Essai français paru en 2024, sur le thème de l’amitié féminine. Lu dans le cadre du S1 des travaux du CLIMAT (club de lecture intertextuel mollement autogéré de Toulouse). J’ai trouvé quelques idées intéressantes dans le dernier tiers, mais je trouve deux défauts à l’ouvrage : d’une part je n’ai pas été très embarqué par le style d’écriture (que je classe dans le côté « essai journalistique : le point de vue est situé (ce qui est bien en soi), mais plus encore il y a une focalisation interne : on est sur le voyage de découverte du sujet de l’autrice, qui peut parfois redécouvrir des évidences) et (défaut uniquement pour ma position personnelle de lecteur) quand on déjà lu pas mal de choses sur le sujet, l’essai passe trop de temps à re-couvrir les bases : escalator de la relation, asymétrie des socialisation masculine et féminines…
Dans les points que j’ai trouvé intéressants :
- L’amitié entre hommes est vue historiquement comme un appui mutuel, avec une force politique (théorisation de Saint-Just à la Révolution française, écrits de Cicéron sur le sujet), quand l’amitié entre femme est vue comme de l’ordre des émotions ; les femmes sont renvoyées à la sphère intime, elles seraient plus sociables donc elles forgeraient « naturellement » des amitiés, mais celles-ci n’ont pas d’impact comme celles des hommes. Pourtant évidemment ces amitiés pourraient être utilisées politiquement aussi bien que les amitiés masculines. L’autrice propose notamment d’utiliser les compétences de care développée par les femmes pour prendre soin des liens entre femmes plutôt que comme SAV des relations amoureuses hétéros.
- L’autrice théorise deux grands âges de l’amitié féminine hétéra, qui encadrent l’âge de la famille : avant d’avoir un mec et des enfants puis après le départ des enfants voire la mort du mari, quand il y a du temps qui sinon est bouffé par la gestion et la charge mentale de la cellule familiale
- Au delà de l’impact du patriarcat, impact du néolibéralisme : avoir des ami.es demande du temps (alors que le travail en prend plein), de l’argent pour des sorties dans la plupart des cas, et surtout on est tou.te.s plongé.es dans un état d’esprit où on juge la valeur des autres et de ce qu’iels peuvent nous apporter : ça va notamment se traduire par des amitiés endogames parce que c’est plus facile de les développer quand on parle le même langage (littéralement mais aussi en termes de concepts et de vision du monde), qu’on partage les mêmes expériences. Pas toujours le cas mais ça oriente à la fois qui on rencontre et avec qui on aura des affinités. Ça permet aussi aux classes bourgeoises de rencontrer plus de monde, de davantage choisir leurs ami.es (donc d’accentuer l’endogamie des amitiés, mais aussi éventuellement d’avoir des amitiés plus transitoires puisqu’on en retrouve plus facilement d’autres).
- L’escalator de la relation romantique impose une forme « classique » à la relation romantique, mais aussi il le retire à la forme classique de la relation amicale : si le sexe/la cohabitation/l’intimité physique/la coparentalité c’est un marqueur d’une relation romantique, il va falloir passer du temps à justifier que ça existe dans une relation amicale sans que ça veuille dire que c’est plutôt une relation de couple.
- Tension entre faire attention à avoir des amitiés nourrissantes, à double sens, avec des gens avec qui ont partage des valeurs, et en même temps ne pas rejeter tout ce qui n’est pas parfait chez nos ami.es : si c’est bien de demander aux autres s’ils ont la place de l’accueillir avant de leur faire un tunnel sur ce qui va pas dans notre vie, ne pas penser à le faire à chaque fois n’est pas une faute impardonnable. Friendship is showing up, mais friendship is pas être toujours au top et irréprochable dans les relations amicales (this murder of two languages at once brought to you by: me). On a le droit d’être 1/imparfait et 2/vulnérable dans les amitiés, c’est mêmes des espaces qui idéalement nous soutiennent dans ces moments là.
- L’hétéronormativité part d’une activité random (la sexualité) pour définir toute une façon de fonctionnement codifiée dans la société : exclusivité sexuelle liée à l’identification des lignées d’héritage, structuration de ce couple hétéro exclusif comme une unité économique, contrats le formalisant, avantages fiscaux… Toute cette structure permet de transformer ce qui était une relation ou un lien en une alliance : le formalisme ajouté va entrainer des effets concrets et va faire durer ce lien. L’hétéronormativité postule que c’est le partage d’une sexualité qui va entrainer la forme de ces alliances, plutôt que les relations amicales par ex. La proposition de l’autrice est d’au-delà de prendre soin de nos liens autres qu’hétéronormatifs, réussir à les formaliser en alliance eux aussi.
Donc quelques points intéressants mais j’ai quand même l’impression que le livre est écrit par une hétéra qui réfléchit tardivement au sujet et s’étant que peu renseigné sur ce qui a déjà été écrit sur le sujet, notamment les pensées queers. Aussi l’impression qu’elle a des amitiés uniquement féminines, parce que si je comprends l’intérêt de mettre en avant les amitiés féminines, certains des points mis en avant me semblent tout à fait mettable en œuvre de façon indépendante du genre des deux personnes impliquées dans la relation.
