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Joker, de Todd Phillips

Film étatsunien de 2019. Arthur Fleck est un gothamite des classes populaires durant les années 80. Il vit avec sa mère, bosse en tant que clown de rue pour faire de la réclame pour des magasins. Il a des problèmes mentaux, mais le programme de la Sécu qui lui permet d’avoir accès à un travailleur social et des médicaments est victime d’une coupe budgétaire. Arthur et l’ensemble de la ville avec lui vont s’enfoncer dans une spirale de violence et de maladie mentale.

C’était intéressant comme angle pour approcher une histoire de Batman. Joachim Phoenix joue bien le rôle titre, les plans sont réussis et la reconstitution des années 80s aussi. Le fait de traiter le personnage du Joker sous l’angle de la maladie mentale plutôt que d’être là « bouuh, un super-criminel très très méchant » est intéressant (c’est un peu ce que faisait le comic Killing Joke, mais là c’est clairement poussé plus loin). Pour autant, l’histoire n’est pas ultra originale, on a de la compassion pour Arthur mais cette mise en scène de la descente aux enfers d’un mec qui se bat contre un système inique n’est pas ultra originale : c’est Taxi Driver, c’est Fight Club

A regarder si vous voulez une histoire de Batman bien filmée (et sans Batman, même si on se tape l’inévitable scène du meurtre des parents, avec le collier de perles qui casse), ça vaut plus le coup que The Batman par exemple.

Carrie, de Brian De Palma

Film états-unien de 1976, adaptation du roman éponyme de Stephen King. Carrie, élevée par une mère ultra-religieuse, est la souffre douleur de sa classe. Elle a ses règles pour la première fois en terminale et en public, en n’ayant aucune idée de ce dont il s’agit. Elle découvre au même moment qu’elle dispose de pouvoirs télékinétiques. Punies par la prof de sport pour avoir humilié Carrie au lieu de l’avoir aidé au moment de ses premières règles, les filles qui la persécutaient vont élaborer un plan particulièrement convolu pour la faire élire reine de la prom et lui balancer un seau de sang dessus devant toute l’école réunie. Traumatisée, Carrie tuera toute l’école avec sa télékinésie avant de tuer sa mère et de se suicider.

C’est un classique, mais il a été tellement repris, cité, détourné, amélioré que voir l’original est académiquement intéressant mais sans surprises. Le film est un peu daté et assez lent, certains acteurs ne jouent pas très bien (Travolta notamment). Le personnage de la mère de Carrie est assez réussi dans le genre traumatisant, un petit mix entre Mother Gothel dans Tangled et la sorcière dans Into the Woods. Globalement les scènes dans la maison de Carrie sont assez réussies. Le final lors du bal de la prom aussi, mais le reste de l’action au lycée est quand même très lent.

I’m thinking of ending things, de Charlie Kaufman

Eternal Shining of the Spotless Mind

Film étatsunien paru en 2020. Lucy part rencontrer les parents agriculteurs de son petit ami Jake. Dans la voiture qui les emmène dans la ferme isolée, elle réfléchit à sa volonté de mettre fin à la relation avec Jake. Intéressant mais déprimant. (spoilers ensuite).

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A Serious Man, des frères Coen

Film étatsunien sorti en 2009 et réalisé par les frères Coen. On suit quelques semaines de la vie de Larry Gopnik, un professeur de physique membre de la communauté juive américaine, alors que tout semble s’effondrer autour de lui : un de ses élèves tente de le soudoyer, sa femme lui demande le divorce, son frère squatte son canapé, ses deux enfants n’arrêtent pas de le submerger de demandes.

J’ai beaucoup aimé. Sans surprise puisque ça parle de la vie dans une communauté juive étatsunienne, ça m’a rappelé certains romans de Philip Roth. Il y a un humour très pince-sans-rire. C’est très bien filmé, très bien reconstitué. C’est difficile de dire en quoi c’est un bon film parce qu’il a l’air très basique, très resserré sur une histoire particulière, mais ça l’est.

Point Break, de Kathryn Bigelow

Film étatsunien de 1991. Keanu Reeves dans un de ses premiers rôles interprète Johny Utah, un agent du FBI sur sa première affectation à Los Angeles. Sur la piste d’un gang de braqueurs que son partenaire (plus vieux et plus grognon) pense être composé de surfeurs, Utah va infiltrer le milieu du surf. La philosophie des surfeurs qui vivent dans le moment présent et pour leur dose d’adrénaline va le fasciner, mais il ne va cependant pas perdre de vue son objectif premier, démanteler le gang de braqueurs.

