Ascension, de Nicholas Binge

Il faut imaginer les shoggoths heureux.

Roman anglais paru en 2023. Le livre se présente comme un roman enchâssé. Un premier narrateur nous explique que des années après la disparition de son frère Harold qui était un physicien de génie, il retrouve celui-ci dans un hôpital psychiatrique. Son frère lui transmet avant de mourir un ensemble de lettres qu’il a rédigé à l’intention de sa nièce, qui raconte une expédition à laquelle il a pris part dans les années 90, pour escalader et étudier une montagne gigantesque qui est apparue dans le Pacifique. La montagne est une impossibilité physique, et une équipe de spécialistes a été assemblée pour tenter de comprendre les conditions de son apparition et les secrets qu’elle renferme potentiellement.

J’ai bien aimé ! Il y a une vibe horreur cosmique – sans qu’on se réfère explicitement au mythe de Lovecraft, la montagne gigantesque qui apparait soudainement dans le Pacifique ça peut à la fois faire penser à R’lyeh et aux montagnes hallucinées, il y a même des créatures qui pourraient faire penser aux shoggoths dans leur alieness. Pour autant il n’y a pas de Grands Anciens et ce n’est pas à proprement parler de l’horreur. Les personnages sont pas mal des archétypes mais ça marche plutôt bien dans le récit – même si Nakao aurait pu avoir un peu plus d’agency et que la backstory du narrateur est assez unidimensionnelle. Le dispositif du récit enchâssé que le premier narrateur ne peut que porter à notre connaissance sans en attester la validité lui-même fait très références à des histoires horrifiques type Edgar Allan Poe, Harold se définissant comme un « consulting physicist » avec des traits d’autisme similaires à ceux de Sherlock Holmes est une référence rigolote, et le personnage de Bettan comme mec qu’on adore détester mais qui pour autant va sauver des situations par ses pures compétences techniques et ses décisions radicales est assez bien construit.

Recommandé si vous aimez les montagnes métaphysiques et les histoires de dudes.

Leviticus, d’Adrian Chiarella

Film d’horreur australien paru en 2026. Suite à (on suppose) la mort du père, Naim et sa mère Arlène ont déménagé dans une petite communauté rurale australienne, fortement religieuse (tendance évangélique). Arlène s’est tourné vers sa foi depuis cette disparition et il est important pour elle que Naim grandisse dans un environnement croyant. Naim a cependant d’autres plans. Gay, il commencer une relation avec Ryan, un garçon de son lycée. Mais après avoir vu ce dernier embrasser un autre garçon, il les dénonce au pasteur (ou whatever l’équivalent chez les évangéliques). Un prêtre itinérant vient alors réaliser un rituel de « purification » sur les deux hommes, à la suite duquel ils vont voir dès qu’ils sont seuls une créature qui prend l’apparence de leur amoureux pour tenter de les tuer.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance. On est dans l’arrière pays australien, pas un outback désertique mais plutôt des espèces de banlieue pauvres ponctuées d’usines, de lignes électriques et de bâtiments abandonnés. Les jeunes acteurs sont très bons dans leur rôle. Le fonctionnement du monstre rappelle It follows (invisible sauf à celui qu’il poursuit, avançant inexorablement vers sa victime), mais sa weaponization par des communautés religieuses homophobes est intéressante. Le fait qu’il prenne les traits de l’être aimé (et pas seulement les traits, il parle, fait référence à des événements passés) et du coup lie ensemble désir et danger est très bien pensé. Ça fait évidemment penser aussi bien à l’épidémie de sida, mais aussi aux homophobes qui tendent des pièges sur les applis de rencontre. Et si la créature est réussie, les véritables monstres sont cependant la communauté évangélique prête à lâcher cette créature sur leurs enfants queers parce que « la peur est nécessaire », et qui refuse d’entendre et d’aider ces enfants.

Recommandé.

