Archives par mot-clé : essai

Embrasser la bisexualité, de Camille Teste

Essai français paru en 2025. L’autrice détaille la place des personnes bisexuelles dans la société et spécifiquement dans les espaces LGBTQIA+. Elle met en avant les discriminations et les impacts que subissent spécifiquement les personnes bi, très souvent accusées d’être entre les deux orientations monosexuelles, d’être indécis, de ne pas assumer qu’iels sont homo/hétéro (selon les conversations). Elle montre qu’iels subissent des manifestations « classiques » d’homophobie, et en plus une discrimination supplémentaire, la biphobie, qui s’exerce notamment dans des espaces queers qu’on pourrait espérer être pourtant plus conscientisés là-dessus que la société hétéropatriarcale at large.

Le sujet est intéressant dans l’absolu mais c’est pas mal une énumération de faits et de chiffres (les chiffres sont cependant assez édifiants, les personnes bi en prennent clairement plein la figure), en termes de forme c’est pas l’essai qui me convainc le plus (mais je recommande Politiser le bien être, de la même autrice).

Liberté, Dignité, Habitabilité, de Baptiste Morizot et Laurent Neyret

Court essai de droit environnemental par un juriste et un philosophe de l’environnement, paru en 2026.

Les auteurs proposent la notion d’habitabilité comme une valeur cardinale que le droit pourrait mettre en avant pour permettre une défense plus efficace de l’environnement. L’idée serait d’avoir une valeur cardinale au même niveau que la liberté, l’égalité et la dignité humaine. Cela permettrait qu’en termes de hiérarchie des normes la défense de l’environnement s’appuie sur un principe de haut niveau plutôt que d’être une défense technique, passant par des éléments comme le Code de l’Environnement (en droit fr) ou le respect de quotas d’émissions carbone.

Les auteurs montrent que les questions de dignité humaine ou d’égalité n’ont de sens que sur une planète qui reste habitable, et que la notion d’habitabilité permet de plus d’étendre les droits humains à une échelle plus large que la seule humanité, en prenant en compte non pas directement les espèces ou les écosystèmes mais bien les relations entre ces derniers. Comme l’égalité, l’habitabilité est une notion relationnelle : elle n’est pas réclamable à l’échelle individuelle comme la liberté ou la dignité mais elle leur sert de socle.

Recommandé.

Le Coût de la virilité, de Lucile Peytavin

Essai féministe français paru en 2021. En partant d’une statistique qui l’a interpellée (96,3% des prisonniers en milieu carcéral sont des hommes), l’autrice calcule le coût pour la société française du différentiel de comportement entre les hommes et les femmes dus à leurs socialisation différenciée : les hommes sont plus enclins à la violence, à ne pas respecter les règles, à se mettre en danger. Ces différents comportements ont un impact sur les finances publiques : plus d’intervention des services d’urgence sont dues aux hommes, plus de procès, d’intervention de la police, d’incendies… Là où des statistiques sur les comportements différenciés entre les deux genres sont disponibles, il est possible de calculer le coût différentiel entre les deux genres, dont la somme totale représente « le coût de la virilité pour la société », coût qu’il serait possible de réduire en socialisant les garçons différemment dès le plus jeune âge plutôt que d’affirmer que ce sont des comportements innés et qu’on ne peut rien y faire.

La démarche est intéressante – le calcul est à la louche mais le but de l’autrice est bien de donner des ordres de grandeur et de dire qu’il faudrait plus de recherche sur le sujet, pas de prétendre qu’il s’agit d’un chiffre exact. Mais par contre j’ai été fortement gêné par deux points du livre :