J’ai beaucoup aimé, ce n’est pas une référence pour rien, mais par certains côtés c’est assez daté. C’est pas toujours bien joué, les rôles féminins sont assez nuls (et beaucoup là pour l’eye candy, même si le rôle de Tyler est un peu plus intéressant), mais par ailleurs Bigelow met très bien en scène la fascination que Bodhi (magnifiquement joué par Patrick Swayze) exerce sur son entourage et notamment sur Johnny, et donne vraiment envie d’aller tout plaquer pour faire du surf. Même si le film est pas mal 50 shades of toxic masculinity, il y a aussi un réel attrait dans la vie de rebelle solitaire mise en scène dans le personnage de Bodhi et plus généralement dans le côté impulsif et décisionnaire des personnages masculins mis en scène.

Recommandé, avec un peu de recul sur l’intrigue.

Nomadland, de Chloé Zhao

Film états-unien sorti en 2020, adopté du livre éponyme. On suit Fern, une femme qui vit dans un van aux États-Unis, suite à la désertification de la ville où elle vivait, dépendante d’une entreprise unique qui a fermé. Fern enchaine les petits boulots, pour Amazon, pour des coopératives de fermiers, en tant que gardienne d’un camping, vendeuse… Elle rencontre d’autres néo-nomades qui vivent sur les routes, servant de force d’appoint au capitalisme états-unien lors des périodes de rush, d’âge varié, incluant beaucoup de retraités sans pension.

Le film est beau mais – sans surprise au vu du sujet – un peu déprimant. Fern et les autres nomades sont fiers de leur style de vie et arrivent à trouver du bonheur dans le contact qu’ils ont avec la nature, leur style de vie particulier, leur éthique du travail, mais la vérité, et que Zhao met bien en avant, c’est qu’ils sont les dindons de la farce du néolibéralisme. Le film met en avant à la fois les paysages immense des États-Unis, que ce soit un parc national ou des routes qui s’étendent sans fin, mais aussi les entrepôts d’Amazon, les trailer parks, les sorties d’autoroute mal aménagées.

Je recommande, dans le genre « l’envers du rêve américain ».

Girlfriends, de Claudia Weill

Film étatsunien de 1978. On suit la vie de Susan Weinblatt, une photographe indépendante newyorkaise. Le film s’ouvre par le départ de sa colocataire, qui – alors qu’elles devaient aménager ensemble dans un nouvel appart – se marie et déménage en dehors de New York. Susan galère à trouver sa place dans la vie, entre un sentiment de solitude dans sa vie perso (elle flirte avec un mec un peu idiot à une soirée, elle a un début d’aventure avec un rabbin marié qu’elle fréquente pour son boulot), et des difficultés dans sa vie pro (elle tente de percer comme photographe en vendant des photos à des revues d’art, mais elle vit surtout de commandes alimentaires en photographiant des bar-mitzvah).

J’ai bien aimé. C’est un film « tranche de vie » assez réussi. On voit la vie de Susan, ses relations avec ses amies, la tension avec le style de vie plus installé de son ancienne coloc qui n’est pas très heureuse de ses choix non plus. Je recommande.

Everything Everywhere All at Once , de Daniel Scheinert et Daniel Kwan

Film états-unien de 2022. Une femme chinoise qui tient une laverie aux États-Unis découvre qu’elle est la seule personne à pouvoir affronter une menace qui met en péril l’ensemble du multivers. Elle se retrouve à devoir malgré elle affronter ce danger en plein milieu d’un audit de l’IRS, d’une procédure de divorce initiée par son mari et de la visite de son père en Amérique.

C’était sympa à regarder. Le changement de regard sur la figure de l’anti-héros, qui n’est pas pour une fois un mec de 25 ans cynique était bienvenu. Le côté « mis en scène avec des bouts de carton » du multivers était sympa aussi, bel hommage aux films de genre. Le mécanisme de devoir faire des actions improbables pour déclencher la connexion aux autres versions de soi-même et pouvoir utiliser leurs compétences était une belle trouvaille aussi.

J’ai trouvé la fin un peu faible néanmoins. Si le message sur l’importance de l’empathie et de la gentillesse me convient, j’ai quand même l’impression que la toute fin part en mode « soit content de ce que tu as même si c’est un peu merdique » : on retombe sur le trope du héros qui retourne à son quotidien après avoir sauvé un royaume magique, c’est un peu dommage.

Recommandé si vous voulez un film sans prétention mais qui change un peu la vision classique de l’élu qui sauve le multivers.