Adieu triste amour, de Mirion Malle

Bande dessinée québecoise parue en 2022. Cléo est dessinatrice. Elle est depuis 3 ans en relation avec Charles. Lors d’une convention en France, elle croise Farah, qui était en école avec Charles. Elle va apprendre de la bouche de Farah les comportements que Charles a eu en école et va décider de se séparer de lui.

J’ai beaucoup aimé. J’ai aussi lu C’est comme ça que je disparais, de la même autrice, qui est sur une dépression et donc pas très joyeuse. Là même si ça parle de la fin d’une relation c’est quand même plus sympa comme ambiance, y’a beaucoup de sororité, le personnage principal a beaucoup d’agentivité. Totalement anecdotique mais y’a un perso secondaire qui fait une référence random à Taylor Swift à la consternation de son groupe d’amies, I feel seen.

Recommandé !

Article invité : Cimqa, d’Auriane Velten : de l’art d’immerger le lecteur en douceur

Une recension de Jonas.

J’apprécie les livres qui se construisent autour d’un postulat de départ clair et travaillé. Ici, l’autrice fait s’inviter une cinquième au milieu de nos quatre bonnes vieilles dimensions.

Elle rythme son histoire par une alternance de points de vue, non pas entre des personnages superflus, mais entre deux époques : le monde juste après l’apparition de la cinquième dimension et celui qui s’est développé autour de ce phénomène. Dans le premier cas, le lecteur partage la perplexité des personnages qui sont, comme lui, largués dans l’inconnu ; dans le second, bien que les personnages soient familiers de la cinquième dimension, ils ne sont pas là pour assommer le lecteur d’explication mais pour le laisser réfléchir, par leur vie, à l’entre-deux qui est le cœur du roman.

Car ce roman a du cœur, en se concentrant sur quatre femmes, qui suffisent, par leur nature profondément humaine, à apporter les émotions qui font le sel d’une histoire : leurs volontés donnent les enjeux, leurs angoisses luttent en antagonistes et par leurs résiliences elles s’aident elles mêmes.

De reproche je n’en ai guère qu’un en tête :je ne suis pas convaincu par la fausse homonymie entre la Sarah (avec h) du « présent » et la Sara (sans h) du « futur ». Si le but est de semer le doute sur l’hypothèse qu’elles pourraient être une seule et même personne, la manœuvre n’a que peu d’intérêt. S’il s’agit d’un parallélisme esthétique, je peux l’entendre.  

Cependant, si je ne trouve pas d’autres défauts que celui-là, c’est bien parce que ce livre est une pépite que je recommande vivement.

Vous pouvez retrouver la recension de Machin ici.

Small Prophets, de Mackenzie Crook

Série britannique parue en 2026. Michael Sleep travaille dans un magasin de bricolage. Il ne s’est jamais remis de la disparition inexpliquée de sa compagne il y a 7 ans. Il va rendre tous les jours visites à son père dans sa maison de retraite. Un jour, ce dernier lui transmet une recette pour créer des homonculi, des esprits prophétiques qui peuvent répondre à n’importe quelle question. Michael va mettre en application la recette dans son abri de jardin, sous le regard inquisiteur de ses voisins et avec l’aide d’une de ses collègues.

C’était très cool ! La série ne dure que 6 épisodes (mais une S2 a été annoncée), donc ça part pas dans 5000 directions, mais pour autant la question de la création des homonculi n’est pas le seul focus de la série : c’est juste un moyen pour Michael de répondre à une question, mais on se concentre tout autant sur ses relations avec ses collègues, sur les obsessions de son voisin psychorigide, sur le quotidien de son père dans sa maison de retraite. Kudos a la série pour mettre en scène la relation entre Michael et Kacey comme exclusivement amicale. Les personnages secondaires sont tous très réussis et le tout fait très très anglais dans la vibe.

Recommandé.

Goblinhood, de Jen Calleja

Essai inclassable paru en 2024, traduit en français en 2026. En 6 chapitres et 8 poèmes, l’autrice parle de son obsession pour les objets verts, du film Fresh et de The Bear, des normes sociales, de sa vie personnelle, lâche 15 000 références (et revient beaucoup sur Labyrinthe, le film avec David Bowie), en discutant de différentes facettes de sa vie, de l’univers (et du reste) qui lui évoquent la figure protéiforme du gobelin, tantôt créature repoussante, tantôt archétype de liberté et petite boule d’énergie chaotique.

