Archives pour la catégorie Des livres et nous

Ne suis-je pas une femme ?, de bell hooks

Essai afro-féministe de 1981. bell hooks analyse comment le racisme et le sexisme s’entrecroisent dans la vie des femmes noires aux États-Unis, pour générer une forme d’oppression spécifique aux femmes noires : elles ne subissent pas les mêmes oppressions racistes que les hommes noirs d’un côté et les mêmes oppressions sexistes que les femmes blanches de l’autre : elles sont en prise avec des stéréotypes, des violences qui leur sont propres. Par exemple pendant la période de l’esclavage, il y avait des violences sexuelles envers les femmes noires qui étaient considérées comme des corps à disposition des hommes blancs (amplifié par le fait que leurs enfants naissant esclaves, c’était avantageux pour les propriétaires…), leur valant l’hostilité des femmes blanches, les considérant comme sexuellement permissives, plutôt que de faire preuve de solidarité féminine.
bell hooks montre aussi que la prétention à l’universalisme des mouvements féministes initiés par des femmes blanches et bourgeoises qui prétendent parler au nom de toutes les femmes masque en fait un discours très situé socialement, et qui refuse (dans la plupart des cas) de prendre en compte d’autres problèmes que ceux de ces initiatrices (tout en se lamentant de ne pas réussir à intéresser d’autres groupes sociaux). Par exemple, la réclamation à l’accès au travail à certaines époques était en fait une réclamation de l’accès pour les femmes bourgeoises aux postes de direction : ça faisait longtemps que les femmes noires et des classes populaires travaillaient en usine sans se sentir particulièrement libérées par cet accès égalitaire aux emplois du bas de l’échelle sociale (par contre on retrouvait en plus du racisme dnas ces emplois, avec des vestiaires réservés aux blanches par exemple).

Un peu daté par certains aspects et focalisé sur les USA, mais très intéressant et très accessible, je recommande.

Vongozero et Le Lac, de Yana Vagner

04/11/2017, Vongozero :
Un roman de science-fiction post-apocalyptique russe. Une épidémie ravage le monde. Une petite bande de banlieusard moscovites tente de rejoindre un lac perdu dans le Grand Nord qu’ils espèrent assez isolé pour pouvoir survivre.

Comme c’est de la littérature russe, tout le monde boit comme un trou. C’est intéressant parce que leurs plus gros problèmes c’est les autres humains (classique) et le froid/la neige. C’est assez sombre, mais ça change de la SF américaine, c’est cool. Après c’est sympa mais pas incroyable, assez terre à terre dans la description du road-trip. Je lirai bien le tome 2 (une fois qu’ils sont arrivés au lac) si j’arrive à le trouver en poche.

20/09/2018, Le Lac :
J’ai donc trouvé le tome 2 en .epub. Comment survivre en plein hiver en Carélie quand on est dans une cabane de pèche sur un lac gelé, sans carburant ni électricité, et qu’on est 11 citadin.e.s moscovites dont 2 enfants, sans expérience de la nature ? Le roman commence juste à la fin du tome précédent, avec l’arrivée dans la cabane de pèche, et raconte comment passent l’hiver, le printemps et l’été. L’épidémie est toujours une menace lointaine, mais le manque de nourriture est une préoccupation bien plus immédiate. Quelques interactions avec d’autres survivants, la difficulté de vivre les un.e.s sur les autres… Je pense que j’ai préféré au tome 1. Il y avait une interview de l’autrice à la fin du livre, où elle disait qu’elle était très contente que la trad française ait réussi à conserver le côté phrases interminables mais fluide à lire qu’elle avait utilisé pour restituer le monologue intérieur de la narratrice, et effectivement ça se lit très bien et on a bien l’impression d’être dans la tête d’Anna.

