Archives de catégorie : Des livres et nous

Rochebrune, de Sophie Divry

Roman français paru en 2026. Xavier, Isabelle et leurs deux enfants, Léon et Noémie, partent en vacances à la Toussaint dans un hameau des Alpes, dans le parc naturel (imaginaire) des Hautes-Aigues. Xavier a prévu de faire 2 jours de grimpe au milieu de la semaine avec son ami Jérémy, pendant qu’Isabelle se chargera des enfants pour la fête d’Halloween. Mais un épisode de pluie diluvienne va s’abattre sur la montagne, avec des conséquences dramatiques aussi bien sur l’ascension que sur le hameau.

Pas totalement convaincu. C’est intéressant de lire de la fiction qui parle du changement climatique et de l’impact direct que ça peut avoir sur les gens – et sur les montagnes – mais pour autant je n’ai pas trouvé les personnages particulièrement convaincant. Il y a un passage que j’ai bien aimé en termes d’écriture – celui qui décrit la mort de Xavier dans le refuge, mais sinon l’écriture ne m’a pas particulièrement touché, la place que prend le sexe dans les lignes narratives des adultes est un peu trop présente notamment. Rien de catastrophique mais je pense qu’on m’avait un peu survendu le bouquin.

Méfiez vous des hommes qui se disent féministes, de Flora Souchier

Autofiction française parue en 2026. Lors d’une lutte sur une ZAD, Flora rencontre D. Il maîtrise toute la théorie du militantisme (tendance appeliste), il se dit féministe, il apparaît sensible et de gauche. Iels commencent une relation ensemble. Rapidement, D. se révèle être une personne tout à fait horrible. Il instrumentalise sa prétendue sensibilité et le langage du militantisme et du féminisme pour justifier des comportements pas ok, il embrouille Flora sur tout et n’importe quoi, refusant de mettre fin aux disputes tant qu’il n’a pas eu gain de cause. Il dénigre le travail de Flora, pas assez pur d’un point de vue idéologique (alors qu’elle travaille dans le théâtre…), ses amis, ses choix de vie…

Flora va finalement après deux ans de relation réussir à se sortir de cette emprise notamment grâce à la rencontre de Max avec qui elle va commencer une nouvelle relation, non hétéro. Elle va réussir à prendre contact avec des ex de D., découvrir que son comportement était systématique et réussir à le call out en tant que tel dans certains milieux militants.

C’était intéressant mais dur à lire par moment. Ça m’a évoqué Dans la maison rêvée notamment. C’est un témoignage intéressant sur comment on peut se faire avoir par des situations d’emprise même en connaissant déjà théoriquement le sujet et sur comment c’est facile de coopter le langage progressiste pour déguiser ses comportements toxiques.

Pour une politique de l’amitié, de Clémence Guetté

Court essai politique français publié en 2026. La députée insoumise détaille les droits nouveaux qu’il lui semble pertinent de créer, pour faciliter la reconnaissance du statut que les ami.es ont dans la vie des gens de nos jours :

  • Congé pour le deuil d’un.e ami.e
  • Doublement des jours de congé enfant malade pour les parents solos et transférabilité à un.e proche
  • Création de logements sociaux dont l’architecture est pensée pour la colocation
  • Réforme de l’héritage
  • Création d’un statut de proche permettant d’accompagner plus facilement quelqu’un lors d’une maladie (statut pour le moment fortement recentré sur la famille biologique),
  • …

Elle retrace aussi en quoi l’amitié est pour elle une valeur progressiste, et un rempart contre le fascisme, sans s’illusionner sur le fait que cette valeur – comme beaucoup d’autres – puisse être réappropriée par le camp réactionnaire, mais en notant qu’il se focalise actuellement sur la cellule familiale comme unité de base de sa nation fantasmée.

Sans avoir l’impression d’avoir appris mille nouveaux trucs, surtout après avoir lu Nos puissantes amitiés, Post-romantique, Un désir démesuré d’amitié, … j’ai quand même bien aimé, et je trouve ça bien qu’une députée porte ce genre de propositions. C’est représentatif du travail intellectuel effectué par la France Insoumise et l’Institut La Boétie.

Une bonne intro au sujet.

Private Rites, de Julia Armfield

Roman anglais paru en 2024. Isla, Irene et Agnes sont les trois filles d’un architecte célèbre, qui vient de mourir. Le monde dans lequel elles vivent est entrée dans une crise climatique continue. Londres est lentement submergée, et tout moisi, pourri, s’effondre. Malgré tout, les gens continuent d’aller au travail et de ne pas changer leurs routines. Les trois sœurs doivent se retrouver pour gérer les obsèques et la succession de leur père, mais elles ont des caractères radicalement différent et s’entendent très mal.