L’écriture passe d’un sujet à l’autre, ça fait très flux de conscience pour TDAH. J’en retiens surtout une vibe de gobelinité plutôt qu’une réflexion sur un sujet spécifique.

The Final Girl Support Group, de Grady Hendrix

Roman étatsunien paru en 2021. Lynette est une final girl : elle a survécu à l’attaque d’un tueur en série qui a décimé ses ami.es et sa famille. Elles sont plusieurs dans ce cas, un rappel inconfortable de la violence qui a balayé les États-Unis dans les années 80. Et elles sont réunies dans un groupe de parole qui leur permet de discuter avec les seules autres personnes qui comprennent leur situation. Les final girls sont cinquantenaires maintenant. Le pays est passé à d’autres formes de violence et certaines membres du groupe estiment qu’il n’est plus utile, qu’il n’est plus qu’un rituel vide. Mais c’est justement le moment où une menace non-identifiée décide de s’attaquer aux final girls, pour les éliminer une par une…

Grady Hendrix reprend le trope des final girls de film d’horreur pour imaginer ce qui se passe après leur happily survivally ever after. Que devient-on quand on a échappé au pire mais qu’on a des traumas à gérer ? L’univers construit est original avec notamment toute la question du rapport entre les franchises de film d’horreur et la réalité : dans cet univers les grosses franchises d’horreur (Vendredi 13, les Griffes de la Nuit, Halloween… à peine déguisées) sont basées sur des crimes réels, et une jurisprudence a fait que les droits appartiennent aux final girls, qui deviennent donc un rouage dans l’exploitation de leur propre histoire. C’est assez bien trouvé, avec des points intéressants sur ce que fait Hollywood de ces histoires (une des final girls a été whitewashée dans l’adaptation ciné) et en quoi la mise en scène de ces crimes participe à leur glorification. Dans les éléments rigolos, les titres de chapitres font tous penser à des titres de film dans une franchise qui dure plus longtemps qu’elle ne le devrait.

Pour autant la narration se perd un peu en chemin. Lynette affirme sans cesse s’être préparée au pire et a 10 000 plans pour s’échapper, mais elle se fait systématiquement devancer par ses adversaires, ne devine jamais correctement et se fait battre systématiquement dans chaque confrontation. Ça illustre en quoi ses traumas et son PTSD sont handicapants, mais ça en fait une protagoniste un peu reloue à suivre au bout d’un moment. Le bouquin aurait probablement mérité d’être un peu resserré pour couper quelques longueurs et redites. Le livre est paru en 2021 mais le premier jet a été écrit en 2013 et ça se voit un peu dans les préoccupation je trouve – à la fois « tout le monde s’en fiche désormais des final girls » alors qu’il y a eu un revival de l’horreur depuis et les parallèles avec le 11 Septembre et les tueries de masse dans les lycées aux US, ainsi que la place d’internet dans le livre.

Si vous aimez le sujet de l’horreur méta, vous pouvez aussi vous tourner vers The Cabin in the Woods pour les archétypes, et Teenage Sex and Death at Camp Miasma.

Une toute petite fissure, de Claire Griois

Roman français paru en 2026. Lola a 27 ans. Lors de vacances à la mer avec son compagnon Malo, sa hanche se casse, inexplicablement. Elle se retrouve clouée dans son appartement, perdue dans une errance médicale. Malo ne supporte pas l’immobilité. Il quitte Lola, qui se retrouve à devoir processer une rupture en plus de ses complications médicales.

