Eat the ones you love, de Sarah Maria Griffin

Roman irlandais paru en 2025. Après un licenciement et une rupture, Chell retourne vivre à 30 ans passés dans le pavillon de banlieue de ses parents. Alors qu’elle fait ses courses dans le centre commercial de la banlieue, elle voit une offre d’emploi pour la fleuriste du centre commercial. Attirée aussi bien par l’offre que par la fleuriste elle-même, elle devient assistante fleuriste. Mais le centre commercial et Neve (la fleuriste) cachent un secret : la serre abandonnée au centre de la galerie marchande abrite une plante sentiente, qui a étendu ses lianes dans toutes les galeries techniques du centre, et connaît une faim insatiable…

J’ai bien aimé. La narration se fait principalement via le point de vue de Baby, la plante maléfique. Ça donne une coloration particulière au récit puisqu’elle ne cache pas ses intentions envers les personnages, et à la fois elle a accès à leur monologue interne puisque (ta gueule c’est magique) ses sports sont à l’intérieur des personnages principaux. Tous les personnages ont l’air assez perdu, que ce soit Chell – explicable au vu des événements récents dans sa vie mais qui a plusieurs moments agit de la pure façon possible, à la fois lâche et sans considération pour les personnes autour d’elle – ou Neve, qui s’est laissée complètement absorber par sa relation chelou avec Baby. Mais les personnages secondaires n’ont pas l’air beaucoup mieux, tous à graviter autour de ce centre commercial en fin de vie dont la fermeture imminente est annoncée depuis un an maintenant. L’ambiance du centre commercial avec la moitié des boutiques fermées est d’ailleurs particulièrement bien rendue, et le slow burn entre Chelle et Neve bien écrit. L’espèce de réalisme magique où les gens acceptent la possibilité d’une plante sentiente qui se nourrit à la fois très concrètement de gens et des sentiments qu’ils manifestent fonctionne bien, et la nature jamais totalement explicitée de Baby laisse entrevoir la possibilité d’une horreur cosmique – il y a la mention d’un trou dans la réalité.

j’ai juste été moins convaincu par la fin, la résurrection de Jen sort un peu de nulle part, et Baby s’avère finalement très facile à vaincre alors qu’il a été présenté comme tout-puissant pendant une bonne partie du roman.

Recommandé si vous aimez les slow burns lesbiens et le gothique moderne à base de plantes maléfiques dans des centres commerciaux brutalistes (but who wouldn’t?)

The Substance, de Coralie Fargeat

Dr. Jekyll and Mrs Carpenter

Film franco-étatsunien de 2024. Elisabeth Sparkle est une ancienne star de cinéma, qui à 50 ans se retrouve mise au banc par un système médiatique qui ne veut que des femmes jeunes. Refusant d’être ainsi oubliée, elle commence à consommer la Substance, un médicament mystérieux qui fait naître une version plus jeune d’elle, Sue. Elle doit passer 7 jours sous chaque forme sous peine d’infliger des dégâts à un de ses corps. Mais rapidement Sue prend de plus en plus de place, et le corps d’Élisabeth se dégrade de plus en plus.

On n’est pas dans le film subtil, tous les personnages sont des archétypes, et s’il y en a qui sont réussis (les actionnaires du réseau télé notamment qu’on voit 30 secondes mais qui donne leur max pour cocher la case « vieillards égrillards »), ça dessert quand même un peu le film. Notamment il devient assez rapidement évident que le problème d’Élisabeth n’est pas qu’elle vieillit mais qu’elle a zéro amis. Pourtant le film ne fait rien pour adresser ce point.

je dirais que le film décolle vraiment dans ces dernières 30/45 minutes, quand il assume vraiment le côté Grand Guignol et le côté body Horror. Là ça devient très bon mais c’est très tardif.

Le Jour avant le bonheur, d’Erri de Luca

Roman italien paru en 2009. Dans le Naples d’après-guerre, le narrateur est un orphelin élevé par le gardien d’un immeuble. Fasciné par une fille qui habitait dans l’immeuble quand il était petit, il va retomber sur elle a l’orée de l’âge adulte. Le roman va être focalisé sur le coming of age du narrateur, qui s’instruit auprès du gardien de l’immeuble en parallèle de ses cours à l’école, et qui va lui apprendre l’essentiel : la scopa, la plomberie, l’Histoire des années d’occupation et comment Naples s’est soulevée à la fin, la sexualité (pas directement avec le gardien), et comment tenir un couteau. Le retour d’Anna va précipiter l’entrée dans l’âge adulte du narrateur, selon un schéma de masculinité assez cliché.