J’ai pas été convaincu. C’est visiblement une réécriture du Roi Lear, mais je suis pas assez familier avec Shakespeare pour que ça me saute aux yeux, et si les descriptions du monde qui coule doucement dans le chaos climatique est plutôt réussie, c’est pas très joyeux, et j’ai pas trop accroché aux personnages (on a un bref chapitre du point de vue des compagnes de deux des sœurs qui est mon préféré, mais il est bien trop court). J’ai lu la traduction française, ce qui n’a peut-être pas aidé à se mettre dans le rythme du roman, mais pas sûr que ce soit le truc qui ait fait que je n’ai pas accroché.

Article invité : The Years, de Virginia Woolf

This one has been a long time coming! The Years m’a donné du fil à retordre, interrompu par la fatigue de la fin d’année, l’été, l’envie de lire des romans un peu plus simples… Finalement, comme les précédents, toute la difficulté s’envole dans les derniers chapitres que j’ai lus d’un coup, emportée par les tourbillons de l’écriture de Woolf.

‘A deep murmur sang in her ears—the land itself, singing to itself, a chorus, alone. She lay there listening. She was happy, completely. Time had ceased.’

C’est le dernier roman paru du vivant de Woolf, intrinsèquement lié à l’essai Three Guineas ; l’idée initiale était d’écrire un essai-fiction, une œuvre qui croiserait les genres en illustrant par la fiction les propos de l’essai. Finalement Woolf sépare ses deux idées, et publie en 1937 cette fresque familiale qui raconte l’histoire des Pargiters entre 1880 et 1937. Chaque chapitre se situe dans une nouvelle année, avec des ellipses plus ou moins étendues, et on suit toute une fratrie et leurs cousins. Le roman explore des instants de vie, des petits moments dont certains auront des résonances tout au long de la vie des protagonistes, plutôt que les moments extraordinaires : on ne voit rien du mariage de Kitty, de l’expérience de North à la guerre ou de Martin en Inde, rien non plus des voyages d’Eleanor. En revanche, on est témoins du mini crush de Kitty pour ce garçon auquel elle repensera toute sa vie, car il représente ce qu’elle aurait finalement souhaité : une vie loin des mondanités et de la ville, plus proche de la nature, où elle se sentirait plus à sa place. On ne voit pas Rose dans ses combats féministes, décrits en creux par ses frères et sœurs, ni son passage en prison, mais on assiste à l’agression dont elle est victime enfant lorsqu’un homme s’exhibe devant elle alors qu’elle s’est faufilée hors de la maison un soir. En fait, Woolf nous raconte très peu des moments les plus durs qu’ils et elles vivent, même si on peut lire certaines choses entre les lignes (je me suis demandé si Rose avait fait une tentative de suicide par exemple, sans que la réponse m’apparaisse clairement), à l’exception peut-être de la mort et de l’enterrement de leur mère, au début du roman. Mais même cette scène est vue par le prisme de Delia, une des filles, qui peine à ressentir une véritable émotion après les années de maladie de sa mère, dont elle a finalement déjà partiellement fait le deuil.

‘I wish I hadn’t quarrelled so much with my mother, she thought, overcome with a sudden sense of the passage of time and its tragedy. Then the music changed.’

The Years s’intéresse à la construction de l’être, à la vieillesse, à la place de ses personnages dans la société (notamment des femmes, et c’est là qu’on lit le lien avec Three Guineas). Après la lecture d’Orlando, de The Waves et de To the Lighthouse, il apparaît presque comme une synthèse : on retrouve Londres et ses scènes de société, la longue fresque du temps qui passe, de l’enfance à la vieillesse, et les réflexions sur ce que nos choix de vie disent de nous mais aussi sur comment ils nous contraignent. Si Woolf va moins loin sur certains thèmes (la mort et le deuil, notamment), c’est sur le thème de l’évolution vers la vieillesse que ce roman m’a marquée. Eleanor, l’aînée de la fratrie, jamais mariée, dévouée à s’occuper de son père, aurait pu vivre une vie empreinte de regret ; pourtant, si autour de 45 ans elle exprime une certaine mélancolie face à la vie familiale de son frère Morris, elle s’épanouit dans ses activités philanthropiques puis dans une frénésie de voyages et d’aventures sur toute la deuxième partie de sa vie, lorsqu’elle est libérée de ses devoirs familiaux et du poids de la société. Elle accepte sa vie et s’accepte elle-même dans une évolution intérieure touchante et, fait rare chez Woolf, empreinte d’espoir (mais pas tout à fait exempte de nostalgie pour autant).

