Archives de catégorie : Arbres morts ou encre électronique

L’Usage du Monde, de Nicolas Bouvier

Livre publié en 1963, qui raconte le voyage effectué entre 53 et 54 par Bouvier et son ami Thierry Vernet. Les deux hommes partent de Belgrade et voyagent en voiture jusqu’à la frontière indo-pakistanaise. Le long de leur route ils travaillent épisodiquement dans les villes traversées pour gagner de quoi continuer à voyager, réparent en boucle leur voiture visiblement pas taillée pour ce genre d’aventure, tombent malade, rencontrent plein de gens, négocient des visas, voient plein de paysages, flânent, découvrent des cultures…

J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, mais le livre vaut le coup de passer les premiers chapitres un peu plats. Rapidement on se laisse prendre par le rythme lent du voyage des deux compères. Ils acceptent les choses comme elles viennent, ne se posent pas en mecs qui savent tout mais au contraire restent très humbles par rapport aux gens qu’ils rencontrent, tentent des trucs, prennent leur temps. Bouvier racontent leur interaction avec plein de personnes différentes (des habitants des différents pays traversés, de différentes classes sociales, quelques autres voyageurs mais peu nombreux, et des expatriés de pays occidentaux mandatés pour diverses missions).

In fine, je recommande.

Bug, d’Enki Bilal

Une série de BD d’Enki Bilal. En 2041, l’ensemble des données stockées sur des supports numériques disparaissent de l’ensemble de la Terre. Elles ont visiblement toutes été transférées dans l’esprit d’un astronaute infecté par une créature alien lors de son retour de Mars…
Le dessin est beau (et instantanément reconnaissable comme du Bilal), mais le propos est un peu plat : ohlala notre société est trop dépendante des réseaux. Ouais ok. Et donc ?

C’est plus une BD que j’ai apprécié pour les images que pour le scénario.

La Cendre et le Trognon, de Gwenaël Manac’h

Une bande dessinée métaphorique, mais on sait pas trop de quoi.
L’histoire entrecroisée de trois personnes, dans un monde où la vie des gens est un voyage en train, avec des voies qui se rejoignent et s’éloignent. De plus, chacun.e transporte un sac avec ses possessions, qui semble être un enjeu important : certains ont de gros sacs, d’autre de petits, certain.e.s refusent de rien avoir qui les retienne et se balade avec un sac ouvertement en train de brûler, d’autres transportent une caisse ouverte pour que tout le monde voit ce qu’il y a dedans.
J’ai bien aimé et c’est joliment dessiné, mais je sais pas trop s’il y avait un point à la BD ou si c’était juste histoire de raconter trois parcours.

Petit, d’Hubert Gatignol

Bande-dessinée française sur la chute d’une famille d’Ogres qui règnent sur un royaume d’humain.e.s. Considérées comme des Dieux (la série de BDs s’appelle « les Ogre-Dieux »), ils vivent dans un palais gigantesque et se nourrissent d’humain.e.s qui sont aussi leurs serviteurices. Déclinant à cause de la consanguinité (originellement humains, iels sont devenus au fil des générations trop grand pour pouvoir se reproduire avec eux), la naissance d’un enfant de taille humaine est considérée comme une bénédiction par sa mère, mais le reste de la famille le considère comme un avorton qui devrait être mangé. Élevé en secret, Petit va précipiter la chute de la famille…

J’ai bien aimé, le style graphique en noir et blanc s’accorde bien avec l’univers de famille régnante en déclin, avec un palais à moitié en ruine. Des meufs à poil de façon un peu gratuite par contre.

Too Like the Lightning, d’Ada Palmer

En 2454, la société a radicalement changé : plus de nations, plus de religions. Les Humain.e.s se regroupent en ba’sh, des familles affinitaires similaires à des colocations intergénérationnelles. De plus, à leur majorité, les Humain.e.s choisissent à quelle Hive iels vont se rattacher : le système philosophique et légal, et le gouvernement auquel iels décident de souscrire. De cette société, Mycroft Canner va nous narrer la fin : il a découvert un enfant capable d’exécuter des miracles, remettant en cause les fondements métaphysiques de l’Humanité…
J’ai été un peu déçu. La prémice est alléchante, avec une société très intéressante et minutieusement construite. Le choix d’une narration qui brise le quatrième mur et qui nous laisse dans le noir sur la société pour la révéler progressivement, le jeu sur le genre des personnages, les références au XVIIIe siècle, tout cela était fort intéressant. Mais les personnages ne sont malheureusement pas très crédible, je trouve : iels sont tou.te.s surpuissant.e.s, soit les dirigeants mondiaux qui se connaissent tous entre eux, soit dépositaires de mystérieuses capacités qui leur permettent de se trouver au delà du commun des mortel.le.s. Du coup c’est trop un roman centré sur un petit cercle de personnages qui à 10 peuvent faire basculer le destin du monde sans trop d’opposition et qui ont des agendas secrets pour le plaisir de pouvoir les mettre en lumière au milieu du récit.

