Dans la maison rêvée, de Carmen Maria Machado

Autofiction étatsunienne parue en 2019. La narratrice raconte sa relation avec « la femme de la maison rêvée », la personne avec qui elle a été en relation abusive durant les années où elle était en master. Chaque chapitre a un titre qui suit le format La Maison rêvée comme X, avec X qui varie, étant soit un autre lieu (généralement un des lieux depuis lequel la narratrice explique rédiger le texte que nous lisons), soit un trope d’écriture : un lipogramme, un roman de fantasy, un déjà vu, un prologue… Les chapitres varient donc en forme (sans que ce soit non plus full Exercices de style) et ils suivent globalement le déroulé chronologique de la relation, avec cependant des allers-retours ou des considérations depuis le moment de l’écriture. Le texte aborde la violence domestique dans les couples lesbiens – et la question de comment la traiter pour à la fois protéger et aider les victimes sans donner des armes aux homophobes qui se réjouissent du cliché de la lesbienne manipulatrice et dangereuse – ainsi que le gaslighting, le trope des maisons hantées, la dissociation.

C’est bien écrit et c’est intéressant, c’est à la limite entre l’essai et le roman. Par contre TW sur la description des violences psychologiques, très bien retranscrites.

Echo Park, de Michael Connelly

Polar étatsunien paru en 2006. On suit l’inspecteur Hieronymus « Harry » Bosch, alors que de nouveaux éléments viennent de surgir dans une affaire qu’il a traité dans les années 90 : un tueur arrêté par hasard et pour une autre affaire veut négocier une remise de peine contre des révélations sur l’emplacement du corps de Marie Gesto, la victime de ce vieux dossier. Bosch accepte de participer aux interrogatoires, mais il lui semble que quelque chose ne colle pas dans le témoignage du tueur, sans arriver à mettre le doigt sur quoi…

J’ai bien aimé. C’est un polar assez classique, mais avec un inspecteur obsédé par son métier qui se retrouve dépassé à la fois par sa propre volonté d’aller au bout du dossier quel qu’en soit le coût et par des forces extérieures qui tentent de maquiller la vérité. Les twists sont plutôt réussis et la figure de l’inspecteur, si elle répond aux codes du polar d’un héros désabusé et larger than life, possède en même temps une certaine crédibilité dans son processus d’autodestruction.

In die Sonne schauen, de Mascha Schilinski

Film allemand de 2025. On suit quatre générations d’habitants d’une grande ferme allemande, entre les années 1900 et 2020. Le film nous balance au milieu de l’histoire sans contexte et c’est au spectateur de recoller les bouts. Les époques sont bien marqués par les vêtements, les coiffures, les objets, mais il faut comprendre seul les liens entre les personnages et les (quelques) liens entre les époques. On suit surtout les points de vue de différentes femmes, dont pas mal ont des destins tragiques, qui se font écho, avec des motifs qui reviennent : les photographies floues, la rivière, la porte de la grange, la chute, l’impression de vivre « pour rien ».

J’ai beaucoup aimé. Le film prend son temps pour poser les histoires des différents personnages, le film est tourné en format 1:1, avec une caméra à focale très courte, ce qui fait qu’il y a souvent pas mal de flou sur les images, avec un plan focal très resserré (voir parfois rien dans le plan focal donc tout de flou), ça fait des images assez particulières et peu classique dans les films actuels. Les acteurs jouent très bien, notamment les acteurs enfants. C’est assez difficile à décrire mais ça réussit très bien à poser une vibe particulière.

Fortement recommandé.

28 Years Later, de Danny Boyle

Film britannique de zombies paru en 2025, dans l’univers de 28 Days Later. Comme le titre l’indique, on est 28 ans après le démarrage de l’épidémie du virus de la Rage en Grande-Bretagne. Spike, un garçon de 12 ans qui vit sur une île au large de la côte, est emmené par son père pour la première fois sur l’île principale dans une sorte de rite d’initiation. Il va découvrir sur place les différents types de zombies – variations qui font très jeu vidéo – mais aussi ce que veulent dire des paysages où la Nature est redevenue sauvage et où on ne voit pas la mer. Il va revenir ensuite avec sa mère, à la recherche d’un hypothétique docteur qui pourrait soigner le mal mystérieux dont elle est affligée.

