Archives de catégorie : Arbres morts ou encre électronique

L’Aménagement du Territoire, d’Aurélien Bellanger

Il restait un roman de Bellanger que je n’avais pas lu, voilà qui est corrigé. Comme pour Le Grand Paris, j’ai bien aimé le début, puis je trouve que ça se perd en cours de route, et spécifiquement là c’est assez manifeste que Bellanger ne sait pas trop comment conclure. Le roman parle comme l’indique son titre d’aménagement du territoire en France, de comment la puissance publique décide d’investir dans des infrastructures. Le roman suit plusieurs acteurs de cet aménagement, des haut fonctionnaires comme des dirigeants de grandes compagnies du BTP. Comme toujours, il entremêle ses personnages fictifs avec d’autres réels (De Gaulle, Foccart, la firme Vinci…) et s’appuie sur l’Histoire récente de la France. Toute cette partie est très prenante, avec un entremêlement de la trajectoire des personnages et des changements d’échelle entre leur vie personnelle, leur jeunesse à une échelle réduite, le déploiement de leur action à l’échelle nationale voire internationale pour deux d’entre eux, puis un retour au village, où les enjeux et les affrontements vont se concentrer. En plus, Bellanger imagine une histoire secrète, avec une société conspiratrice (ou deux ?) au plan immémorial qui va s’achever d’ici une génération, la Mayenne devenant la clef de l’avenir de la France (la Mayenne !) et les personnages du roman choisissant entre deux camps.

Hélas, après ce pitch alléchant, ça s’enlise un peu. Il y a des répétitions voire des incohérences dans la narration (là c’est plus la faute de l’éditeur je pense), et l’affrontement et la puissance d’agir des personnages oscille un peu entre le symbolique (un des persos qui déclare transformer la future Bretagne indépendante en puissance nucléaire car il a pris soin de ne pas exploiter un filon d’uranium du sous-sol breton alors qu’il aurait pu) et le concret (on va faire sauter la ligne de TGV lors de son inauguration par le gouvernement !). Le grand secret de la société secrète ne convainc absolument pas, notamment parce qu’il entremêle ces deux niveaux de lecture sans arriver à choisir.

Vaut le détour mais un peu décevant dans l’ensemble, donc.

In the cage where your saviours hide, de Malcolm Mackay

Polar qui se déroule dans une uchronie. Un royaume d’Ecosse indépendant du Royaume-Uni a colonisé une partie de l’Amérique centrale, et a contrôlé jusqu’aux années 60s les colonies du Nicaragua, Panama et Venezuela. Les banques écossaises sont puissantes et les ports écossais ont été des centres d’influence majeure, de par leurs liens privilégiés avec la Nouvelle-Calédonie, dont les immigrés forment une part importante du prolétariat écossais.

L’univers est cool et sa présentation plutôt bien amené, mais il reste une toile de fond et l’histoire et l’enquête ne sont pas très intéressante par contre, avec des personnages dont on comprend assez mal les motivations pour leurs actions. Dommage.

A Room of One’s Own, de Virginia Woolf

Essai romancé sur les conditions permettant d’écrire et plus généralement de se réaliser intellectuellement, et en quoi ces conditions ont majoritairement été refusées aux femmes.
La thèse que Woolf développe en partant de son propre cas est la suivante : pour écrire il faut avoir un espace à soi où être tranquille et une rente quelconque qui permet de ne pas se concentrer en permanence sur les conditions matérielles. Elle note au passage qu’en plus de ces conditions matérielles, les femmes ont pendant longtemps été écartés de l’accès à la connaissance (jusqu’à son époque où l’accès aux bibliothèques des universités anglaises nécessitait pour les femmes d’être accompagnées), considérées par la société entière comme inférieures, et leurs sujets d’intérêt comme moins pertinents que ceux des hommes.
Il y a quelques moments où elle se lance dans des considérations psychologiques sur le fait d’avoir une sensibilité masculine et féminine en soi qui m’ont laissé dubitatif mais sinon c’est très bien, j’aime beaucoup son style et la façon dont elle met en scène son raisonnement.

DMZ, de Brian Wood

Comics publié de 2005 à 2012. La seconde guerre civile américaine s’est déclenchée, entre le pouvoir central, et des milices difficiles à situer politiquement issues du pays profond (un mouvement qui n’est pas sans rappeler les Gilets Jaunes + la culture des armes à feu des US). La Guerre est resté relativement sans dégâts à cause de difficultés à distinguer les populations et les combattants, et la prise par surprise des USA par les milices des Etats Libres. Sans dégâts jusqu’à ce que les armées structurées se rencontrent à New York. Le New Jersey est aux États Libres, Brooklyn aux USA, et Manhattan est devenue une zone « démilitarisée » entre les deux armées.

