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De quoi TOTAL est-elle la somme ?, d’Alain Deneault

Multinationales et perversion du droit.

Un livre qui retrace l’Histoire de TOTAL, depuis la fondation de la CPF par l’État français jusqu’à la période actuelle, pour la prendre comme exemple de comment les multinationales se jouent des droits nationaux en utilisant leur présence internationale, au point d’échapper quasi-totalement à toutes les lois et juridictions, tout en développant leur propre vision et application du droit.

C’est dense mais très documenté, très intéressant et un peu flippant. Pour le dire à gros traits, Total hérite de la CPF l’insertion dans des trusts pétroliers, le fonctionnement en oligopole et les ententes entre compagnies sur les prix, et d’Elf l’insertion dans les tous les réseaux d’influence de la Françafrique, Elf ayant représenté à une époque une diplomatie parallèle de la France, avec une confusion des genres assez incroyable (c’est assez révoltant ce qui s’est passé en terme d’asservissement des pays et parodie d’indépendance dans la Françafrique, mais l’histoire d’Elf là dedans ferait une série télé incroyable). Total dit avoir laissé toutes ces pratiques derrière elle, mais sa puissance actuelle est bâti sur les bénéfices qu’elle en a retiré, et l’expertise qui s’est constitué dans la compagnie dans ces domaines n’a pas disparu du jour au lendemain, même si on accepte de les croire sur le fait qu’elle n’est plus directement employée.

Par ailleurs, ce qui continue de façon certaine c’est les pratiques d’optimisation fiscale par les filiales dans des paradis fiscaux, (l’ancien PDG De Margerie ayant même déclaré que TOTAL estimait le taux d’impôt qu’elle devait payer localement pour que ses activités ne rencontrent pas une trop grande contestation et se l’appliquait ! That’s not how taxes are supposed to work.), l’appui sur la puissance française quand ça arrange la firme, y compris pour des interventions armées (Serval et Barkane ont notamment sécurisé l’accès de Total à un champ pétrolier), et la puissance de lobbying, l’armée d’avocats et l’usage des tribunaux d’arbitrage pour faire en sorte au maximum que les lois soient interprétées de la façon dont Total les interprète, voire amendées.

Le Deuxième Sexe, Tome 1, de Simone de Beauvoir

Un peu déçu. On m’avait prévenu que le tome 1 était moins intéressant que le 2 donc je lirai le 2, mais effectivement le 1 est pas génial. Divisé en 3 parties Destin, Histoire et Mythes, le livre présente différents points de vues et données sur les femmes. De Beauvoir passe d’abord en revue les connaissances issues de la biologie et de la psychanalyse, et bon, tu sens que c’est daté dans les deux cas. Elle parle ensuite de la place des femmes dans les sociétés à travers l’Histoire, et pareil, c’est une vision très péremptoire et très de son époque de l’anthropologie. Enfin, la partie Mythe montre les différentes significations et symboliques attachées aux femmes d’un point de vue masculin. C’est un peu long mais j’ai trouvé que c’était la partie la plus pertinente, qui peut se résumer en : « l’Homme se considère comme le centre du monde, les femmes lui présentent une image d’une Altérité et d’un reflet à la fois : en tant qu’altérité on va lui coller toutes les altérités dessus (la Nature en premier lieu, d’où plein de métaphore de la Nature comme une femme et des femmes comme forces naturelles un peu mystiques »), et le signifiant de plein de couples de valeur (jour/nuit, bien/mal…), où l’Homme récupère l’autre et généralement le mélioratif. Comme Reflet, il va être attendu des femmes qu’elles valident les Hommes, les confortant dans leurs choix : l’Homme va les vouloir indépendante mais concédant quand même à l’Homme qu’il a raison à la fin, dures à séduire mais cédant aux avances… (en gros, une imitation de personne indépendante, mais qui finit toujours par valider les choix et envies de l’Homme).
Bref, j’ai trouvé ça un peu long pour ce que ça disait. Après c’est peut-être que c’était fondateur et que ça a été beaucoup repris par d’autres ouvrages et autrices féministes depuis. Ou alors c’est que c’est un point de vue philosophique et que ce n’est pas ce que je recherche dans un essai féministe.