  • L’autrice ne remet pas du tout en question les politiques mise en place par l’État : dire que le coût du système carcéral est dû aux comportements des personnes (très majoritairement des hommes donc) qui se retrouvent dedans, c’est mettre sous le tapis toute une volonté de l’État de traiter plein de comportements de façon répressive plutôt que d’avoir d’autres approches qui pourraient coûter moins cher (pour ne parler que du volet financier)
  • L’autrice met aussi en avant que les hommes ont des comportement plus asociaux que les femmes et qu’ils sont moins enclins à respecter les règles, en disant que ce serait mieux si c’était moins le cas. Dans un monde sur une pente fortement fasciste, désolé mais « respecter les règles » ça me parait pas la caractéristique que j’ai le plus envie de favoriser. Notamment elle prend en exemple les coûts du mouvement des gilets jaunes en termes de répression et de réparation des dégâts sur l’espace public et les propriétés privées : perso ça ne me semble pas un problème que des personnes avec une socialisation masculine aient kickstarté les gilets jaunes et soient allés plus loin dans l’action que les voies de recours légales.

Du coup mixed feelings sur l’essai, qui soulève des points intéressants mais me parait très dépolitisé en même temps.

Éropolitique : Écoféminismes, désirs et révolution, de Myriam Bahaffou

Essai féministe français paru en 2025.

Myriam Bahaffou s’intéresse à la question du désir – au-delà du seul désir sexuel, pour englober une notion plus large de plaisir et de sensations, d’expérience plaisante du monde. Le désir est à politiser. Le désir sexuel tel que mis en scène dans notre culture est largement capté par l’hétéropatriarcat qui en valorise une version très spécifique. Si on élargit le désir aux enjeux de sensualité et de sensations plaisantes, les questions de relation à la nature et au monde sensible et donc les questions d’écologie sont des questions d’érotisme. La sensualité est toujours une question matérielle la protection de ce monde matériel et de la diversité de la vie et des expériences qu’il permet de ressentir rejoindre la défense d’une forme de sensualité. Le désir n’est ni transgressif par essence ni irrémédiablement au service du néolibéralisme, mais il est compliqué d’avoir une position dialectique entre ces deux pôles, c’est ce qu’elle veut néanmoins porter dans ce livre.

Les discours politique de gauche n’évoquent plus la question du plaisir – comme ça pu être le cas par le passé – on est passé à une gauche qui veut apparaître comme sérieuse et donc gestionnaire avant tout, une écologie perçue comme punitive. Réussir à retrouver un discours du plaisir et de l’abondance (en sortant de l’abondance uniquement matérielle via la propriété individuelle, pour parler de l’abondance des expériences) permettra de faire que les luttes et les espaces de gauche procurent du plaisir, et donc de sortir d’une vision du militantisme et des objectifs à atteindre comme sacrificiels.

Partie 1 : Jouissance partout, liberté nulle part. Psychopolitique du désir-conquête

Féministes et écologistes sont accusés par la droite de ne pas aimer le plaisir. Mais le souci est que le capitalisme et le patriarcat ont déformé le plaisir : la forme de plaisir que ces deux structures mettent en avant est réservé à quelques uns aux dépens des autres, rendu dangereux pour les femmes et les minorités de genre, limité au plaisir médié par l’accumulation matérielle. Le capitalisme prétend valoriser le plaisir en en faisant la promotion via la publicité et la valorisation de ce que l’argent permettrait d’acquérir, mais en réalité il en limite largement l’accès en privatisant les moyens d’y accéder et en ignorant les externalités des formes de plaisir qu’il met à disposition : le plaisir de quelques uns dépend de sacrifices pour le plus grand nombre (organisation de la raréfaction pour créer artificiellement une valeur).

Myriam Bahaffou théorise que la forme de désir promue par l’hétéropatriarcat et le capitalisme est le désir-conquête. Ce désir-conquête fonctionne par séquences répétées de tension / satisfaction de cette tension. On veut quelque chose, on économise (ou on élabore une approche) pour l’obtenir, on l’obtient puis on s’en lasse et on se fixe sur un autre objet de désir. Le plaisir n’est pas disponible pour tous, il se mérite en échange de sacrifices, d’efforts (et réciproquement, une fois les efforts faits il devient inacceptable de ne pas avoir sa dose de plaisir en échange). La chose réelle n’est jamais aussi bien que la chose fantasmée, donc la séquence est répétée ad nauseam. Au vu de la répétition du même, il est nécessaire de chercher des versions toujours plus intenses ou plus fréquentes pour avoir la même dose de plaisir. Dans la sexualité ça se traduit par les conquêtes à répétition, ou la sexualité (ou consommation de pornographie) qui dérivent vers des variations toujours plus hards.