C’est la première partie d’une trilogie qui se passe sur les îles anglo-normandes 28 ans après l’apparition du virus. J’ai bien aimé certains points, par exemple l’apparence des zombies qui au bout de 28 ans ont un peu des têtes d’hommes des cavernes (hirsutes, habits qui se sont désagrégés, …). Le fait que l’épidémie de zombies ne soit arrivée qu’en Angleterre et qu’il y ait un périmètre d’exclusion tout autour des îles anglo-normandes mis en place par l’OTAN me semble toujours aussi drôle, vraiment le gros point qui me vend ces films. Les paysages sont jolis mais le côté « on ne voit que la campagne » fait un peu solution de facilité pour éviter de tourner des scènes en ville en reconstituant des décors de villes en ruine. Je ne suis par ailleurs pas très fan du montage de Danny Boyle, qui fait un peu épileptique par moments. Par contre très bel usage du poème de Kipling. Je n’ai pas été non plus très convaincu par l’histoire globale, avec cette quête du docteur qui s’avère être en train de monter des petites tours en os mais reste fort affable et sait poser des diagnostics, ni du côté memento mori.

La Vie solide, d’Arthur Lochmann

Essai paru en 2019. L’auteur, qui s’est formé en tant que charpentier après des études en philosophie à l’université, revient sur ce que la pratique d’un métier manuel et spécifiquement de la charpenterie lui a apporté.

Sans surprise, j’ai bien aimé. Ça parle de la pratique réflexive d’un métier manuel, avec des références à Éloge du carburateur. L’auteur parle du rapport à la matière et de la maîtrise de sa production, où on est en responsabilité de la réussite ou de l’échec de ce qu’on fait. Il parle du travail collectif sur les chantiers, et de la transmission des compétences et connaissances entre charpentiers expérimentés et apprentis débutants, et le fait que ces compétences passent par des connaissances théoriques mais aussi par la pratique de gestes, avec le fait que certains charpentiers expérimentés ressentent une perte de pratique sur certains outils s’ils arrêtent de travailler pendant quelques semaines, à l’instar des musiciens ou des chirurgiens.

Il évoque aussi le rapport au temps que l’on trouve aussi bien sur les chantiers neufs que sur les travaux de restauration, puisque les charpentes construites doivent dans les deux cas tenir des dizaines d’années, et évidemment le rapport à l’espace avec la conception puis le montage de charpentes qui vont définir de nouveaux espaces intérieurs.

Il parle aussi de la relation de ce métier à la tradition et à la modernité avec la mise en œuvre de techniques qui sont restées sensiblement les mêmes à travers les siècles mais aussi l’arrivée d’éléments préfabriqués qui retirent une part de technicité au métier puisqu’on est plus qu’assembleur. Le métier à vivre aussi des connaissances nouvelles sur le comportement du bois qui souvent viennent confirmer des pratiques anciennes non expliquées. L’auteur est bac aussi les différences de tradition entre pays avec certains éléments comme la ferme qui sont considérés comme l’alpha et oméga de la charpente en France et très peu utilisés en Allemagne.

Recommandé si vous aimez bien les métiers manuels.

Querelle, de Kev Lambert

Roman québécois paru en 2018. Querelle est ouvrier dans une scierie de Roberval, où la grève a été déclarée. Le conflit est féroce : le patron file des cafés à la javel aux grévistes, engage des criminels pour incendier leurs maisons… En parallèle du conflit social qui monte progressivement en intensité, on suit la vie sexuelle, intense elle aussi, de Querelle, qui est ouvertement gay et un modèle de top, qui fait fantasmer tous les jeunes garçons de la région.

C’était étrange, très différent des Sentiers de Neige qui est l’autre bouquin de Kev Lambert que j’ai lu. C’est assez cru dans tout ce que ça décrit, notamment le côté sexuel (MN L m’a dit depuis que c’était un hommage à Querelle de Brest, de Jean Genet, qui est aussi explicite). Mais on se laisse porter par l’histoire de ce conflit qui s’envenime, la juxtaposition des points de vue et des histoires de vie.

Article invité : The Waves, de Virgina Woolf

Après pas loin de deux mois de lecture en pointillés, à m’accrocher comme je peux dans l’étrange confusion que sont The Waves, ma fin de lecture aujourd’hui m’a laissée tout à fait mélancolique. Et avec, bizarrement, l’envie de replonger.

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.’