Violence et Insécurités, de Laurent Mucchielli

Court bouquin d’un chercheur de l’EHESS. Écrit en 2001, mais encore tout a fait pertinent et actuel sur le sujet. Ça parle des chiffres de la violence en France et des discours autour de ces chiffres, du problème d’avoir des chiffres qui viennent du Ministère de l’Intérieur qui est un des acteurs de ces chiffres et qui a intérêt à les faire aller dans un sens ou dans l’autre, du fait que c’est des chiffres qui reflètent largement plus des choix de ce que fait la police (de contre quelles activités illégales elle va s’activer) que d’une mesure de la violence en elle-même, des changements de périmètre de ce qui est mesuré, des discours médiatiques tenus sur ces chiffres et de leur instrumentalisation contre en gros 1/les jeunes, 2/les étranger⋅e⋅s 3/les Noir⋅e⋅s et les Arabes. (avec des combos bonus évidemment).

L’auteur dit aussi qu’il y effectivement une augmentation de certains types d’actes commis par les jeunes des quartiers défavorisés qui est mesurable, celle des dégradations des symboles et institutions publiques, ce qui montre une dégradation des relations entre l’État et ces populations, à replacer dans un contexte plus large d’abandon de ces populations par l’État. Une violence qui a une signification politique donc, et pas du tout une « violence gratuite » comme souvent déclaré dans le discours public.

Grosse recommandation

Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Lowenhaupt Tsing

Ce n’est pas un champignon atomique, comme le titre pourrait le laisser croire. En fait, le titre est tout sauf clair. Le sous-titre, De la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme est déjà un peu plus explicite, mais pas beaucoup.

Il s’agit donc d’un essai sous une forme intéressante (de courts chapitre, à la limite d’une écriture par fragments par moment), parlant des matsutake, des champignons très prisés au Japon mais qui n’y poussent presque plus. Le livre explore l’écologie des matsutake, les communautés qu’ils forment avec certains arbres (des chênes, des pins), dans des environnements qui ont subi des perturbations humaines. Les questions écologiques sont intéressantes en soi, mais l’essai ne s’y restreint pas, s’intéressant aux trajectoires des forêts perturbées pour voir ce qui a permis de développer un terrain propice aux matsutakes (ou de le faire disparaître), et comment l’Humanité remodèle fortement des forêts, gérées selon des préceptes empiriques, des impératifs de rentabilité, des idées de ce à quoi devrait ressembler une forêt idéale… Et le livre parle aussi de comment les matsutake s’insèrent dans le capitalisme, en tant que produit prisé au Japon mais se développant ailleurs, et surtout en tant que produit que l’on ne sait pas cultiver de façon industrielle : l’insertion des matsutake dans des circuits capitalistes nécessite des travailleu⋅r⋅se⋅s indépendants qui vont à la cueillette aux champignons dans des forêts publiques ou privées, aux US, en Chine, au Japon, en Finlande, forêts qui sont gérées selon des impératifs qui n’ont rien à voir avec les besoins des matsutakes ou des cueilleu⋅se⋅r⋅s… Anna Lowenhaupt Tsing parle d’un capitalisme de captation pour décrire la façon dont des champignons sauvages, la gestion des forêts et le travail précaire, indépendant et individuel des cueilleu⋅se⋅r⋅s est intégré dans des chaînes de valeur standardisées et mondialisées, et le fait  ce genre d’activités précaires intégrées au capitalisme qui se développent dans les « ruines du capitalisme » (ici, les anciennes forêts de production de bois, laissées à l’abandon par des délocalisations dans des pays plus profitables ou rendues inexploitables par une gestion défaillante qui les a épuisées) tendent à devenir la norme du capitalisme plutôt qu’un phénomène périphérique.

Globalement le sujet est très intéressant, après y’a plusieurs passages où je trouve que l’autrice développe des concepts qui restent un peu théoriques, voire limite verbieux. J’aurais voulu plus de développement sur le capitalisme de captation et ses implications à la place.