C’est dans cette zone livrée à elle même, exposé à des bombardements de la part des deux camps, à l’infiltration de compagnies mercenaires, isolée du reste de l’Amérique, que Matthew Roth, un journaliste débutant, va se retrouver parachuter et tenter de faire son métier en conservant son « objectivité journalistique », si tant est que ça ait un sens en zone de guerre. Une excellente bédé. Les deux armées sont présentées comme des connards, ça parle de journalisme, de divisions politiques, de guerre et de la position des civils dedans (un petit côté This War of Mine ou Sunset, pour donner des références vidéoludiques), de l’influence des multinationales, de l’absence de position neutre.

Le Grand Jeu, de Céline Minard

Roman sur une femme qui part vivre seule dans la montagne, avec un plan pour être autosuffisante, du matériel d’escalade et des questions existentielles plein la tête.

Céline Minard raconte bien la montagne, l’existence de la narratrice donne vachement envie même si elle demande probablement pas mal de fric et une force de caractère herculéenne pour être vraiment vécue. J’ai beaucoup aimé.

Y, the last man

[02/2016] Série de comics par Brian K. Vaughan (scénario), et Pia Guerra (dessin), que j’ai relue à l’occasion de mon achat du neuvième et pénultième tome. Les auteurices imaginent un monde où tous les hommes sont morts soudainement pour une raison mystérieuse (tous sauf un). C’est intéressant comme pitch, et c’est souvent bien réalisé mais y’a des moments un peu randoms.

[2019] Relue à nouveau maintenant que j’ai mis la main sur le dernier tome. La fin manque un peu d’intensité, mais globalement c’est cool. Le personnage de Yorrick est intéressant (c’est globalement pas lui qui sauve le monde ni les situations dans lesquelles le groupe se trouve, il est plus un fardeau pour ses compagnes qu’autre chose), mais la série reste très centrée sur lui. On sent que les auteurices sont bien intentionné.e.s et iels font des trucs intéressants, mais il leur manque quelques bases en concepts féministes (notamment, y’a un peu un seul type de corps féminin représenté c’est un peu dommage – sur la diversité des caractères des personnages c’est mieux).

L’Ordre du Jour, d’Eric Vuillard

Court roman français sur les compromissions des industriels allemands et des gouvernements européens avec le régime nazi. Je n’ai pas été enthousiasmé. D’une part parce que le côté « roman documentaire parlant de la seconde guerre mondiale et de ce qui y a mené a déjà été fait – en mieux et en plus long – par Binet dans HHhH. Et d’autre part parce que sur les sujets de l’accommodement du libéralisme économique au fascisme et des méthodes par lesquelles le fascisme s’impose, j’aurai préféré quelque chose de plus analytique.

L’aigle sans orteils, de Lax

Bande dessinée sur un béarnais qui décide au début du XXe siècle de participer au Tour de France. Enchaînant les ascensions jusqu’au Pic du Midi pour réunir l’argent nécessaire à l’achat d’un vélo, il finit par perdre l’ensemble de ses orteils. Qu’à cela ne tienne, il pédalera avec des prothèses…

C’est un peu anecdotique, mais c’était intéressant comme présentation de la vie à cette époque, et y’a de belles pages représentant les Pyrénées.

(et c’est une histoire vraie visiblement)

Le Château des Étoiles, d’Alex Alice

BD dessinée à l’aquarelle. Dans les années 1870, après un vol expérimental confirmant l’existence de l’éther au delà de l’atmosphère, un programme de conquête spatial est lancé par le roi Ludwig de Bavière, amoureux des arts et sciences, avec l’assistance d’un ingénieur français et de son fils. Mais la prouesse technologique intéresse fortement Bismarck, qui en voit l’intérêt militaire pour l’empire allemand…

J’ai beaucoup aimé. Il y a des influences de Jules Verne et d’Hayao Miyazaki clairement assumée, avec le côté ingénierie et les châteaux féeriques perdus dans la Bavière rurale. Beau contexte uchronique avec Bismarck, la princesse Sissi qui vient au secours de son cousin. Mention spéciale pour le prince Ludwig d’ailleurs, avec son coté héros romantique avec sa grande cape, qui va probablement réapparaitre plus tard dans l’histoire en mode Albator.

Le second cycle (se déroulant sur Mars plutôt que sur la Lune) m’a un peu moins plu, on voit l’influence des Chroniques Martiennes dessus, mais j’ai trouvé le rythme de l’histoire plus haché, et il y a moins le côté défis techniques à résoudre.