Le désir conquête hétéropatriarcal ne valorise qu’une seule forme de sexualité et d’érotisme, suivant un script ultra-pauvre, avec deux rôles assignés selon les genres perçus. Le premier actif, violent, conquérant, dans le sexe comme dans le reste de ses interactions avec le monde. Le second rôle passif, dans le care. Le désir y est inféodé à la violence, à réussir à outrepasser des résistances, à être le gagnant de l’interaction. Cette mentalité se retrouve aussi dans l’exploitation des ressources naturelles, des êtres vivants non-humains et des écosystèmes : il ne faut pas collaborer et être mutuellement bénéficiaire, il faut obtenir un profit, aux dépens des autres sujets participants à l’interaction. Dans la même logique, les institutions et personnes impliquées dans les projets de colonisation ont toujours reproché aux colonisé·es une sexualité trop libre et trop débridée, qu’il convenait de réguler : la colonisation est notamment un projet de discipline des désirs.
À l’extrême, le désir-conquête se retrouve dans les meurtres de travailleureuses du sexe trans par leurs clients, par l’alignement derrière un leader fasciste qui promet de retrouver un âge d’or (= un âge où les désirs des gagnants seraient satisfaits) en opprimant des minorités (= conquête).

Attention de ne pas tomber dans une essentialisation de tout désir masculin comme désir prédateur (et par rebond voir toutes les femmes qui aiment les hommes comme des femmes aliénées qu’il faut sauver de leur désirs autodestructeur) : on en vient vite à réinventer la posture réactionnaire qui professe que le sexe/désir (d’une catégorie de personnes) serait mauvais en soi.

Partie 2 : Composter l’égo, multiplier les devenir queers

Le régime hétérosexuel veut figer des identités bien définies et immuables : définitions de ce qu sont les hommes et par opposition les femmes, définition de la famille, définition de la sexualité acceptable. C’est par essence un régime conservateur. À l’opposé, la queerness revendique la fluidité, le changement dans les façon de vivre et d’interagir avec le monde.

Les féministes qui revendiquent la féminité peuvent se voir accusées d’avoir intériorisé les dominations. Mais il faut revendiquer de ne pas voir la féminité comme une essence (être une femme) mais comme une performance (adopter une présentation fem). De toute façon, un corps féminin sera toujours scruté, donc autant se présenter comme on veut et dédramatiser la performance de genre. « Squatter la féminité » et rendre visible l’artificiel de la performance en ne performant pas un genre « propre » : aller vers de l’ultra-féminité trash plutôt que la performance qui reste dans le cadre de ce qui est valorisé par le patriarcat. Surperformer son genre assigné peut être aussi dérangeant et subversif que de performer le genre opposé : il n’y a pas que les butchs et les mecs qui mettent du mascara qui contreviennent à l’ordre hétérosexuel, les femmes qui jouent à la bimbo tout en en ayant conscience aussi.

« L’idée d’un désir « humain », humaniste, civilisé, respectable, a été une manière de vider le désir de sa dimension écologique, organique, et de rendre sale tout ce qui était ramené à la terre, au sexe, à la sensualité, en opposant l’amour pur – l’agapé – comme la plus haute expression de la vie dont les animaux et les animalisé·es étaient exclu·es. »

Sortir d’un désir toujours orienté vers une féminité normée, vers la blanchité, vers un script actif/passif. Valoriser le black love, le T4T comme des pratiques des communautés marginalisées qui se réapproprient le désir envers elleux-mêmes plutôt que de souscrire à la haine de soi et l’envie de ressembler à la bonne meuf hégémonique (dans le même temps, ne pas accepter la fétichisation).

