Archives de catégorie : Arbres morts ou encre électronique

Sea of Tranquility, d’Emily St. John Mandel

Roman de science-fiction de 2022. On retrouve les éléments présents dans les deux précédents romans de l’autrice : la mention de pandémies, une crise financière avec une pyramide de Ponzi en son cœur. Certains des personnages de The Glass Hotel réapparaissent.

Ici, on suit des personnages à quatre époques : un rejeton de la noblesse anglaise poussé à l’exile au Canada en 1912 ; une femme qui a tourné une vidéo où apparait un phénomène surnaturel dans les années 90 : une autrice en tournée dans les années 2200 et un mec pas très malin mais plein de bonne volonté qui va travailler pour une agence paragouvernementale effectuant des voyages temporels dans les années 2400 (et va faire le lien entre les différentes époques).

Même s’il y avait des éléments intéressants, je l’ai trouvé largement moins bon que les deux précédents. La faute au voyage dans le temps je suppose, toujours une façon efficace de rater une histoire. Le voyage dans le temps a lieu parce que des scientifiques veulent observer un phénomène qui tendrait à prouver qu’ils vivent dans une simulation d’univers. Ce point est largement plus intéressant (et fait penser à du Robert Charles Wilson) et aurait dû être davantage développé à la place du voyage dans le temps.

J’ai bien aimé par contre les éléments de méta liés au fil narratif d’Olive – l’histoire d’une romancière qui a écrit un roman sur une pandémie quelques années avant que la première pandémie de son époque ne se déclenche, et qui est devenue célèbre d’un coup. On sent que Saint John Mandel est travaillée par la question (et par la question des retours des lecteurs puisqu’Olive se demande aussi si elle n’a pas « rendu la mort du Prophète trop anticlimatique » suite à une rencontre avec une lectrice.

Globalement, le plus faible des romans d’Emily Saint John Mandel que j’ai lu. Ca fait plaisir de retrouver son univers et son style d’écriture, mais allez plutôt lire Station Eleven ou The Glass Hotel si ce n’est pas déjà fait.

La Familia Grande, de Camille Kouchner

Autofiction française de 2021. Camille Kouchner retrace le fonctionnement de sa famille, et notamment des vacances à Sanary-sur-mer organisées par son beau-père Olivier Duhamel, fonctionnant comme une sorte de cour, rassemblant autour de lui des personnes in de la gauche française dans une atmosphère très libérée et exigeante intellectuellement. Sauf que ce milieu permissif sert notamment à tolérer un certain nombre d’agressions sexuelles, au premier lieu desquelles l’inceste commis par Olivier Duhamel sur son beau-fils.

Je comprends évidemment l’intérêt de dénoncer ce qui s’est passé et le fonctionnement plus général qui a permis que ça arrive et que le secret (partagé) soit gardé pendant aussi longtemps, mais je suis perplexe sur l’intérêt de faire ça sous la forme d’un livre. L’intérêt littéraire de l’objet me semble assez inexistant, avec des personnages qui sont tous des représentants d’une gauche caviar assez insupportables.

Children of ruin, d’Adrian Tchaikovski

« We’re going on an adventure!« 

Roman de science-fiction britannique publié en 2019. Il s’agit de la suite directe de Children of Time (habituellement je le chroniquerai à la suite dans le même article mais comme j’ai déjà été long dans l’article sur CoT je préfère en faire un nouveau).

Le roman reprend la même structure que Children of Time, avec une alternance entre deux périodes, mais toutes les deux beaucoup plus brèves que celles présentées dans le premier tome. On suit donc en parallèle l’arrivée d’une équipe de terraformation de l’Ancien Empire Terrien dans un système solaire incluant les planètes Nod et Damascus, à la même époque que celle où prend place le prologue de CoT, puis l’arrivée des centaines de milliers d’années plus tard dans ce même système d’un vaisseau piloté par l’alliance Portides-Humain.es qui s’est créée à la fin du tome précédent. Ils vont rencontrer une nouvelle espèce intelligente avec laquelle il va s’agir de réussir à communiquer pour mettre en place une alliance interspécifique et interstellaire.