Les Furtifs, d’Alain Damasio

Le nouveau roman d’Alain Damasio. Très attendu (son précédent datait d’il y a 15 ans, même s’il a publié des nouvelles entre temps), présenté comme son grand oeuvre, encensé par la critique.

Je l’ai trouvé assez décevant. Avec un battage pareil autour, c’était difficile d’être à la hauteur des attentes, certes. Mais quand même. Il y a des trucs bien dedans, hein. Des idées intéressantes, de jolis concepts, j’ai bien aimé la fin du roman (ce qu’on pourrait décrire comme la bataille finale et le coda paisible derrière). Mais… ça suffit pas.
Je vais faire des hypothèses parce que je ne sais rien de comment se passe le processus d’écriture de Damasio et les mécanismes d’édition de la Volte, mais j’ai l’impression qu’après le succès massif et inattendu de La Horde du Contrevent, Damasio a eu les mains libres pour rédiger ce nouveau roman comme il le voulait. Personne n’a rien osé lui dire, et résultat le roman manque cruellement d’un bon travail éditorial, qui aurait permis de canaliser Damasio. Là, on a l’impression d’avoir un brouillon prometteur. Le roman part dans trop de directions, tente trop de trucs à la fois sans bien les tenir formellement. On dirait un décalque de la dynamique de la Horde (un groupe de personnes avec des compétences et un style de narration différents se lance dans une quête) dans un univers plus proche de celui de la Zone du Dehors (20 minutes dans le futur, un monde de contrôle social via les algorithmes copyrightés). Sauf que ça ne marche pas super bien ensemble. Le côté geste épique de la Horde clashe avec la société de contrôle du quotidien. Et puis on retrouve les passages de bravoure des deux romans : le concours de poésie sous contrainte, le débat politique (particulièrement raté d’ailleurs, dans la Horde on pouvait comprendre le point de vue de l’adversaire, là c’est une caricature d’un Sarko/Valls sécuritaire et arriviste). Damasio a voulu tout mettre, sans faire de tri (on retrouve aussi des bouts d’Anna à travers la Harpe dans la relation parent/enfant, et probablement des bouts d’autres nouvelles, alors certes Damasio tourne autour des mêmes thèmes dans ses différents écrits, mais là c’est plus directement de la reprise que ça), et c’est indigeste.

Plus prosaïquement, le travail éditorial manque aussi sur la cohérence du texte : le perso principal porte une bague connectée dans les premiers chapitres. Un demi-livre plus loin, il déclare qu’il n’en a jamais porté et n’en portera jamais, avec tout un débat dessus. C’est un peu gros comme faux raccord. Il est d’extrême-gauche mais il intègre l’armée parce que ce sont les seuls à étudier les Furtifs, sauf qu’en fait non pas du tout, y’a des gens dans les mouvances d’extrême-gauche qui les connaissaient.
Ou encore, on trouve des phrases telles que « Tischka n’est pas morte, c’est vous qui êtes mort ! Et je ne suis amoureuse de personne si ce n’est de la vie ! » Sérieusement, wtf, c’est quoi ce style soudain à la Marc Levy ? Gros malaise aussi sur le langage de Tony, que j’ai trouvé particulièrement raté, en mode « wesh wesh les individus »/ « well hello fellow kids »).

Je m’acharne un peu, mais c’est parce que par ailleurs le bouquin avait le potentiel d’être un bon bouquin, ce qui est d’autant plus frustrant que s’il était juste mauvais de part en part. Je tape sur le processus d’édition mais après y’a aussi une part des problèmes qui viennent de Damasio : j’ai trouvé ses persos féminins assez mauvais, je suis pas convaincu par le mélange « révolte contre la société de surveillance » et « animaux magiques invisibles » (et c’est quand même le cœur du bouquin donc c’est pas juste un problème d’édition), sa vision de la cellule familiale qui doit se reformer sur l’amour conjugal (avec consommation physique en plus) et le lien à l’enfant, c’est même assez réac (pour ne rien dire de sa fascination pour l’armée et son esprit de corps). Tout n’est pas gommable par une bonne édition, mais cependant le livre aurait pu venir au niveau de la Horde et de la Zone (qui ont elles aussi leurs défauts) plutôt que de stagner dans sa phase brouillonne.

Une critique d’un autre site qui se rapproche pas mal de mon sentiment, même si je pense que je suis plus mitigé, parce que 1/ je trouve que la sauce prends sur la fin du roman (mais sur les 150 dernières pages sur 700, c’est un peu court et 2/ je suis plus convaincu par l’univers et la vision politique exposés, même si effectivement ça a pu déjà être en partie dit ailleurs/être exposé en mode dialogue forcé plutôt qu’intégré à la trame du récit) : Juste un mot – Les Furtifs, la Meute du ContreSon.