Les Éditocrates 2 : Le Cauchemar continue…, de M. Chollet, O.Cyran, L. De Cock, S. Fontenelle

Portraits d’une dizaine d’éditorialistes français⋅e⋅s (Natacha Polony, Plantu, Jacques Julliard…) pour montrer leurs obsessions et leur alignement sur l’islam et le néolibéralisme (scoop, ils n’ont pas le même point de vue sur les deux thèmes). C’est intéressant dans l’absolu mais je n’ai pas été très convaincu par la forme, des portraits et des citations des éditorialistes en question. C’est intéressant par effet d’accumulation, mais j’aurais préféré une analyse plus en profondeur, comme par exemple dans Les Nouveaux Chiens de Garde.

L’établi, de Robert Linhart

Après mai 68, pour favoriser la convergence des luttes entre étudiants et ouvriers et pour participer à l’organisation du mouvement ouvrier, plusieurs intellectuels/étudiants/militants de gauche des classes moyennes décident de se faire embaucher en usine pour partager le quotidien des ouvrièr·e·s. Robert Linhart a été un de ces intellectuels établis. Il raconte ici son passage dans l’usine Citroën  de Choisy, comment il a participé à l’organisation d’une grève de débrayage, comment il a vécu le travail à la chaîne, les solidarités ouvrières, la répression par l’encadrement. Ça se lit vite et c’est super intéressant, grosse recommandation.

Mes Cahiers Rouges, de Maxime Vuillaume

Le récit partiel par un des participants de la Commune de ce qu’il a vu et connu pendant la fin de la Commune et la Semaine Sanglante, puis l’exil subséquent. Un gros travail de reconstitution des événements, avec des entretiens avec de nombreux autres protagonistes côté Communard.

C’est assez étonnant comme document, notamment parce que personnellement je n’avait pas idée que Paris était déjà si proche de sa configuration actuelle (mais c’est logique, c’est post-Haussmann et il y a 150 ans seulement). Notamment tout le premier cahier est le récit de comment l’auteur échappe à la Semaine Sanglante, et se déroule dans les quartiers où j’ai fait mes études. Le début est très intéressant, la fin se perd un peu dans des détails ou précisions sur telle ou telle personne. Après ce n’est pas une histoire de la Commune, du coup sans avoir une idée de ce qui s’est passé ça reste un peu obscur, ça vaut le coup d’aller lire la page wikipédia de la Commune avant. Et y’a aussi des trucs et personnes de la Commune qu’il n’évoque pas du tout, je pense parce qu’effectivement il n’a pas interagi avec, notamment Louise Michel.

Smart, de Frédéric Martel

Essai sur l’usage d’Internet à travers le monde, dont la thèse est que ces usages varient considérablement en terme de censure, de services utilisés, de sites consultés, en fonction des différents territoires géographiques, linguistiques, communautaires, au point qu’il faudrait parler des internets plutôt que de l’Internet unique. Intéressant mais inégal, il y a des moments où Martel est trop dans le descriptif (voire dans le narratif, à la Robert Fisk (paie ta comparaison compréhensible par quatre personnes) et pas assez dans l’analyse. « Là y’a ça ». Eh bah c’est super.

Plus pertinent quand il parle spécifiquement des modifications de la façon dont on consomme la culture avec Internet, ce qui à l’air d’être plus son turf.

Shop Class as Soul Craft de Matthew B. Crawford

Un essai d’un mec qui a bossé dans un think tank avant de dire « Fuck it » et de partir ouvrir un atelier de réparation de motos. Des réflexions sur l’intérêt du travail manuel, sa place dans la société, la question des professions automatisables ou non, ce que le travail manuel permet comme réflexion sur soi et comme rapport au monde. C’est intéressant, j’ai surtout apprécié le début, après j’ai trouvé que ça partait un peu plus dans tous les sens mais globalement c’est une lecture que je recommande et dans laquelle je me reconnais.

The Smart Girl’s Guide to Privacy, de Violet Blue

Un bouquin sur comment protéger sa vie privée tout en continuant à utiliser les technologies numériques, avec un focus spécifique sur les problèmes que l’on rencontre quand on est une femme en terme de harcèlement, revenge porn et autres joyeusetés du même genre. C’est accessible à tou.te.s, bien écrit, avec différents niveaux de techniques à mettre en œuvre selon son niveau en informatique.