Il y a à nouveau plein de très bonnes idées de science-fiction dans le roman, mais j’ai trouvé l’exécution un peu plus faible que celle du premier tome (mais comme il était excellent, ça laisse de la marge). Je pense que mon gros reproche c’est que dans ce tome, on retombe un peu dans l’héroïsme des actions individuelles duquel le premier tome réussissait très bien à se détacher. Par ailleurs, là où les Portides étaient des créatures avec un monde différent sensoriel et une organisation sociale différente de celle des humain.es mais auxquels on pouvait se rattacher, le fonctionnement inventé par l’auteur pour les Céphalopodes est très original et brillant, mais rend difficile de s’y attacher (c’est un très bon concept mais ça rend difficile de raconter une histoire dessus).

Néanmoins c’est un très bon roman : on a de nouveau plein d’idées très inventives, un petit twist horrifique assez réussi avec le fonctionnement de l’intelligence sur Nod, pas mal de points sur les difficultés de communication et de traduction entre deux espèces radicalement différentes. Ca donne à la fois l’impression d’être une suite et une version alternative du premier tome : si on prend les mêmes prémices, mais qu’on modifie l’espèce élevée et quelques autres paramètres, comment les choses peuvent-elles partir dans une direction totalement différente ? (Petit bémol d’ailleurs sur le personnage de Disra Senkovi, qui est sympa à lire mais pour lequel on a l’impression de lire un Kern-bis dans le côté génie incompris). Le fait d’avoir des questions de terraformation, de premier contact, de transhumanisme et d’interface vivant-machine, de catastrophe écologique, en fait un roman très complet.

Le fait de l’avoir lu juste après le dernier tome des Wayfarers par contre met en évidence qu’on est sur une écriture beaucoup plus « masculine » : même si l’auteur décrit les émotions des personnages par moment, on est beaucoup moins dans le ressenti et beaucoup plus dans l’épique. On a pas de discussions posées autour d’une table où les protagonistes coutent des spécialités des différentes espèces, par exemple. La conclusion du roman ouvre cependant la porte à un univers hopepunk du même style que les Wayfarers, c’est intéressant de voir le shift (et je me prend à rêver d’une très improbable collaboration entre les deux auteurices).

Série Wayfarers, de Becky Chambers

Tome 1 : The long way to a small angry planet

Le lointain futur. L’Humanité est partie dans l’Espace en deux grandes vagues, et a adhéré à l’ONU intergalactique. On suit l’équipage du Wayfarer, un vaisseau-tunnelier qui creuse des trous de ver pour améliorer le système de transport galactique. Cinq humains, un Sianat, une Aandrisk, un Grum, une IA, l’équipage est fortement multiculturel. Pour un job particulièrement lucratif, le Wayfarer accepte de faire un voyage d’une quasiment une année, où l’équipage va devoir cohabiter…

Y’a des vibes de Star Trek et du cycle de l’Élévation de David Brin : on a un équipage multispéciste qui doit surmonter ses différences. On a aussi une structure d’histoire assez originale : peu de conflit, c’est fortement du worldbuilding et des relations interpersonnelles. Ça a un petit aspect fanfic par ce côté là. Certains peuvent trouver ça un peu plat du coup, mais perso j’ai bien aimé l’univers que déroule Becky Chambers, et je trouve que les relations humaines sont globalement bien écrites (globalement, parce que certaines sont quand même un peu trop didactique et bons sentiments). Y’a de forts thèmes antiracistes et LGBT, pour certains intéressants, mais je suis un peu déçu que pour tout ce qu’il y a d’imaginatif sur les sociétés et espèces variées, on reste sur des sexes et genres qui sont assez ancrés dans une binarité : certaines espèces ont plus que deux genres ou en changent durant leur vie, mais ça tombe très largement sur du mâle/femelle/neutre, alors qu’il y avait de quoi être beaucoup plus imaginatif, comme c’est fait pour les organisations de sociétés et les questions d’éducation des enfants (ça j’ai trouvé ça très cool dans les différents modèles proposés).