J’ai pourtant failli abandonner, car j’ai rarement (jamais ?) lu un roman (?) aussi bizarre et compliqué. De quoi sérieusement trigger un beau sentiment de stupidité. Je disais avoir compris 30 % d’Orlando, c’était sans doute sous-estimé ; j’ai dû comprendre dans les 20 % de The Waves. La bonne nouvelle, comme me l’a dit une amie, c’est que « si Woolf avait voulu qu’on comprenne tout, elle n’aurait pas écrit comme ça ». De fait. Alors comment décrire The Waves ? J’ai peiné à chaque fois que j’ai essayé de le faire dans la vraie vie ces derniers mois. On suit la vie de six ami·es d’enfance (Bernard, Susan, Neville, Jinny, Louis, Rhoda). Le roman (again, ?) est constitué de paragraphes juxtaposés, rédigés au discours direct, les personnages s’exprimant les uns après les autres. On comprend vite qu’il s’agit plutôt d’un flux de pensées, et pas de véritable parole orale, et alors que l’essentiel du récit tourne autour des liens entre les six, on ne les voit jamais réellement interagir. Tandis que leurs caractères s’avèrent bien distincts, on fait à peine la différence entre leurs différents monologues intérieurs stylistiquement, ce qui rend la lecture assez compliquée. Et si l’on arrive à s’adapter à la forme, il faut encore comprendre quelque chose au fond, car nos six ami·es ne s’expriment pas de la plus explicite des façons.

Islands of light are swimming on the grass,’ said Rhoda. ‘They have fallen through the trees.’

Tout ceci étant posé, on comprend peut-être un peu mieux qu’il s’agit d’un livre à expérimenter (to experience en anglais serait plus juste), et que la confusion et la mélancolie que je ressens font certainement partie de l’expérience. Il faut se laisser happer, accepter de perdre le fil, d’oublier ce qu’on vient de lire, de trouver un propos extrêmement profond et le suivant parfaitement banal : je ne sais pas vous, mais ce n’est pas si loin de ce qu’il se passe dans mon propre monologue intérieur. L’unité stylistique permet au moins cela : on est emporté dans la prose poétique de Woolf, de laquelle ressortent à la fois de la joie et de l’émerveillement (les rayons de lumière entre les arbres, un après-midi allongés sur l’herbe) et des images sombres, dures et inquiétantes. Je n’aime pas trop lire les œuvres – surtout d’une femme – au regard de la vie de leur autrice : j’aimerais ne pas voir le suicide de Woolf partout, jusque dans un roman écrit dix ans plus tôt. Pour autant, ses œuvres semblent si personnelles qu’il me semble impossible d’oublier l’autrice en les lisant… et d’autant plus quand elles parlent du sens de la vie, de deuil, de suicide (petit TW au passage), de regret et de perdre pied face à soi-même, comme c’est le cas de The Waves.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.’

The Waves, ce n’est pas vraiment un récit, ou en tout cas les événements précis importent assez peu (tant mieux, car je n’en ai pas retenu grand-chose). C’est une réflexion sur la construction de soi, de l’enfance à la vieillesse, notamment à travers ce que l’on projette aux autres et les relations que l’on crée. Qui est-on ? Comment définir le soi dans le maelstrom d’émotions, de postures, d’attitudes que l’on adopte au contact de nos ami·es ? Comment le deuil vient-il se fracasser sur cet échafaudage, plus fragile chez certains que chez d’autres, qui constitue l’être ? Comment grandir, aussi, et apprendre à renoncer aux multiples autres vies qu’on aurait pu choisir ?

Some people go to priests; others to poetry; I to my friends, I to my own heart, I to seek among phrases and fragments something unbroken — I to whom there is not beauty enough in moon or tree; to whom the touch of one person with another is all, yet who cannot grasp even that, who am so imperfect, so weak, so unspeakably lonely.’

Tout ce courant de questionnements est assez touchant, notamment parce qu’il a régulièrement trait, dans l’intériorité de chacun de nos six personnages, à leur rapport aux autres, des émotions les plus banalement humaines (mais pas moins importantes) aux questionnement profonds sur la solitude. Iels s’observent les uns les autres avec admiration et envie, avec mépris, avec regret, avec amour. Leurs regards intérieurs sont tout à la fois fiers et durs, sans indulgence. Je trouve à ce sujet la diversité des personnages intéressante : Bernard a la conversation facile, fait rire ses ami·es, joue souvent le rôle de liant social ; Susan aspire à une vie simple, proche de la nature, et sa droiture et sa confiance suscitent l’admiration ; Neville, que je lis comme gay sans que cela soit pour autant explicite (je crois, mais who knows), est un ami loyal et un poète mélancolique ; Jinny incarne la vie, la jeunesse, la fête ; Louis est l’éternel mal-aimé, sûr de ne jamais être vraiment intégré, alors que son sens moral est une inspiration pour ses ami·es ; Rhoda, neuroatypique, inquiète, reste à l’écart et submergée par ses sensations et émotions. Chacun·e à sa façon, ils incarnent des facettes de nous-mêmes. Cela m’a frustrée de ne pas réussir à m’identifier à l’un·e ou à l’autre particulièrement, mais je dois reconnaître que l’œuvre est probablement plus fine et réussie telle quelle. De la même manière, habituée aux romans « classiques », j’aurais aimé en lisant voir les personnages interagir : mais, en n’offrant que le récit intérieur de leurs rencontres, on s’assure de ne jamais avoir un regard extérieur sur nos personnages, et de ne jamais les voir par d’autres yeux que les leurs. D’ailleurs, j’ai trouvé intéressant que les conjoint·es soient presque entièrement absent·es du récit. Le sujet de Woolf ici, c’est surtout l’amitié d’enfance. Quelques visages, rencontrés tôt, dont la présence se fait persistante au fil de la vie malgré l’éloignement géographique et les chemins de vie différents.

