Ernestine (tomes 1 et 2), de Salomé Lahoche

« Le chaos, les crises, c’est ce que je connais qui s’apparente le plus à de la joie »

Bande dessinée française sur une enfant qui est en CM1 et qui fume des clopes. Ernestine est la petite dernière d’une famille dysfonctionnelle, avec un grand frère idiot, un père artiste en manque d’inspiration éternelle et une mère qui fait tourner toute la maison (j’en entends déjà qui vont hurler, mais on peut dresser un parallèle avec Rick et Morty, avec une Ernestine qui occuperait les 2 rôles titres à la fois). On peut aussi rapprocher Ernestine d’une Matilda mais en plus blasée et en plus malveillante, même si sous sa carapace pointent parfois (les séquences de rêves, sa psychanalyse avec un arbre…) quelques failles et un besoin qu’on s’occupe d’elle (mais sous ses propres termes, et si vous suggérez qu’elle a peut-être juste besoin d’un câlin –which she most definitely does – elle vous plantera, parce que oui elle a aussi un opinel). Toujours dans les rapprochements avec d’autres personnages d’enfants dysfonctionnels, ça fait penser en termes de setup à Mortelle Adèle – sauf qu’Ernestine c’est réussi alors que Mortelle Adèle c’est un peu nul – disons que c’est à Mortelle Adèle ce que Calvin et Hobbes est à Boule et Bill (comme quoi, moi aussi je peux faire de la littérature comparée finalement).
Y’a aussi des thématiques féministes avec l’incompétence totale des deux hommes à faire une quelconque tâche dans la maison, la façon dont la mère se sent coincée dans la vie qu’elle s’est construite, et 15 000 références dans les livres qu’on voit Ernestine lire où dans les posters sur les murs de sa chambre (qui est d’ailleurs une cabane dans un arbre à l’intérieur de la maison familiale).

Grosse reco.

Ghost in the cell, de Joko Anwar

Comédie horrifique indonésienne parue en 2026. Dimas est un journaliste qui a écrit sur des mines illégales en Indonésie. Mais alors qu’il soumet son article à son rédacteur en chef, celui-ci meurt tué par une créature surnaturelle. Dimas est considéré coupable du meurtre et envoyé en prison. Ses camarades de cellule se rendent rapidement compte que le fantôme l’a suivi dans la prison et tue méthodiquement la personne avec l’aura la plus négative autour de Dimas. Ils vont alors enquêter depuis l’intérieur de la prison pour comprendre ce que veut le fantôme tout en tentant de garder des auras pures, ie en priant ou en dansant alors même qu’ils se font attaquer par d’autres prisonniers…

C’est très over the top. C’est à la fois un film d’horreur, un film carcéral, un commentaire social et une comédie. Pour autant c’était sympa à regarder mais pas inoubliable, c’est intéressant de voir des films de genre qui viennent de d’autres pays ni européens ni nord-américain mais je sors pas de celui-ci bouleversé par une nouvelle vision des films d’horreur ou du commentaire social. La prison est une prison à l’ancienne avec des gardiens horribles, des locaux vétustes et de la corruption (donc en fait une prison française tout à fait contemporaine), ce qui permet d’avoir des personnages archétypaux, mais pas d’avoir une histoire très subtile.

Attachment, de Gabriel Bier Gislason

Film d’horreur danois paru en 2022. Leah est une chercheuse anglaise juive qui vient faire des recherches au Danemark. Elle y rencontre Maja et les deux femmes tombent amoureuses. Suite à un accident où Leah se casse la jambe, Maja décide de l’accompagner lors de son retour en Angleterre où elle vit dans l’appartement au dessus de celui de sa mère. Rapidement, Maja trouve l’ambiance étrange. La mère de Leah est surprotectrice, rentre dans l’appartement n’importe quand et semble avoir mis plein de rituels en place qui concernent sa fille. Maja va essayer de comprendre ce qui se trame, avec l’aide d’un membre de la communauté juive qui l’oriente sur les entités surnaturelles juives…

C’était bien filmé, et la romance entre les deux personnages principales est plutôt mise en scène. C’est intéressant de voir une histoire de possession centrée sur autre chose que le folklore catholique (même si en l’occurrence l’exorcisme est mis en scène de façon très similaire). Dans les points négatifs, le personnage de Leah a très peu d’agency, elle est confinée à son lit et fait ce que sa mère, sa copine et l’entité qui la possède lui disent de faire. On voit aussi très peu l’impact de la possession, étant donné qu’il y a une ellipse entre pas d’impact et complètement possédée.