Tome 2 : A closed and common orbit

Ce tome suit deux lignes narratives ; une qui se passe juste après les événements du 1 mais suit des personnages secondaires, et une qui commence vingt ans auparavant avant de converger, là aussi sur des personnages secondaires du 1. Là aussi, le roman se détache de la structure habituelle : il y a des conflits, mais ils sont plus intérieurs ou contre un environnement hostile. J’ai beaucoup aimé toute la storyline de Sidra, tout l’aspect quête de l’identité (qui est un des thèmes majeurs récurrents dans toutes les lignes narratives, mais qui est particulièrement réussi dans le cas de Sidra eût égard à l’originalité de sa position).

Tome 3 : Record of a spaceborn few

Chambers poursuit l’exploration et la description de son univers, cette fois en s’intéressant à la vie des Exodiens, la fraction de l’Humanité qui vit sur des vaisseaux générationnels. La vie des Exodiens est structuré autour d’une économie la plus circulaire possible et d’une forme de communisme. Au moment où se déroule l’histoire, les Exodiens doivent affronter une version spatiale de l’exode rural, les jeunes générations quittant les Vaisseaux pour aller s’installer sur des planètes, où l’économie galactique classique et capitaliste semble plus chatoyante. Toute cette description de la culture exodienne et de sa relation au reste de la galaxie était très cool et a une petite vibe Les Dépossédés, dans la mise en scène d’une utopie post-scarcity. De façon plus générale, je trouve que l’inventivité et la cohérence de l’univers de Wayfarers donne un sense of wonder très réussi, et qui est encore amplifiée par sa capacité d’écriture des personnages et de leurs relations : le fait de montrer le montrer la routine quotidienne de personnages et leurs préoccupations au jour le jour plutôt que de se lancer dans une quête épique permet de mettre encore plus en avant un univers qui est beaucoup plus riche qu’une simple toile de fond pour les aventures d’un héros bigger than life.
Concernant les fils narratifs présentés, on a des histoires familiales et de coming of age assez classiques. Sans que ce soit mon fil préféré parmi tous ceux présentés dans la série, j’ai trouvé intéressant d’avoir celui de Sawyer, qui forme un contrepoint à celui de Rosemary dans le premier tome : avec un point de départ assez similaire il part dans une direction totalement différente sans que le protagoniste y puisse grand chose, juste parce que les personnages qu’il rencontre n’ont pas le même caractère. J’ai beaucoup aimé aussi les détails qui arrivent juste à la fin sur le rapport des Exodiens à la Culture et à l’Histoire tels qu’ils découlent de leur situation matérielle.

Tome 4 (et dernier ?) : The Galaxy, and the Ground within

Je me suis dit « allez, juste le premier chapitre pour voir », et je l’ai lu en une nuit. On est sur une forme de huis-clos : suite à un dysfonctionnement massif d’un réseau satellitaire, cinq personnes se retrouvent à devoir passer plusieurs jours ensemble dans un motel. Ils vont échanger des points de vue, des histoires, des services. C’est l’occasion pour Chambers, d’approfondir le portrait d’un personnage secondaire des tomes précédents – Pei, et de détailler certains points sur des espèces extraterrestres déjà rencontrées : les Laru et les Quenlin. Et elle introduit une nouvelle espèce, les Akarak. C’est très didactique dans les explications de l’Histoire des différentes espèces, mais ça marche toujours aussi bien. Il y a peut être une facilité un peu trop grande des personnages à bien s’entendre et à partager des trucs les uns avec les autres après seulement quelques jours, mais c’est en ligne avec le reste de l’univers que décrit Chambers.