‘There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves.’

Côté commentaire social, Woolf distille plein de petits éléments. Lorsque Kitty va à l’opéra, richement habillée, elle songe au rôle des vêtements dans le positionnement social, sur le fait de se sentir ou non à sa place dans un cadre ou un autre (thématique déjà abordée dans Orlando). Cette scène était d’ailleurs particulièrement juste, décrivant cette longue soirée où l’esprit vagabonde, la musique nous fait replonger dans les souvenirs et l’introspection. Kitty, toujours, alors qu’elle se fait l’hôtesse d’un dîner de la haute société, se sait à sa place par la position que lui confère son mariage, mais se sent en léger décalage, consciente de son ignorance lorsqu’elle ne réalise pas que telle phrase est en fait une citation, et répond naïvement. Elle trouve les préoccupation de ses invitées futiles, mais admire néanmoins leur courage et leur talent social. Enfin, on observe un brin de la société changeante à travers le personnage de Crosby, domestique de la famille Pargiter jusqu’à la vente de la maison familiale : cette vieille femme qui exprime ses émotions avec bien plus de sincérité et de facilité que les enfants de la famille (bourgeoise, de toute évidence), fait honte à Eleanor lorsqu’elle réalise qu’elle a vécu pendant 40 ans dans ce petit sous-sol sombre.

‘We’re all afraid of each other, he thought; afraid of what? Of criticism; of laughter; of people who think differently… ‘

The Years nous fait parfois osciller entre la peur de la solitude et l’inconfort de l’interaction humaine : beaucoup de personnages peuvent sembler seuls (tels Sara, la cousine handicapée et neuroatypique, qui vit dans une certaine pauvreté, ou Martin, éternel bachelor sans grands attachements sociaux), et pourtant leurs rencontres sont teintées d’une certaine gêne et d’une difficulté à se parler. Pourtant, au fil des 55 ans que dure le roman, on comprend qu’une véritable affection les lie. Sara représente d’ailleurs une sorte de sortie de la norme, à qui il est parfois plus facile de parler car elle-même dit plus spontanément ce qu’elle a sur le cœur. Plusieurs personnages, dont North, l’un des représentants de la génération suivante, tissent avec elle une relation forte (peut-être car il a moins peur d’elle que d’autres)… Mais, comme il le réalise dans le dernier chapitre, on a tous peur des autres. Cette longue dernière scène de la fête est magistrale : tous nos personnages sont réunis, et Virginia Woolf nous entraîne dans le flot de plus en plus fluide de leur intériorité. Leur inconfort et leur grande familiarité se mêlent d’une façon qui dessine parfaitement les grandes réunions familiales : on se connaît, on se chamaille, et on se sent pourtant par moments terriblement seuls. Après une longue soirée (et nuit) de festivités, de danse et de discussions interrompues et mélangées, les sentiments sont bien plus à nu et on sent une espèce d’euphorie mêlée de mélancolie face à ce temps passé ensemble. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai ressenti : car les émotions que Woolf fait naître sur le papier ne sont sans doute pas exactement les miennes, et pourtant j’ai si souvent l’impression de m’y reconnaître avec une justesse frappante…

‘Millions of things came back to her. Atoms danced apart and massed themselves. But how did they compose what people called a life?’

Niveau style, le roman est moins poétique et évocateur que The Waves, plus simple aussi que To the Lighthouse, mais je crois qu’il n’a rien à leur envier en terme de contenu (et, évidemment, la prose reste magnifique). Tout ceci me donne d’ailleurs envie de le relire, pour mieux y déceler tout ce que Woolf glisse entre les lignes.