La Submersion du Japon, de Sakyō Komatsu

Roman d’anticipation japonais paru en 1973. Des océanologues japonais découvrent que des mouvements tectoniques massifs commencent à avoir lieu au large du Japon. Après avoir réalisé des simulations, ils réalisent que ces mouvements sont un prélude à la submersion de tout l’archipel. On suit plusieurs personnages qui sont au courant de cet enjeu et qui travaillent sur le plan d’émigration des Japonais et de leurs avoirs, dans une fenêtre de temps bien trop courte pour que le plan puisse être réalisé.

Le sujet est intéressant mais traité de façon très froide. On suit quelques mecs (zéro femmes qui ne soient pas des intérêts romantiques, et on a jamais leur POV), et on voit surtout la description de tremblements de terre qui s’intensifient, quelques négociations avec des gouvernements étrangers, mais ça ne rentre pas assez dans les détails techniques pour un roman qui ne va pas non plus sur le versant émotionnel.

Ascension, de Nicholas Binge

Il faut imaginer les shoggoths heureux.

Roman anglais paru en 2023. Le livre se présente comme un roman enchâssé. Un premier narrateur nous explique que des années après la disparition de son frère Harold qui était un physicien de génie, il retrouve celui-ci dans un hôpital psychiatrique. Son frère lui transmet avant de mourir un ensemble de lettres qu’il a rédigé à l’intention de sa nièce, qui raconte une expédition à laquelle il a pris part dans les années 90, pour escalader et étudier une montagne gigantesque qui est apparue dans le Pacifique. La montagne est une impossibilité physique, et une équipe de spécialistes a été assemblée pour tenter de comprendre les conditions de son apparition et les secrets qu’elle renferme potentiellement.

J’ai bien aimé ! Il y a une vibe horreur cosmique – sans qu’on se réfère explicitement au mythe de Lovecraft, la montagne gigantesque qui apparait soudainement dans le Pacifique ça peut à la fois faire penser à R’lyeh et aux montagnes hallucinées, il y a même des créatures qui pourraient faire penser aux shoggoths dans leur alieness. Pour autant il n’y a pas de Grands Anciens et ce n’est pas à proprement parler de l’horreur. Les personnages sont pas mal des archétypes mais ça marche plutôt bien dans le récit – même si Nakao aurait pu avoir un peu plus d’agency et que la backstory du narrateur est assez unidimensionnelle. Le dispositif du récit enchâssé que le premier narrateur ne peut que porter à notre connaissance sans en attester la validité lui-même fait très références à des histoires horrifiques type Edgar Allan Poe, Harold se définissant comme un « consulting physicist » avec des traits d’autisme similaires à ceux de Sherlock Holmes est une référence rigolote, et le personnage de Bettan comme mec qu’on adore détester mais qui pour autant va sauver des situations par ses pures compétences techniques et ses décisions radicales est assez bien construit.

Recommandé si vous aimez les montagnes métaphysiques et les histoires de dudes.

Leviticus, d’Adrian Chiarella

Film d’horreur australien paru en 2026. Suite à (on suppose) la mort du père, Naim et sa mère Arlène ont déménagé dans une petite communauté rurale australienne, fortement religieuse (tendance évangélique). Arlène s’est tourné vers sa foi depuis cette disparition et il est important pour elle que Naim grandisse dans un environnement croyant. Naim a cependant d’autres plans. Gay, il commencer une relation avec Ryan, un garçon de son lycée. Mais après avoir vu ce dernier embrasser un autre garçon, il les dénonce au pasteur (ou whatever l’équivalent chez les évangéliques). Un prêtre itinérant vient alors réaliser un rituel de « purification » sur les deux hommes, à la suite duquel ils vont voir dès qu’ils sont seuls une créature qui prend l’apparence de leur amoureux pour tenter de les tuer.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance. On est dans l’arrière pays australien, pas un outback désertique mais plutôt des espèces de banlieue pauvres ponctuées d’usines, de lignes électriques et de bâtiments abandonnés. Les jeunes acteurs sont très bons dans leur rôle. Le fonctionnement du monstre rappelle It follows (invisible sauf à celui qu’il poursuit, avançant inexorablement vers sa victime), mais sa weaponization par des communautés religieuses homophobes est intéressante. Le fait qu’il prenne les traits de l’être aimé (et pas seulement les traits, il parle, fait référence à des événements passés) et du coup lie ensemble désir et danger est très bien pensé. Ça fait évidemment penser aussi bien à l’épidémie de sida, mais aussi aux homophobes qui tendent des pièges sur les applis de rencontre. Et si la créature est réussie, les véritables monstres sont cependant la communauté évangélique prête à lâcher cette créature sur leurs enfants queers parce que « la peur est nécessaire », et qui refuse d’entendre et d’aider ces enfants.