Partie 3 : l’expérience au cœur de l’éropolitique

Faire des expériences, au sens de tester des trucs, voir ce que ça déclenche chez nous, accueillir les sensations et être dans le moment présent. Vivre l’expérience pour elle-même et non pour capitaliser dessus. Tenter des trucs inconnus et prendre des risques (Yes day?). Sortir de sa zone de confort. Myriam Bahaffou s’oppose à la culture du consentement balisée point par point, qu’elle qualifie de « politique sécuritaire du trauma », une réponse de protection par rapport au désir-conquête, mais paralysante. L’autrice voit les politiques de l’intersectionnalité comme une façon de sortir des rôles dominant·e / dominé·e : une même personne peut être d’un côté ou de l’autre de ces rôles durant les différentes interactions qu’elle vit, ce qui est une grille de lecture qui aide davantage à progresser et à la réflexivité que l’assignation à un rôle figé de bourreau ou victime. Caveat sur la culture du consentement : pointer ses limites ne doit pas conduire à filer à des free pass à des connards qui agressent : si on a ce cadre en place c’est déjà un progrès par rapport au régime strictement hétéropatriarcal. Ce cadre doit être discuté mais uniquement avec des personnes de bonne foi.

L’usage de la psychologie féministe (à base « d’attachement anxieux » et de « freeze/fight/flee/fawn ») est conçu selon l’autrice par les milieux blancs et bourgeois coupés de leurs émotions, qui ont besoin de les surintellectualiser pour les reconnaître. Il est peu pertinent d’appliquer cette grille de lecture aux minorités sociales et raciales, et de leur demander de s’y conformer, de ne pas faire trop de bruit, et de se renseigner seul dans leur coin sur ces enjeux sous peine d’être excommuniés de la commu. La politique sécuritaire du trauma vise à tout sécuriser et à baliser à l’avance les interactions pour éviter de réactiver les traumas chez celles et ceux qui en ont été victimes. Ça part d’une bonne intention, mais au risque d’empêcher la survenue d’expériences au nom d’une sécurisation par anticipation et d’accepter n’importe quelle réaction de la part des personnes labellisées comme traumatisées (free pass pour faire de la merde à leur tour)

L’autrice énonce ensuite différentes expériences qu’elle a vécu et ce que ça lui inspire, j’ai pris des notes à des degrés inégaux sur les 4 : BDSM, psychédéliques, jeûne, twerk.

Pratique du BDSM : pour Myriam Bahaffou, pas d’intérêt à cette pratique si elle est totalement encadrée à l’avance, c’est une expérience qui doit pousser à dépasser des limites, à expérimenter avec un·e partenaire dans la/lequelle on a confiance, et qui sera capable d’improviser les évolutions de la séance. Accueillir la douleur comme une expérience (côté sub), ne pas juste « jouer à dominer » sans aller trop loin côté dom. Il y a un côté excitant / pervers / empouvoirant à jouer avec des rapports de pouvoir réels et de jouer avec des fantasmes pas forcément idéologiquement clean. Le BDSM qu’elle pratique n’est pas à visée thérapeutique / déconstructrice non plus, c’est une expérience qui vaut pour elle-même, sans externalité.

Consommation de psychédéliques : permet de dissoudre l’égo, de se connecter au monde d’une autre façon et de perdre le contrôle, trois actions qui semblent nécessaires à Myriam Bahaffou pour pratiquer une éropolitique. Il n’est pas possible de diriger un trip, c’est une expérience en soi. Après, faire des trips ne constitue pas une politique (et Myriam Bahaffou met en garde contre la récupération néolibérale de ce genre d’expérience, avec les retraites psy, le microdosing pour libérer sa créativité dans le cadre du taff), mais permet de requestionner ses présupposés, et de tenter de réimporter ce décentrage dans le reste de sa vie et de son action politique.

Le jeûne comme un autre état de conscience modifié : là aussi jouer avec des limites, changer son rapport à l’alimentation, à son corps, à sa productivité. Jeûner modifie le fonctionnement du métabolisme, et permet de manger en pleine conscience plutôt que mécaniquement.