So I went out. I saw the first morning he would never see.’

Finalement, les vagues ont gagné. J’ai eu la sensation de lutter contre l’écriture, contre la difficulté, alors qu’il aurait peut-être fallu céder dès le début, et me laisser emporter malgré l’étrangeté. Le long monologue réflexif final a eu raison de moi, en tout cas : assise dans le froid et le soleil d’hiver, il m’a bouleversée, m’a plongée dans la mélancolie, mais m’a aussi bercée dans une sorte d’acceptation apaisée. Pas une tempête d’émotions intenses, mais une impression diffuse et profonde, marquante, que je crains de laisser s’échapper trop vite… et qui disparaît sans bruit.

The waves broke on the shore.‘

Midnight Mass, de Mike Flanagan

Mini-série d’horreur étatsunienne parue en 2021 sur Netflix. Un nouveau prêtre arrive sur la petite île de Crockett Island. Communauté principalement catholique et isolée sur son île reliée au continent par 2 ferrys par jour, Crockett vit en quasi-autarcie, mais dans un déclin permanent depuis des dizaines d’années. L’arrivée du nouveau prêtre va coïncider avec l’apparition de miracles qui vont bouleverser la communauté et son rapport à la foi, mais semble cacher une réalité plus sombre…

La série a été évoquée par une amie au Nouvel An, je l’ai gavisionné sur les premiers jours de janvier. Le concept de base est assez chouette : si on prend littéralement certains points de la Bible et du sacerdoce chrétien, ça donne des trucs assez dark (consommer le sang du Christ, vraiment ?). Du coup confronté à des phénomènes surnaturels inquiétants il est possible de les interpréter comme conformes aux Écritures et que toute une communauté croyante (avec l’aide d’un prêtre un peu charismatique) se dise qu’il n’y a pas de souci avec tout cela. Le côté « communauté en vase clos » aide à cette montée en épingle du truc, sans voix extérieure pour alerter sur le fait que c’est n’imp. Ça m’a fait penser à King Tide, qui a un setup un peu similaire (mais moins le côté « on se raccroche à un mythe existant »).

Les trois perso de « méchants » (le prêtre, Bev et la créature) sont assez réussis, par contre les persos principaux sont des robinets d’eau tiède, vraiment des clichés de perso de série étatsunienne torturés. Y’a quelques trous dans le scénario qu’il ne faut pas regarder de trop près, mais l’ambiance est plutôt réussie.

Mootorsaed Laulsid (Chainsaws were singing), de Sander Maran

Film estonien de 2024 (tournage en 2013, 10 ans de post-prod/abandon sur une étagère). Sur une route de campagne, Maria est poursuivie par « a fuckface with a chainsaw », prénommé Killer et rejeton d’une famille de cannibales. Capturée par ce dernier, elle est ramenée dans le garde-manger familial. Son amoureux, Tom, se lance à sa rescousse, accompagné de Jaan, un mec random qu’il a rencontré en chemin. De temps à autre les personnage se mettent à chanter, parce qu’on est dans un slasher mais aussi dans une comédie musicale.

C’est manifestement fait avec de tout petits moyens, et une bonne dose d’humour absurde. Jaan a des vêtements différents à chaque scène, toutes les voitures que les protagonistes laissent derrière eux explosent, les flics sont teubés, il y a une hérisson lesbienne qui rappelle le lapin de Sacré Graal, l’hémoglobine coule à foison. Bon par contre c’est pas toujours très subtil ni très bien joué (sauf la mère de la famille de tueurs, l’actrice habite bien le rôle).

Curiosité intéressante à voir.