Tuer Jupiter, de François Médeline

Un polar de politique-fiction. Le livre s’ouvre sur la panthéonisation d’Emmanuel Macron suite à son assassinat. Puis, chaque chapitre remonte dans le temps pour montrer comment on en est arrivé là. Ça commence bien, les premières scènes sont intéressantes, puis ça se perd en route. Déjà par un manque flagrant de politique (y’a pas d’intérêts contradictoires et de lobby d’influence, t’as juste des gens puissants qui décident des trucs.) t puis bon parce qu’en dehors de l’habillage politique-fiction, avec la reprise des noms des personnages connus de la politique actuelle, l’histoire n’a pas un très grand intérêt. Du coup ça marche bien sur les scènes d’émotion nationale du début, moins quand on rentre dans les détails du plan.

De quoi TOTAL est-elle la somme ?, d’Alain Deneault

Multinationales et perversion du droit.

Un livre qui retrace l’Histoire de TOTAL, depuis la fondation de la CPF par l’État français jusqu’à la période actuelle, pour la prendre comme exemple de comment les multinationales se jouent des droits nationaux en utilisant leur présence internationale, au point d’échapper quasi-totalement à toutes les lois et juridictions, tout en développant leur propre vision et application du droit.

C’est dense mais très documenté, très intéressant et un peu flippant. Pour le dire à gros traits, Total hérite de la CPF l’insertion dans des trusts pétroliers, le fonctionnement en oligopole et les ententes entre compagnies sur les prix, et d’Elf l’insertion dans les tous les réseaux d’influence de la Françafrique, Elf ayant représenté à une époque une diplomatie parallèle de la France, avec une confusion des genres assez incroyable (c’est assez révoltant ce qui s’est passé en terme d’asservissement des pays et parodie d’indépendance dans la Françafrique, mais l’histoire d’Elf là dedans ferait une série télé incroyable). Total dit avoir laissé toutes ces pratiques derrière elle, mais sa puissance actuelle est bâti sur les bénéfices qu’elle en a retiré, et l’expertise qui s’est constitué dans la compagnie dans ces domaines n’a pas disparu du jour au lendemain, même si on accepte de les croire sur le fait qu’elle n’est plus directement employée.

Par ailleurs, ce qui continue de façon certaine c’est les pratiques d’optimisation fiscale par les filiales dans des paradis fiscaux, (l’ancien PDG De Margerie ayant même déclaré que TOTAL estimait le taux d’impôt qu’elle devait payer localement pour que ses activités ne rencontrent pas une trop grande contestation et se l’appliquait ! That’s not how taxes are supposed to work.), l’appui sur la puissance française quand ça arrange la firme, y compris pour des interventions armées (Serval et Barkane ont notamment sécurisé l’accès de Total à un champ pétrolier), et la puissance de lobbying, l’armée d’avocats et l’usage des tribunaux d’arbitrage pour faire en sorte au maximum que les lois soient interprétées de la façon dont Total les interprète, voire amendées.

Johan Heliot vous présente ses hommages, de Johan Heliot

Recueil de nouvelles uchroniques ou science-fictives. J’ai été un peu déçu. J’ai bien aimé la plupart des romans écrit par Johan Heliot, mais là j’ai trouvé que ça faisait un peu trop gimmickesque (surtout qu’il traite très souvent les mêmes thèmes/utilise les mêmes personnages, donc au bout de 15 nouvelles c’est assez répétitif).
J’ai trouvé que la nouvelle Le Grand Duc sortait un peu du lot.

