pour autant).
‘There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves.’
Côté commentaire social, Woolf distille plein de petits éléments. Lorsque Kitty va à l’opéra, richement habillée, elle songe au rôle des vêtements dans le positionnement social, sur le fait de se sentir ou non à sa place dans un cadre ou un autre (thématique déjà abordée dans Orlando). Cette scène était d’ailleurs particulièrement juste, décrivant cette longue soirée où l’esprit vagabonde, la musique nous fait replonger dans les souvenirs et l’introspection. Kitty, toujours, alors qu’elle se fait l’hôtesse d’un dîner de la haute société, se sait à sa place par la position que lui confère son mariage, mais se sent en léger décalage, consciente de son ignorance lorsqu’elle ne réalise pas que telle phrase est en fait une citation, et répond naïvement. Elle trouve les préoccupation de ses invitées futiles, mais admire néanmoins leur courage et leur talent social. Enfin, on observe un brin de la société changeante à travers le personnage de Crosby, domestique de la famille Pargiter jusqu’à la vente de la maison familiale : cette vieille femme qui exprime ses émotions avec bien plus de sincérité et de facilité que les enfants de la famille (bourgeoise, de toute évidence), fait honte à Eleanor lorsqu’elle réalise qu’elle a vécu pendant 40 ans dans ce petit sous-sol sombre.
‘We’re all afraid of each other, he thought; afraid of what? Of criticism; of laughter; of people who think differently… ‘
The Years nous fait parfois osciller entre la peur de la solitude et l’inconfort de l’interaction humaine : beaucoup de personnages peuvent sembler seuls (tels Sara, la cousine handicapée et neuroatypique, qui vit dans une certaine pauvreté, ou Martin, éternel bachelor sans grands attachements sociaux), et pourtant leurs rencontres sont teintées d’une certaine gêne et d’une difficulté à se parler. Pourtant, au fil des 55 ans que dure le roman, on comprend qu’une véritable affection les lie. Sara représente d’ailleurs une sorte de sortie de la norme, à qui il est parfois plus facile de parler car elle-même dit plus spontanément ce qu’elle a sur le cœur. Plusieurs personnages, dont North, l’un des représentants de la génération suivante, tissent avec elle une relation forte (peut-être car il a moins peur d’elle que d’autres)… Mais, comme il le réalise dans le dernier chapitre, on a tous peur des autres. Cette longue dernière scène de la fête est magistrale : tous nos personnages sont réunis, et Virginia Woolf nous entraîne dans le flot de plus en plus fluide de leur intériorité. Leur inconfort et leur grande familiarité se mêlent d’une façon qui dessine parfaitement les grandes réunions familiales : on se connaît, on se chamaille, et on se sent pourtant par moments terriblement seuls. Après une longue soirée (et nuit) de festivités, de danse et de discussions interrompues et mélangées, les sentiments sont bien plus à nu et on sent une espèce d’euphorie mêlée de mélancolie face à ce temps passé ensemble. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai ressenti : car les émotions que Woolf fait naître sur le papier ne sont sans doute pas exactement les miennes, et pourtant j’ai si souvent l’impression de m’y reconnaître avec une justesse frappante…
‘Millions of things came back to her. Atoms danced apart and massed themselves. But how did they compose what people called a life?’
Niveau style, le roman est moins poétique et évocateur que The Waves, plus simple aussi que To the Lighthouse, mais je crois qu’il n’a rien à leur envier en terme de contenu (et, évidemment, la prose reste magnifique). Tout ceci me donne d’ailleurs envie de le relire, pour mieux y déceler tout ce que Woolf glisse entre les lignes.







