Berceuse, de Chuck Palahniuk

Roman étatsunien paru en 2002. Au cours de la rédaction d’un article sur la mort subite du nourrisson, Carl Streator découvre un point commun entre plusieurs morts subite : les parents ont tous lu la veille la même comptine issu d’un obscur recueil de chansons. Convaincu que la chanson est un sortilège, il se met en tête de détruire les exemplaires du livre la contenant, d’une part pour éviter d’autres morts et surtout pour éviter qu’elle ne devienne une arme. Seul problème : la chanson lui est resté dans la tête, et les morts s’accumulent involontairement autour de lui…

J’ai bien aimé ! J’avais récupéré le livre au pif dans une boîte à livres et bonne surprise. L’intrigue entremêle la ligne temporelle principale et quelques passages où le narrateur raconte ce qu’il fait pendant qu’il rédige le gros de l’histoire, après sa conclusion donc. Le livre joue pas mal sur la répétition de certains passages, de certaines façon de décrire des couleurs, mais c’est resté en dessous du seuils où ça aurait été un gimmick agaçant. Les personnages d’Helen et de Carl sont bien réussis, Mona et Oyster sont trop caricaturaux par contre. Ca aurait mérité un peu plus de magie façon hedge witches avec juste un sort précieusement gardé, là il n’y a que deux occurrences de magie qui existent (les hantises et la chanson d’attrition), découvertes par un tout petit nb de personnes, ça aurait mérité quelques occurrences de plus.

Le Cercueil de pierre, de Kjell Eriksson

Roman policier suédois paru en 2001. La commissaire Ann Lindell enquête sur le meurtre d’une femme et sa fille, fauchées par une voiture sur une route de campagne. Très vite, il apparaît que le mari de la femme est introuvable et il devient le premier suspect.

Je n’ai pas été convaincu, j’ai trouvé l’écriture assez plate. Les états d’âme de la commissaire m’ont laissé froid, et je n’ai pas trouvé le sujet de l’enquête passionnant.

Bref, bof.

Venomous Lumpsucker, de Ned Beauman

Roman anglais paru en 2022. À vingt minutes dans le futur, il existe un marché des crédits d’extinction de la même façon qu’il existe un marché des crédits carbone aujourd’hui. Similairement, il est aligné sur des prix beaucoup trop bas, qui n’empêchent pas les extinctions mais qui permettent d’avoir une industrie lucrative d’intermédiaires qui offrent leurs services pour vendre des crédits, spéculer dessus… On suit deux personnages principaux, une scientifique chargée d’évaluer l’intelligence des espèces (ce qui augmente le nombre de crédits d’extinction nécessaire pour détruire leur habitat) et le chargé de la gestion des extinctions d’une grande compagnie minière. Suite à un attentat sur les banques de données qui gardent trace du génome des espèces disparues, le prix des crédits augmentent, et les protagonistes vont tenter de trouver une colonie de venomous lumpsucker, un poisson des fonds marins dont la compagnie vient de détruire potentiellement le dernier habitat…

C’est de la SF comique qui marche assez bien et qui se moque du techno-solutionnisme et du capitalisme vert. C’est très drôle mais un peu trop crédible par moment, hélas.

My best friend’s exorcism, de Grady Hendrix

Roman étatsunien publié en 2016. En 1988, Gretchen est possédée par le diable après avoir pris du LSD dans une maison abandonnée dans la forêt. Sa meilleure amie Abby, dont le livre épouse le point de vue, va être la seule à comprendre ce qui s’est passé et à tenter de sauver Gretchen.

J’ai bien aimé ! Sans être le roman de la décennie, le livre joue efficacement sur les codes de la panique satanique des années 80 aux États-Unis, en en offrant une version actualisée : les adultes sont plus inquiets de la réputation de leur famille que de ce qui pourrait arriver à leur fille, l’anorexie est vue comme positive parce qu’elle fait maigrir. L’exorciste que déniche Abby participe à un show « Faith n’ Fitness »… C’est un roman réussi sur la possession et sur les amitiés adolescentes que les parents ne prennent pas au sérieux, un croisement de Heathers et de Obsession.

Recommandé pour une lecture horrifique d’été.

Le mur invisible, de Marlen Haushofer

Roman autrichien paru en 1963.

Une femme qui était partie en vacances dans un chalet à la montagne dans les Alpes se retrouve coupé du monde par un mur invisible. Elle organise sa vie dans la portion de monde qui lui est encore accessible, en compagnie de quelques animaux une vache un chat un chien le roman et son journal qu’elle a monté à écrire quelques années après le début de son emprisonnement, où elle détaille sa vie quotidienne, le rythme des saisons et ses relations avec les animaux.

C’était intéressant à lire (surtout en parallèle d’un essai sur l’écoféminisme). C’est de la science fiction très light dans le sens où la catastrophe n’est jamais expliquée et ce n’est pas le point, le but c’est de montrer comment s’organise sa vie dans ce monde clos. Ça m’a fait penser au Grand Jeu de Céline Minard.