En conclusion, grosse recommandation, le livre est largement discuté dans une série d’entretien avec l’autrice dans le podcast Renverser la table :

Boum Boum – Politiques du dancefloor, d’Arnaud Idelon

Essai français paru en 2025. L’auteur s’intéresse aux enjeux politiques qui traversent les fêtes modernes, particulièrement celles qu’il a fréquentées, ie des fêtes techno en région parisienne dans les années 2000 et 2010.

La fête est une remise en cause de l’ordre quotidien, qui peut avoir une double dimension :

  • Exutoire temporaire permettant de faire accepter l’ordre des choses le reste du temps (rôle du carnaval)
  • Point de départ d’une remise en cause de plus long terme de cet ordre.

Les fêtes sont – ou peuvent être – un moment de reconfiguration des relations sociales, et un temps improductif voir un temps contre-productif si les participant•es s’y épuisent et ont alors moins de ressources pour le reste de la semaine à consacrer à leur travail ou autres activités.

L’esthétique de la fête underground a été récupérée par des lieux tout à fait insérés dans le capitalisme mondialisé. Pire, les grands clubs situés dans d’anciens entrepôts nécessitent des investissements qui ne sont à la portée que de grosses structures. Seul celle-ci peuvent alors mettre en place de tels lieux aux dépens de structures plus petites et locales. Cohabitent alors sous le même vocable de « fête techno » des free parties revendiquant un rejet du capitalisme et des structures qui au contraire sont totalement au service de ce capitalisme et de ses acteurs dominants.

Les clubs capitalistes avec physio à l’entrée vont souvent reproduire les hiérarchies et l’ordre social extérieur au club ne laissant entrer que les personnes privilégiées ou répondant aux normes de beauté. Un bémol cependant : le filtre à l’entrée des lieux de festivités peut aussi servir à permettre une non-mixité et donc la mise en place d’espace safe.

Les free parties peuvent être considérés comme une forme de commun : le déroulé de la fête appartient à tout•es ses participant•es, qui partagent un espace-temps et des ressources (sound system,bouffe, e au, alcool…) et s’organisent pour les gérer.

La fête ou les moments festifs peuvent aussi servir à soutenir les luttes, en permettant une unité des participants et un moment de pause dans les temps plus sérieux de la lutte. Pas seulement les luttes progressistes d’ailleurs.

La Vie solide, d’Arthur Lochmann

Essai paru en 2019. L’auteur, qui s’est formé en tant que charpentier après des études en philosophie à l’université, revient sur ce que la pratique d’un métier manuel et spécifiquement de la charpenterie lui a apporté.

Sans surprise, j’ai bien aimé. Ça parle de la pratique réflexive d’un métier manuel, avec des références à Éloge du carburateur. L’auteur parle du rapport à la matière et de la maîtrise de sa production, où on est en responsabilité de la réussite ou de l’échec de ce qu’on fait. Il parle du travail collectif sur les chantiers, et de la transmission des compétences et connaissances entre charpentiers expérimentés et apprentis débutants, et le fait que ces compétences passent par des connaissances théoriques mais aussi par la pratique de gestes, avec le fait que certains charpentiers expérimentés ressentent une perte de pratique sur certains outils s’ils arrêtent de travailler pendant quelques semaines, à l’instar des musiciens ou des chirurgiens.

Il évoque aussi le rapport au temps que l’on trouve aussi bien sur les chantiers neufs que sur les travaux de restauration, puisque les charpentes construites doivent dans les deux cas tenir des dizaines d’années, et évidemment le rapport à l’espace avec la conception puis le montage de charpentes qui vont définir de nouveaux espaces intérieurs.

Il parle aussi de la relation de ce métier à la tradition et à la modernité avec la mise en œuvre de techniques qui sont restées sensiblement les mêmes à travers les siècles mais aussi l’arrivée d’éléments préfabriqués qui retirent une part de technicité au métier puisqu’on est plus qu’assembleur. Le métier à vivre aussi des connaissances nouvelles sur le comportement du bois qui souvent viennent confirmer des pratiques anciennes non expliquées. L’auteur est bac aussi les différences de tradition entre pays avec certains éléments comme la ferme qui sont considérés comme l’alpha et oméga de la charpente en France et très peu utilisés en Allemagne.