J’ai bien aimé, c’est assez basique dans l’histoire mais c’est bien écrit, on se retrouve plongé dans ce coming of age.

Man Finds Tape, de Paul Gandersman et Peter Hall

Film d’horreur étatsunien paru en 2025. Lucas et Lynn Page ont grandi dans la petite ville de Larkin, au Texas. Leurs parents s’occupaient de tous les sujets en lien avec la vidéo dans la ville, ce qui a conduit les deux jeunes adultes à avoir accès à plein de caméras et à leurs rushs et à travailler dans le domaine eux aussi. Lynn est partie de Larkin, mais Lucas y est resté, et trouve dans la maison parentale une cassette où on voit quelqu’un s’introduire dans sa chambre quand il est enfant, scène dont il n’a aucun souvenir. En creusant, il va trouver d’autres vidéos montrant des événements dont personne n’a souvenir à Larkin. Pire, la visualisation de ces vidéos le fait sombrer, lui et les autres Larkinais, dans une narcolepsie.

Il y a de bonnes idées, et ça fait un film de found footage un peu original puisqu’on a les rushs de différentes caméras montées par Lynn, avec des interviews face caméra de certains Larkinais. Mais il y a aussi des éléments assez fouillis, avec à la fois des personnages très plats et très peu d’explication sur le mystère global – aussi bien sur l’emprise du « monstre » sur la ville que sur la question de l’Étranger et de son rôle. Ça a l’air volontaire de laisser les persos comme les spectateurs dans le noir, mais ça ne marche pas totalement.

Les Nuits sans Kim Sauvage, de Sabrina Calvo

Roman de science-fiction français paru en 2024. Dans un présent alternatif où la réalité virtuelle existe depuis les années 80, le monde réel est dans un sale état. Vic est une ancienne enfant abandonnée, qui a été adoptée par une marque de mode. Elle travaille pour un magazine féminin et alors qu’elle écrit une rubrique rétro, elle tombe sur le clip des Nuits sans Kim Wilde, de Laurent Voulzy. Elle réalise que les lunettes portées par Laurent Voulzy dans le clip sont le même modèle que celui qui sert à accéder à la réalité virtuelle. Alors qu’elle cherche à mettre la main sur ces lunettes, elle va découvrir une forme de conspiration autour d’elle, plusieurs acteurs cherchant soit à l’empêcher soit à l’aider à trouver les lunettes puis un autre item, alors que les frontières entre la réalité virtuelle (l’Ouvert) et la réalité réelle (le Clos) semble de plus en plus poreuses.

J’ai bien aimé. Comme souvent avec Sabrina Calvo, y’a des moments de l’histoire qui reposent plus sur la vibe que sur un cheminement logique du point A au point B, mais les images marchent toutes très bien, on croit à cet improbable futur où la mode textile dirige tout et où les rues sont encombrées de partout de rebuts d’ultrafast-fashion.

Recommandé.

Newroz, de la compagnie La Meute

Seul en scène d’acrobaties créé en 2023, que j’ai vu à la Grainerie. Bahoz Tamaux raconte face au public son ressenti en tant que français d’origine kurde qui a grandi dans un petit village de l’Aube, ses premiers contacts avec le racisme systémique et la perception de son identité. Le tout entrecoupé de chansons et d’acrobaties.

Niveau scénique j’ai beaucoup aimé. Le comédien chante super bien et joue de la basse et du oud (pas certain, mais instrument qui ressemble beaucoup à un oud en tous cas) tout aussi bien. Les acrobaties sont réussies et le dispositif scénique avec la plateforme qui monte aussi.

Par contre sur l’analyse politique je trouve que ça reste très léger : c’est intéressant d’avoir ce témoignage, et la façon dont Bahoz Temaux pose la narration fait bien ressentir l’impact émotionnel, mais c’est vraiment racisme systémique 101, perso j’aurai bien voulu un truc un peu plus creusé.

Open Sorcery, d’Abigail Corfman

Jeu vidéo textuel et court publié en 2016. On joue BEL/S, un programme informagique (un élémentaire de feu qui suit des instructions en C++) qui a été créé pour servir de pare feu à une petite communauté : une école, une maison de retraite, et les logements de ses deux créateurs. Journée après journée, on va identifier des malwares magiques et les expulser de notre système. Mais au contact des humains et des malwares, BEL/S va progressivement prendre conscience d’elle-même et dépasser sa programmation initiale.

J’ai bien aimé ! C’est de la même développeuse que 16 ways to kill a vampire at McDonald’s, que j’avais beaucoup aimé. Le style de d’Open Sorcery est un peu différent, avec quelques légères animations, et l’univers de l’histoire est complètement différent. Plusieurs fins possibles, ce qui lui donne une légère rejouabilité.