Globalement je recommande fortement la série, c’est de la SF paisible avec beaucoup de worldbuiding, dans une veine résolument optimiste (voire hopepunk).

Toxoplasma, de Sabrina Calvo

Roman de science-fiction/fantastique de 2016. Second roman de Calvo que je lis après Melmoth Furieux (mais qui est paru avant). On retrouve des thèmes similaires puisqu’on assiste là aussi aux derniers jours d’une Commune libertaire, ici celle de Montréal. Au milieu de la fin de l’existence de cette enclave assiégée par un pouvoir fasciste (l’autrice ne détaille pas, mais il est mention de guerres civiles dans plusieurs des Etats d’Amérique post-Trump, et d’une invasion partielle du Canada par son voisin du Sud pour le contrôle des nappes phréatiques), on suit en parallèle deux femmes :

  • Nikki, qui travaille dans un vidéoclub qui propose des VHS de films de genre (on sait pas trop pourquoi les VHS sont revenues, il y a visiblement une vague de nostalgie des 80’s mais là non plus ça n’est pas détaillé) et enquête sur les disparitions d’animaux dans son quartier.
  • Kim, hackeuse qui monte des infiltrations des réseaux corporate sur la Grille, le réseau qui a remplacé le Net à son effondrement.

Les deux femmes sortent ensemble au début du roman, mais elles vont se séparer et suivre chacune de leur côté un fil narratif à base d’événements mystérieux qui mêlent meurtres d’animaux, symboles occultes, magouille d’une corporation, passé colonial du Canada, et événements magiques qui brouillent la frontière entre réel, virtuel et onirique.

J’ai une fois de plus beaucoup aimé. L’histoire part moins dans le symbolique que dans Melmoth, même si les niveaux de réalité s’interpénètrent là aussi. L’univers est très intéressant, on ne sait pas les détails de ce qui a amené à la situation présente, mais la Commune semble réaliste, alors même que Calvo donne peu d’éléments, mais elle réussit à rendre le tout très évocateur. Le côté rétro des technologies avec la guerre VHS/Betamax et toute l’intrigue cyberpunk autour de l’infiltration des réseaux corporate est très sympa, le mix d’époque (en mêlant ça au retour trumpiste du fascisme) est réussi, et l’ajout du réalisme magique au tout fonctionne.

Bref, je recommande.

Connemara, de Nicolas Mathieu

Roman français paru en 2021. On suit en parallèle et dans le désordre la vie de deux Lorrain.es : Hélène, transfuge de classe qui est devenue cadre dans des cabinets de conseil et qui est revenue dans la région avec mari et enfants ; et Christophe, ancienne gloire de l’équipe de hockey qui est resté toute sa vie sur place, est commercial pour une boîte de nourriture pour animaux et se remet au hockey pour retrouver les sensations de liberté de son adolescence. Nicolas Mathieu déroule leurs enfances et adolescences parallèles, comment leurs trajectoires se croise avant de se perdre de vue, les choix, joies et renoncements qu’on vécu les deux. Puis à l’âge adulte ils se recroisent, et commencent une liaison, pendant que le récit dépeint leurs vies, le sens qu’ils y mettent, de quoi est fait leurs quotidiens.

J’y ai trouvé quelques longueurs et par moment des tournures de phrase un peu trop « oulala j’écris en mélangeant les registres de langue ». Ça ne m’avait pas du tout dérangé dans Leurs Enfants Après Eux, mais là c’est un peu trop flagrant par moment. Un peu trop de scènes de sexe à mon goût aussi.

Mais globalement le roman est réussi, la conclusion notamment rattrape beaucoup, il y a a de très bons passages. Ça tombe pile au bon moment dans toute la description des cabinets de conseil qui vendent du vent réorganisationnel aux administrations publiques, avec le scandale sur les milliards que leur a filé l’État dans la vraie vie. Les passages sur l’envie de retrouver des moments où le temps s’écoule lentement comme durant l’enfance ça me parle beaucoup aussi.