J’ai beaucoup aimé l’écriture. La focalisation interne réussit bien à faire adopter le point de vue de Lola. On voit comment le handicap impacte son regard sur elle-même et son estime de soi, comment elle prend soudainement conscience de tout ce qu’il n’est pas possible de faire avec une hanche en vrac. L’errance médicale est bien retranscrite, avec des médecins qui sont incapable de lui donner un diagnostic, voire qui lui expliquent que sa fracture n’a pas pu arriver telle qu’elle la décrit.
L’autre gros sujet c’est évidemment la relation entre Malo et Lola, à la fois la disparition progressive de Malo suite au handicap de Lola (qui illustre cette charmante statistique issue d’une étude étatsunienne sur des cas de maladies graves dans des couples hétéros : environ 20,8 % des couples se séparent lorsque la femme est malade, contre 2,9 % lorsque c’est l’homme), et aussi la levée progressive du voile sur comment s’est déroulée leur relation jusqu’à l’accident. Je trouve cette partie vraiment réussie, parce que la relation est montrée comme problématique, mais de façon assez originale : Malo n’a rien de maléfique ou malintentionné, mais il est juste toujours à 200%, forçant Lola à s’adapter à son rythme (pas par contrainte mais parce qu’il n’en connait pas d’autre et que de son côté elle a envie d’être avec lui et donc elle s’ajuste, tout le temps).

Recommandé.

Regarde les lumières, mon amour, d’Annie Ernaux

Courte autofiction française paru en 2014. Annie Ernaux consigne ses passages à l’hypermarché des Trois-Rivières à Cergy. Elle essaie de saisir ce qui fait l’hypermarché, la façon dont il fonctionne, la façon dont les client.es s’y comportent. Elle rejette le sentiment de mépris ou de dégoût souvent affiché dans la littérature pour ce genre de lieu, expliquant que des relations aux hypermarchés ont rythmé les périodes de sa vie, que c’est un lieu qu’elle apprécie, qui lui donne une pause dans l’écriture. En même temps, elle note l’éloignement de la mendicité, la surveillance dans les rayons, la façon dont les jouets sont genrés, les accidents dans les usines délocalisées loin de l’Europe qui produisent des produits pour les hypermarchés européens. Elle consigne des comportements types, les siens ou ceux des autres, dans les rayons, à la caisse.

Intéressant comme toujours chez Annie Ernaux.

Coyote vs. ACME, de Dave Green

Film d’animation étatsunien paru en 2026. Après des années à utiliser en vain des produits ACME pour tenter d’attraper le Bip-Bip, Vil Coyote décide d’attaquer ACME en justice pour les blessures que leurs produits défaillants lui ont infligé. Léger problème : il est un coyote qui ne parle que par pancarte interposées, et c’est une multinationale avec une armée d’avocats.

J’ai bien aimé. Les films (réussis) intégrant les toons et les humains c’est une de mes marottes (qui n’est donc pas la même chose qu’un pet peeve, merci au lecteur attentif qui a relevé ce contresens) donc le film partait gagnant, mais je trouve qu’ils réussissent à faire quelque chose avec un vrai discours : faire d’ACME qui est toujours vu en arrière plan des dessins animés une multinationale avec de vrais enjeux financiers, des pratiques douteuses et des contrats avec l’armée, c’est bien trouvé. On reprend les aspects les plus sombres de Who framed Roger Rabbit? en déplaçant le focus d’une intrigue policière et d’un méchant « individuel » vers les agissements d’une multinationale et un affrontement dans un prétoire. On quitte aussi le côté « I couldn’t do it because it wasn’t funny » de Roger Rabbit : les dysfonctionnements des produits ACME ont vraiment causé de la douleur à Vil Coyote, à la fois physique et dans son incapacité à attraper le Bip-Bip (même si ce dernier point est discutable, Vil Coyote étant comparé à Sisyphe et sa relation au Bip-Bip étant dans la fin du film montrée comme Plus Compliquée Que Ça™). Dans les petits détails rigolos, j’ai bien aimé que les différents plans par d’autres perso que Vil Coyote pour attraper/contacter le Bip Bip soient à chaque fois de mettre des graines sur la route, ie le plan le plus basique de Vil Coyote – et que ça ne marche pas du tout, montrant que le Coyote est bien un expert de son domaine.

Recommandé si vous aimez 12 angry men et Bugs bunny.