Nous Autres, d’Eugène Zamiatine

Roman russe de 1920. Zamiatine imagine une dystopie fasciste où les individus se fondent dans l’Etat Unique, et vivent une vie totalement réglée, avec deux heures de « temps personnel par jour, le reste suivant un strict calendrier de sommeil, travail, repas, sexualité, hygiène… Précurseur de 1984 et du Meilleur des Mondes, il est assez dense, et assez actuel pour un roman de 1920. J’en avais entendu parler via La Brigade Chimérique. Zamiatine rentre beaucoup moins dans le détail du fonctionnement de la société au quotidien qu’Orwell et Huxley, mais il pose les grands principes d’une organisation rationalisée à l’extrême du monde, où chacun·e doit être identique aux autres et où tous les bâtiments sont faits de verre, pas tant pour espionner que pour constater que ses actions sont bien reproduites au même moment par tout le monde, avec les 15 mastications par bouchées des repas, l’heure de promenade et la poésie d’État qui détaille les gestes de la sexualité.
Le style du livre n’est pas particulièrement prenant, mais je recommande. pour l’histoire.

La Malédiction de Gustave Babel, de Gess.

Premier volume des Contes de la Pieuvre. On suit la vie d’un tueur à gages travaillant pour une mystérieuse mafia, la Pieuvre. L’histoire se déroule au début du XXe siècle, dans un monde où un certain nombre de personnes ont des talents spéciaux. Le tueur à gages par exemple, comprend tous les langages. L’histoire se passe essentiellement dans le milieu de la pègre et tourne autour de la question de l’identité : Gustave Babel ne se souvient de rien de sa jeunesse, sa mémoire lui a été fermée par son mentor disparu, un tueur qui peut imposer sa volonté à quiconque et appelé l’Hypnotiseur.

J’ai bien aimé, l’auteur a aussi travaillé sur la Brigade Chimérique, on en retrouve un peu l’ambiance.

Révolution, de Florent Grouazel et Younn Locard

BD-fleuve sur la Révolution Française. Ce premier tome se concentre sur les débuts, l’été 1789 essentiellement. On alterne entre différents points de vue, les députés de l’Assemblée Nationale, la noblesse, le peuple de Paris, différent.e.s révolutionnaires. La BD mèle des figures historiques (Lafayette, Louise-Reine Audu, Marat) et des personnages inventés. Gros travail de documentation en amont, beau dessin, période intéressante et narration non-manichéenne, je recommande fortement.

Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens

Essai de collapsologie publié en 2015. Les auteurs expliquent vouloir poser les bases d’un nouveau champ scientifique, la collapsologie, donc. L’idée est la suivante : la trajectoire sur laquelle est actuellement l’espèce humaine est non-soutenable, et ce à court terme. On a dépassé pas mal de limites planétaires, les rendements énergétiques sont très largement décroissants, le climat s’emballe et les écosystèmes s’effondrent. Il est certain que la fin de la civilisation thermo-industrielle est proche.

Deux points cependant :
– la « fin de la civilisation thermo-industrielle est proche » ça ne veut pas dire « la fin du monde est proche ». Il y a aura un après. Il ne va pas s’agir d’une apocalypse soudaine nous laissant dans un monde post-apo à la Mad Max, mais d’une perte graduelle de niveau de vie, qui sera ressenti d’autant plus durement dans les territoires les plus connectés à la mondialisation.
– on ne peut pas donner de date précise. D’une part parce qu’il ne va pas s’agir d’un phénomène soudain, et que ce sera sûrement appréhendable surtout a posteriori, comme souvent avec les processus ; d’autre part parce qu’il y a plein d’incertitude sur la finitude des ressources, les réponses qu’on peut donner aux crises, la résilience des écosystèmes, du climat, du système financier, des systèmes humains…
Ce qui reste cependant certain c’est qu’une sortie du modèle actuel de développement est inéluctable à l’échelle d’environ une génération.

Pourtant, on ne s’y prépare pas, c’est largement vu comme un non-sujet (même si de fait la collapsologie a gagné en traction depuis 2015). Les auteurs analysent ce phénomène à la lumière d’autres effondrement de civilisations locales : la difficulté à prévoir les changements de trajectoire, le poids des choix socio-techniques passés sur nos trajectoires présentes, la complexification des structures sociales qui les rigidifie énormément…

Le but de la collapsologie est alors de rassembler des données sur les effondrements passés, les trajectoires possibles, les réaction des sociétés, des individus, pour permettre de négocier un peu plus facilement la transition. Le champ d’étude couvrirait à la fois l’Histoire, la psychologie, la sociologie, l’écologie…

Le projet est ambitieux et intéressant, le livre n’a pas le temps de rentrer dans les détails mais pose des bases prometteuses.