Je recommande.

Subtil Béton, des Aggloméré·es

Dystopie française. 2040qqch, dans une France dont l’histoire a divergé durant les années 2010. Une dictature écolofasciste est au pouvoir, le dernier grand mouvement social en 2037 a été largement réprimé, les collectifs et les réseaux d’entraide survivent dans une clandestinité toujours plus compliquée. On suit en parallèle les destins d’une petite dizaine de personnes qui participent de plus ou moins près à des actions et modes de vie de résistance.

Globalement, c’était un peu déprimant. L’histoire raconte la mise en place d’une nouvelle lutte, la complexité de se battre contre un État répressif avec une pléthore de moyens, les burn-out militants, la gestion des sentiments dans les groupes affinitaires… Ça finit bien, mais pour en arriver au happy end faut se fader toute la souffrance des personnages dans cet univers avant. Alors ça se voit que c’est issu de vrais questionnements dans le cadre de luttes, et l’écriture et les points de vue choraux sont intéressants, mais en ce moment les dystopies c’est pas forcément le truc dont on a besoin collectivement.

J’ai mis un peu de temps à rentrer dedans mais au bout d’un moment l’écriture et le récit sont prenants et je l’ai fini à pas d’heure.

Dans l’ombre du brasier, d’Hervé le Corre

Polar historique français. Paris, mai 1871. La Commune vit ses derniers jours, l’armée versaillaise pousse de tous les côtés et envahit progressivement la ville. Au milieu du chaos, un homme enlève des femmes. Un inspecteur de la Commune, ancien relieur, va tenter de les retrouver alors que tout se délite autour.

C’était un polar assez atypique. Le résumé que j’en fait et la quatrième de couverture donne l’impression qu’à part le contexte de guerre civile l’enquête va être assez classique, mais ce n’est pas le cas : l’enquêteur n’arrivera jamais à retrouver les femmes, un des complices du ravisseur va avoir des remords et aider à l’enquête, la dernière victime va se sauver seule (mais devoir affronter les soldats versaillais), la plupart des personnages meurent tués dans les combats ou les bombardements, on suit l’amoureux de la dernière victime dans sa participation aux combats et aux retraites des lignes communardes devant l’avancée de Versailles. C’est plus un roman historique qui a pris les habits d’un polar qu’un polar qui aurait pris les habits d’un roman historique. Le Corre met en scène la fin d’un monde, l’espoir que la Commune a suscité chez bon nombre de Parisien.nes (et le dégoût total qu’elle inspirait aux bourgeoi.ses.x), les discussions sans fin, l’espoir que « ca n’ait pas été en vain, que ça ait montré que c’était possible, et nos échecs serviront de leçons aux suivants ». Alors que tout s’effondre, on voit l’espoir et l’enthousiasme pour la Commune même alors qu’elle se meurt. Le roman met du temps à démarrer mais une fois qu’on est dedans c’est prenant.

La Colonisation du quotidien, de Patrick Cingolani

Essai publié en 2021. Cingolani parle de comment le capitalisme néolibéral étend le temps du travail à toujours plus de moment et de situations de la vie quotidienne, en multipliant les formes de travail possible. Il constate que contrairement à ce que disait Deleuze, les sociétés de contrôles décrites par Foucault existent toujours : les usines totalitaires sont toujours la réalité de certain.es travailleureuses, par exemple celleux qui officient dans les entrepôts Amazon. En parallèle, pour d’autres catégories de la population, les formes qu’ont pris le travail sont différentes, et sont plus dans une société de surveillance : on n’est pas dans un contrôle strict instant par instant, mais les outils permettant de travailler, et de surveiller que le travail est fait à tout moment on été démultipliés par le numérique : c’est l’ère du travail nomade, entre deux autres tâches, sans lieu clairement défini. Ca peut s’appliquer aux cadres en télétravail mais aussi aux microtravailleureuses qui font des tâches pour une plateforme depuis chez elleux.