Recommandé si vous aimez le textuel, les programmes sentients et la magie.

Les Immortelles, de Caroline Deruas Peano

Film français paru en 2026. Charlotte et Liza sont deux lycéennes qui vivent dans une ville de la côte d’Azur dans les années 80. Meilleures amies inséparables, elles prévoient de monter à Paris pour se faire connaître en tant que musiciennes. Lisa a un crush sur le prof de sport (Aymeric Lompret), Charlotte cache son homosexualité. Deux adolescences ordinaires, jusqu’à la mort soudaine de Lisa d’un caillot sanguin. Charlotte va devoir réussir à faire son deuil.

Pas très convaincu. Il y avait de bonnes idées comme les séquences de rêve tournées avec une autre caméra et sur pellicule plutôt qu’en numérique. Des personnages des parents sont plutôt réussis, ainsi que la reconstitution des années 80. Mais l’arc du deuil de Charlotte ne marche pas très bien, et c’est aussi l’histoire de la mort d’une femme noire pour faire avancer l’histoire d’une femme blanche. J’ai aussi peu accroché à la musique, surtout la chanson de fin ce qui est dommage vu qu’elle est censé retranscrire les émotions que Charlotte ressent à propos de Lisa.

La Végétarienne, de Han Kang

Roman coréen paru en 2007. Suite à un rêve, Yŏnghye devient végétarienne du jour au lendemain. Son refus de consommer et de cuisiner de la viande va provoquer un bouleversement de l’ordre social dans son entourage, puisqu’elle quitte soudainement la figure de la femme et de la fille soumise et dévouée à son mari et ses parents. Pour autant Yŏnghye n’est pas une figure d’indépendance : l’absolutisme de son refus de la viande finit par apparaître lié à un trouble psychique, puisqu’elle se laisse peu a peu mourir de faim…

Je n’ai pas énormément accroché. Le premier chapitre est raconté du point de vue du mari de Yŏnghye, qui a l’air parfaitement atroce, une incarnation chimiquement pure du patriarcat. Partant de là, on pourrait s’attendre à ce que la suite du roman soit le récit de l’émancipation de son héroïne, mais au contraire on la voit se refermer de plus en plus sur elle-même. On n’a jamais son point de vue à elle, mais celui de son mari, de son beau-frère puis de sa sœur.

Signalis, du studio rose-engine

Jeu vidéo d’horreur de 2022, sorti par un petit studio allemand de 2 personnes. On incarne Elster, une androïde qui se réveille dans un vaisseau crashé sur une planète glacée. L’équipage était composé d’elle, en charge de la maintenance, et d’une pilote, qu’on va tenter de retrouver. En explorant le vaisseau puis la surface de la planète on va rapidement arriver à une anomalie qui nous fait passer sur une autre planète – ou dans un autre temps ? – où l’on va explorer un complexe minier rempli d’autres androïdes qui dysfonctionne visiblement contaminé par quelque chose tout au fond du complexe. Au fur et à mesure de notre quête on va découvrir des éléments sur l’histoire de l’univers dans lequel on joue, sur notre passé, celui de la pilote et celui de la personne dont la conscience a été copiée pour nous créer.

J’ai beaucoup aimé. On est dans un univers assez froid avec des très beaux graphiques en quasi pixel art, dans un monde aux vibes clairement fascistes, pris dans une guerre éternelle avec un empire dont il s’est séparé. Le jeu n’hésite pas à être assez expérimental – tableaux qui flashent a l’écran ou texte en japonais et allemand non traduit – variations brusques de ton, flashbacks soudains, ajouts de musique classique par moment – super bande son par ailleurs – tout en restant très jouable. Tout un côté gestion d’un inventaire très resserré puisqu’on ne peut porter que 6 objets à la fois, munitions et armes incluses, combats pas trop compliqué et possibilité de privilégier l’infiltration par moment, niveaux assez réussis avec un côté backtracing une fois qu’on a trouvé des clés, et ouvertures de raccourci plutôt bien gérées. Le jeu à un thème horreur cosmique – on trouve un exemplaire du Roi en jaune assez rapidement au début de l’histoire – mais qui se traduit surtout par la perte de contrôle des autres Replika (le nom in universe des androïdes) et l’appel incessant que certains disent ressentir ainsi que les séquences de rêve/changement de lieu soudain et bien sûr la partie organisme vivant gigantesque au fond de la mine.

Recommandé si vous aimez les dystopies horrifiques avec des cyborgs.