Wendy, de Benh Zeitlin

Adaptation de Peter Pan sorti en 2021. Wendy est la fille d’une famille pauvre du Sud des États Unis. Petite, elle voit un enfant sauter sur un train où une figure mystérieuse l’accueille, et disparaître. Elle devient fasciné par les trains qui passent sous les fenêtres de sa chambre et des années plus tard, elle embarque avec ses deux frères sur un train. Elle y rencontre Peter, un enfant qui refuse de grandir qui va l’amener sur une île où il vit libre avec une tribu d’enfants qui ne vieillissent jamais… Bon, l’histoire de Peter Pan quoi. Mais l’adaptation de Zeitlin est fort réussie. Le contexte est modernisé, certains éléments sont supprimés : les fées, le crocodile. On voit la genèse du capitaine Crochet concomitante au séjour de Wendy sur l’île et comment il devient un adversaire de Peter, d’abord réel puis narratif. Les fées et les sirènes (et le rôle de Wendy dans l’histoire originelle) sont mixées en une seule créature, la Mère, une baleine magique qui protègerait les enfants de l’île. Le fait de faire des pirates des enfants perdus qui n’ont pas réussi à ne pas vieillir est intéressante et explique leur opposition à Peter, là où c’était un donné dans l’histoire originelle.

Après il y a tout ce qui est propre à l’univers de Zeitlin, avec des acteurs jeunes qui sont lâchés dans la nature, ce qui rend très bien avec l’histoire de Peter Pan (prochaine adaptation, Sa Majesté des Mouches ?), et le côté communauté pauvre, que l’on retrouve à la fois dans la famille de Wendy et chez les pirates.

Globalement j’ai bien aimé.

Dirty Dancing d’Emile Ardolino

Film américain de 1987. Dans les années 60, une famille bourgeoise passe trois semaines dans un village-vacances. La pension est soigneusement organisée pour permettre une endogamie de classe : tous les pensionnaires sont bourgeois, et les serveurs sont recrutés en tant que job d’été parmi les étudiants qui vont aller dans les colleges prestigieux. Les deux filles de la famille sont d’ailleurs immédiatement entreprises par un étudiant en médecine et le fils du propriétaire de la pension. Mais la plus jeune, que tout le monde surnomme Bébé, n’est pas du tout attirée par ce mode de vie. Elle se rapproche des autres employés de la pension, qui viennent d’un milieu bien plus prolétaire et travaillent en tant que saisonniers. Parmi eux, elle est surtout séduite par Johnny Castle, le professeur de danse de la pension.

C’était très bien. Le film épouse le point de vue de Bébé, on voit son désir à elle pour Johnny, c’est son corps à lui qui est objectifié et mis en scène. Excellente scène d’ouverture qui pose les enjeux à travers une exposition en voiceover par Bébé (« That was the summer of 1963, when everybody called me « Baby » and it didn’t occur to me to mind. »). Le film pose dès sa première phrase qu’il va nous parler d’agency, what’s not to like?
Et effectivement le film parle des choix de Bébé : le choix de s’éloigner des rituels de sa classe sociale et des tentatives de la jeter dans les bras d’un héritier insipide, le choix de passer du temps avec les prolétaires et leur façon de danser comme à peu près tout le monde danse actuellement, ie collé serré et sans le formalisme des danses de salon. Le choix surtout de s’accrocher à son idéalisme et de vouloir changer le monde y compris et essayant de résoudre les problèmes des gens qui ne sont pas ses pairs sociaux. Et évidemment le choix d’assumer son désir puis son amour pour Johnny, même si sa famille et sa classe sont contre. Les enjeux sociaux du film sont de façon générale très réussis : les prolos ont tort par défaut, Johnny peut être accusé de vol avec zéro preuve et viré, aucun souci. De façon générale iels sont considérés comme des gigolos et des filles faciles par les bourgeois, qui peuvent aller prendre du bon temps avec eux tant que c’est en toute discrétion : c’est très clairement explicité dans le cas de Johnny. Par contre Bébé devrait évidemment en tant que fille de bonne famille rester vierge et pure, et Johnny est vu comme un prédateur et un irresponsable. Mais le film n’est pas non plus manichéen sur ce point : le père de Bébé est montré comme une personne droite, qui est capable de dépasser ses a prioris de classe. Plus intéressant, on voit surtout le complexe de Johnny, frustré de ne pas avoir pu aider Penny, qui se compare aux compétences de médecin du père de Bébé. (Mention spéciale aussi au personnage de la mère qui est largement insignifiante tout au long du film mais se révèle en deux répliques lors de la scène finale).

Le film parle aussi – logiquement – de danse. Mais de la danse comme un travail : on voit les scènes où Johnny et Penny danse sans efforts, mais on voit surtout les efforts de Bébé pour apprendre à reproduire la chorégraphie du mambo, comment ça lui demande des efforts pour apprendre des techniques et des gestes précis.

Film social où les enjeux de la lutte des classes et du désir féminin sont révélés par la suspension des conventions permise par le cadre d’un village vacances, Dirty Dancing porte un discours sans concession sur le rapport bourgeois au corps et sur les mécanismes de l’endogamie de classe, le tout porté par une bande-son magnifique. Je recommande.