Cingolani parle notamment de comment les plateformes sont devenues un des nouveaux avatars du capitalisme : les plateforme ne font plus rien elles-mêmes, elle font faire : elles mettent en relation un.e client.e et un.e travailleureuse, surveillent les deux (et revendent éventuellement leurs données au passage), et récupèrent leur plus-value sous forme de commission. Elles externalisent tous les frais du travail aux travailleureuses « indépendant.es » et nie la relation hiérarchique. Enfin, il pointe que les contorsions des plateformes pour se dédouaner du droit du travail permettent aux travailleureuses de déployer de nouvelles formes de mobilisation, puisqu’elleux aussi n’ont du coup pas à respecter les limitations au droit de grève puisque la plateforme a tout fait pour construire la fiction de leur indépendance.

C’était un essai intéressant et facile à lire, je le recommande.

Zelda : le Jardin et le Monde, de Victor Moisan et Alex Chaumet

Essai qui détaille les parallèles entre l’architecture de Ocarina of Time et les jardins japonais, et par extension entre les jardins et les jeux vidéos.

J’ai été très convaincu et intéressé par la première partie, qui se focalise vraiment sur cette question du jardin, sur les principes de construction, la reconstruction d’un monde en miniature, les jeux de dissimulation des éléments pour faire paraitre le jardin plus grand, l’intégration d’éléments extérieurs dans certaines perspectives pour donner l’impression que le jardin les inclut et s’étend démesurément. On retrouve effectivement ces éléments dans la construction d’un monde de jeu vidéo, avec un décor inaccessible, la condensation sur un terrain de jeu relativement petit d’éléments qui sont censés représenter un monde plus vaste, l’usage d’éléments codifiés pour guider le joueur/promeneur. Les réflexions sur l’intégration de la temporalité dans le monde du jeu, les trois types de temps (cycle dans la plaine d’Hyrule, temps figé dans les villages, absence de temps dans les donjons) est aussi intéressante, ainsi que l’analyse de la fonction de la plaine comme carrefour et espace vide qui souligne les éléments d’intérêts sur son pourtour, laissant le joueur les explorer comme il le souhaite.

L’analyse des donjons et de la construction d’un monde faussement ouvert qu’ils représentent est intéressante : on peut aller faire les boucles dans le sens qu’on veut, mais on sera bloqué par certaines portes/le manque de certains objets et on adoptera in fine la progression que les développeurs ont voulu.

Les passages sur l’errance, à la fois dans la figure du chevalier errant ou du vagabond qui parcourt le monde sans attache à une routine quotidienne, et à la fois dans la façon d’appréhender un jeu en monde ouvert, laissant une place à la sérendipité, où le joueur ne verra pas toutes les quêtes, tous les secrets placés dans le jeu était intéressant aussi. C’est aussi une idée qui introduit celle du déchiffrage du monde : pour orienter le joueur et lui faire comprendre qu’il doit aller vers certains éléments, pour lui laisser une chance de remarquer qu’il y a un secret a un endroit, le jeu se repose sur des motifs et des indices, que le joueur apprend à lire, et qui vont réorienter son errance. On peut trouver un équivalent dans le monde réel avec les géocaches, qui sont une forme de ludification du réel (d’ailleurs, commencer cet essai au parc Georges Valbon était assez idéal en terme de mise en contexte et d’illustration).

J’ai été moins convaincu par les passages sur la musique et sur le symbole de l’œil.

Par ailleurs; le livre est très beau, avec des pages en noir sur fond blanc (sauf les notes de bas de page, en vert) pour la majorité du texte, des pages en blanc sur fond noir pour les donjons, des pages en noir sur fond vert pour les pages de titre. Il y a des beaux plans des donjons, pas mal d’illustration originales, une belle couverture avec un rabat dépliant, il vaut le coup d’être lu en version physique.