Recommandé si vous aimez bien les métiers manuels.

Flamenco Queer, de Fernando López Rodríguez

Essai sur la danse paru en 2024. L’auteur analyse les évolutions du flamenco par rapport aux questions de genre avec une perspective historique. Il explique que ces questions ont toujours traversé le flamenco depuis sa création en tant que danse structurée, avec l’affirmation d’une identité espagnole par rapport aux invasions napoléoniennes, identité qui se place en réaction par rapport aux Lumières et à leur relation au couple raison/émotions : puisque l’envahisseur se réclame de la raison, l’identité espagnole va affirmer la prééminence des émotions mais puisque c’est prééminent c’est masculin, donc l’émotivité masculine dans la danse va être d’abord valorisé. Puis les choses vont se complexifier avec un couple chant/danse qui va recouvrir un couple homme/femme : on repasse sur un homme stoïque qui joue de la musique, création de l’esprit, pendant que la femme est montrée comme un corps dansant et désirable. Mais depuis les origines ces assignations de genre vont être contestés avec des hommes qui vont danser mais dans ce cas-là ne doivent pas être perçus comme trop désirables – on va valoriser chez eux la technique plutôt que l’apparence – et des femmes qui peuvent chanter ou jouer de la guitare. Les différents contextes de création et de mise en œuvre du flamenco vont valoriser soit des danses de couple soit des danses seules, et vont permettre des danses de couples entre deux hommes ou deux femmes. Les tenues genrée vont pouvoir être détournées et des artistes trans ou travestis vont s’exprimer à travers le flamenco, puisque les questions de mise en scène du genre y sont particulièrement présentes. De plus, le flamenco en tant qu’emblème de l’identité nationale espagnole a été particulièrement impacté par la période de la dictature franquiste, soit que le pouvoir se le soit réapproprié pour consolider ses prétentions à la dichotomie de genre, soit qu’il est été revendiqué par les opposants – intérieurs ou en exil – pour au contraire affirmer une identité espagnole subversive.

Globalement essai très intéressant, sur un sujet quand même assez niche, mais je recommande si vous vous intéressez aux flamenco et/ou aux questions de genre.

La Subsistance au quotidien, de Geneviève Pruvost

Essai de sociologie paru en 2024. La chercheuse est allée en observation sur le terrain et les activités de Florian et Myriam, deux boulangers-paysans qui vivent avec leur fille Lola dans une yourte sur des terres qui leur appartiennent dans un département français non-spécifié (l’introduction de l’ouvrage explique que toutes les personnes et lieux ont été pseudonymisés pour éviter que la focale sur les communautés alternatives présentées ne risque d’attirer sur elles une répression sous une forme ou une autre (sans parler de contrôle policier, l’attribution des terres par la SAFER local aux exploitants agricoles non-conventionnels est déjà assez compliquée). Sur deux séjours de 3 jours, la chercheuse passe à la loupe toutes les activités des deux adultes, mène des entretiens avec eux et de nombreux membres de leur entourage, et mène une démarche d’ethnocomptabilité : elle mesure les temps, les valeurs pécuniaires ou non, les réseaux de relation, les trocs, dons et contre-dons… Le bouquin est composé du récit chronologique des deux séjours reconstitué depuis les notes de la chercheuse, de tableaux d’ethnocomptabilité et d’une partie qui tente de dégager des structures et des éléments généralisables depuis le terrain mené.

C’était très intéressant à lire, la première partie se lit vraiment comme un récit de vie, c’est très abordable pour des résultats de recherche. J’avoue avoir un peu survolé les tableaux (notamment parce qu’ils s’affichaient mal sur ma liseuse, une question de matérialité de l’exemplaire I guess), la troisième partie est aussi assez instructive sur la question de l’articulation luttes frontales/luttes feutrées (NDDL vs des collectifs qui rachètent des parcelles agricoles pour faire du bio pas de supermarché, vendre en circuit direct et vivre dans des yourtes, en gros), l’intrication des activités dans ce genre de mode de vie, la répartition genrée du travail (pas égalitaire, mais largement moins pire que dans d’autres configurations).