Recommandé.

Adieu triste amour, de Mirion Malle

Bande dessinée québecoise parue en 2022. Cléo est dessinatrice. Elle est depuis 3 ans en relation avec Charles. Lors d’une convention en France, elle croise Farah, qui était en école avec Charles. Elle va apprendre de la bouche de Farah les comportements que Charles a eu en école et va décider de se séparer de lui.

J’ai beaucoup aimé. J’ai aussi lu C’est comme ça que je disparais, de la même autrice, qui est sur une dépression et donc pas très joyeuse. Là même si ça parle de la fin d’une relation c’est quand même plus sympa comme ambiance, y’a beaucoup de sororité, le personnage principal a beaucoup d’agentivité. Totalement anecdotique mais y’a un perso secondaire qui fait une référence random à Taylor Swift à la consternation de son groupe d’amies, I feel seen.

Recommandé !

Article invité : Cimqa, d’Auriane Velten : de l’art d’immerger le lecteur en douceur

Une recension de Jonas.

J’apprécie les livres qui se construisent autour d’un postulat de départ clair et travaillé. Ici, l’autrice fait s’inviter une cinquième au milieu de nos quatre bonnes vieilles dimensions.

Elle rythme son histoire par une alternance de points de vue, non pas entre des personnages superflus, mais entre deux époques : le monde juste après l’apparition de la cinquième dimension et celui qui s’est développé autour de ce phénomène. Dans le premier cas, le lecteur partage la perplexité des personnages qui sont, comme lui, largués dans l’inconnu ; dans le second, bien que les personnages soient familiers de la cinquième dimension, ils ne sont pas là pour assommer le lecteur d’explication mais pour le laisser réfléchir, par leur vie, à l’entre-deux qui est le cœur du roman.

Car ce roman a du cœur, en se concentrant sur quatre femmes, qui suffisent, par leur nature profondément humaine, à apporter les émotions qui font le sel d’une histoire : leurs volontés donnent les enjeux, leurs angoisses luttent en antagonistes et par leurs résiliences elles s’aident elles mêmes.

De reproche je n’en ai guère qu’un en tête :je ne suis pas convaincu par la fausse homonymie entre la Sarah (avec h) du « présent » et la Sara (sans h) du « futur ». Si le but est de semer le doute sur l’hypothèse qu’elles pourraient être une seule et même personne, la manœuvre n’a que peu d’intérêt. S’il s’agit d’un parallélisme esthétique, je peux l’entendre.  

Cependant, si je ne trouve pas d’autres défauts que celui-là, c’est bien parce que ce livre est une pépite que je recommande vivement.

Vous pouvez retrouver la recension de Machin ici.

Small Prophets, de Mackenzie Crook

Série britannique parue en 2026. Michael Sleep travaille dans un magasin de bricolage. Il ne s’est jamais remis de la disparition inexpliquée de sa compagne il y a 7 ans. Il va rendre tous les jours visites à son père dans sa maison de retraite. Un jour, ce dernier lui transmet une recette pour créer des homonculi, des esprits prophétiques qui peuvent répondre à n’importe quelle question. Michael va mettre en application la recette dans son abri de jardin, sous le regard inquisiteur de ses voisins et avec l’aide d’une de ses collègues.

C’était très cool ! La série ne dure que 6 épisodes (mais une S2 a été annoncée), donc ça part pas dans 5000 directions, mais pour autant la question de la création des homonculi n’est pas le seul focus de la série : c’est juste un moyen pour Michael de répondre à une question, mais on se concentre tout autant sur ses relations avec ses collègues, sur les obsessions de son voisin psychorigide, sur le quotidien de son père dans sa maison de retraite. Kudos a la série pour mettre en scène la relation entre Michael et Kacey comme exclusivement amicale. Les personnages secondaires sont tous très réussis et le tout fait très très anglais dans la vibe.

Recommandé.

Goblinhood, de Jen Calleja

Essai inclassable paru en 2024, traduit en français en 2026. En 6 chapitres et 8 poèmes, l’autrice parle de son obsession pour les objets verts, du film Fresh et de The Bear, des normes sociales, de sa vie personnelle, lâche 15 000 références (et revient beaucoup sur Labyrinthe, le film avec David Bowie), en discutant de différentes facettes de sa vie, de l’univers (et du reste) qui lui évoquent la figure protéiforme du gobelin, tantôt créature repoussante, tantôt archétype de liberté et petite boule d’énergie chaotique.

L’écriture passe d’un sujet à l’autre, ça fait très flux de conscience pour TDAH. J’en retiens surtout une vibe de gobelinité plutôt qu’une réflexion sur un sujet spécifique.