Le Deuxième Sexe, Tome 1, de Simone de Beauvoir

Un peu déçu. On m’avait prévenu que le tome 1 était moins intéressant que le 2 donc je lirai le 2, mais effectivement le 1 est pas génial. Divisé en 3 parties Destin, Histoire et Mythes, le livre présente différents points de vues et données sur les femmes. De Beauvoir passe d’abord en revue les connaissances issues de la biologie et de la psychanalyse, et bon, tu sens que c’est daté dans les deux cas. Elle parle ensuite de la place des femmes dans les sociétés à travers l’Histoire, et pareil, c’est une vision très péremptoire et très de son époque de l’anthropologie. Enfin, la partie Mythe montre les différentes significations et symboliques attachées aux femmes d’un point de vue masculin. C’est un peu long mais j’ai trouvé que c’était la partie la plus pertinente, qui peut se résumer en : « l’Homme se considère comme le centre du monde, les femmes lui présentent une image d’une Altérité et d’un reflet à la fois : en tant qu’altérité on va lui coller toutes les altérités dessus (la Nature en premier lieu, d’où plein de métaphore de la Nature comme une femme et des femmes comme forces naturelles un peu mystiques »), et le signifiant de plein de couples de valeur (jour/nuit, bien/mal…), où l’Homme récupère l’autre et généralement le mélioratif. Comme Reflet, il va être attendu des femmes qu’elles valident les Hommes, les confortant dans leurs choix : l’Homme va les vouloir indépendante mais concédant quand même à l’Homme qu’il a raison à la fin, dures à séduire mais cédant aux avances… (en gros, une imitation de personne indépendante, mais qui finit toujours par valider les choix et envies de l’Homme).
Bref, j’ai trouvé ça un peu long pour ce que ça disait. Après c’est peut-être que c’était fondateur et que ça a été beaucoup repris par d’autres ouvrages et autrices féministes depuis. Ou alors c’est que c’est un point de vue philosophique et que ce n’est pas ce que je recherche dans un essai féministe.

Station : La Chute, d’Al Robertson

Science-fiction. À la fin de la Guerre Logicielle, Jack, soldat augmenté de logiciels de combats – et qui s’était rendu à l’ennemi – est renvoyé chez lui, sur Station, la station spatiale abritant la majeure partie de l’Humanité sous le contrôle de corporations dirigées par des IA. Considéré par la plupart comme un traître et perdant le droit d’usage de son corps sous 3 mois, Jack, ancien enquêteur du fisc, va se replonger dans l’enquête qu’il suivait avant sa conscription, et découvrir que de sacrés jeux de pouvoirs sous-tendent la Guerre et la coexistence des corporations…
Un polar cyberpunk assez original tout en reprenant les codes classiques du polar, ça se lit très bien, on plonge dedans facilement. La fin est un peu forcée, il y a un peu trop les retournements de situation qu’il faut pour que les situations se dénouent, mais le livre est intéressant par ailleurs.

Vernon Subutex, de Virginie Despentes

Roman français choral en trois tomes. J’ai trouvé le premier un peu long à décoller et un peu déprimant (tous les personnages sont des connards d’une façon ou d’une autre, Despentes dit que c’est parce qu’elle trouvait que tout le monde était déprimé à Paris à l’époque), mais la fin te mets sur les rails des deux suivants. Le deuxième tome je l’ai lu en une journée (composée essentiellement d’un voyage en train) et j’ai enquillé le troisième à la suite.

C’est un bon livre, ça se lit bien, ça présente une fresque d’une certaine société française dans les années 2010, avec un fond politique et social réaliste. Y’a des passages assez sombres (meutre, viol, terrorisme, exclusion, et j’en passe), d’autres plus peace.
Un peu perplexe devant l’épilogue dont je ne vois pas trop ce qu’il apporte, mais globalement j’ai aimé. 

The Penelopiad, de Margaret Atwood

Texte de la pièce adaptée de son roman éponyme, racontant l’histoire de l’Iliade et de l’Odyssée, et plus largement la vie de Pénélope, depuis son point de vue à elle et celui de ses servantes, tuées par Ulysse lors de son retour à Ithaque. C’était court mais cool. C’était intéressant d’avoir ces points de vue alternatifs, et qu’ils ne soient pas concordants : la solidarité féminine joue, mais les servantes rappellent qu’il y a d’énormes différences entre Pénélope, fille d’une naïade et née dans une famille royale, et elles issues du peuple, présentées la plupart du temps comme un chœur indistinct parlant d’une voix plurielle, même si elles sont nommées et qu’une se détache du lot.

Dans la pièce, les acteurices jouant les servantes jouent aussi tous les autres rôles autour de Pénélope, ce qui est une manière intéressante de montrer que tout tourne autour d’elle et que les autres personnages sont tous au service de son histoire.