Recommandé.

Le Conflit n’est pas une agression, de Sarah Schulman

Essai publié en 2016. L’autrice parle de situation de conflit, ie de divergences d’opinion, de ressenti ou de volonté, qui sont perçues comme des agressions, ce qui fait que la situation escalade. Elle aborde aussi bien des cas interpersonnels que le cas du conflit israélo-palestinien, spécifiquement l’assaut d’Israël sur la bande de Gaza en 2014.

Globalement, je trouve qu’il y a des éléments intéressants, mais j’ai du mal avec le style de l’autrice, et je pense qu’elle prend un peu trop la position « tout le monde peut être de bonne volonté » dans les conflits interpersonnels alors qu’il y a pas mal de situation où des personnes abusent de leur pouvoir assez clairement.

Ses thèses, si je les résume à gros traits : la redéfinition des conflits (deux personnes sont en désaccord et peuvent avoir toutes deux une part de responsabilité dans la situation) en agressions (une personne est en tort) permet de prétendre que des situations complexes sont finalement manichéennes : il y a une personne qui a tous les torts et une personne totalement innocente. C’est moralement plus confortable, on peut repeindre la personne identifiée comme portant les torts comme un monstre qui mérite d’être exclu du groupe. Mais ça ne correspond pas à la réalité et ça ne permet pas de résoudre les situations. De plus, il est tout à fait possible que la personne qui porte la plus grande part dans le déclenchement du conflit soit celle qui manie le mieux le langage de la victimisation ou l’appel aux institutions, et utilise ça pour prendre encore l’ascendant sur l’autre. La position du groupe extérieur ne devrait (quasiment) jamais être de prendre parti, mais de servir de médiation.

Il y a un chapitre très intéressant sur la judiciarisation de la séropositivité par les autorités canadiennes, où des lois rendent criminel le fait d’avoir des rapports sexuels sans révéler sa séropositivité à son partenaire, qu’il y a eu transmission ou non, voire même risque de transmission ou non (selon les pratiques). On est passé d’un paradigme où la sécurisation du rapport était la responsabilité des partenaires (faire du safe sex) a une responsabilité unilatérale de la personne séropositive qui doit révéler son statut, la personne séronégative étant une victime en puissance. L’autrice développe comment ce sujet et l’ouverture du mariage aux couples de même sexe ont permis de retracer une bonne façon d’être queer (séronégatif, aspirant à une famille normée, avec des enfants dont le phénotype pourrait faire penser aux deux parents même s’il est évident qu’il ne sont pas nés de parents de même sexe), vs une mauvaise façon (une identité queer militante, revendicative, ou simplement qui ne vise pas un assimilationnisme aux classes dominantes).

Ça manque quand même un peu de recettes magiques pour moins éviter et mieux gérer les conflits interpersonnels (même si « ne pas démoniser l’autre » est probablement déjà un bon conseil).

Libérés de la masculinité, d’Aline Laurent-Mayard

Essai français paru en 2022. En partant de trois figures de stars qui proposent une masculinité alternative (Timothée Chalamet, Harry Styles et Tom Holland), l’autrice aborde les sujets de masculinité hégémonique, de qui peut se permettre de subvertir les codes, de ce que veut dire performer le genre et de comment fonctionne l’hétérosexualité en tant que système politique. J’ai moins accroché qu’à Post-romantique, peut-être parce que j’avais déjà plus de bagage sur ce sujet spécifique. Mais c’est une bonne approche, et je vous rassure, la conclusion d’ALM est que ses trois exemples sont bien des exemples de masculinité hégémonique, peut-être un peu moins toxique que les spécimens classiques (ce qui est déjà un progrès), et qu’on est dans un phénomène classique de réappropriation par le centre des pratiques de la marge pour se renouveler et se maintenir en place. La révolution féministe n’aura pas Chalamet pour porte-étendard, tout reste à faire, et clairement ni par un mec ni par une star.