Archives de catégorie : Arbres morts ou encre électronique

Venomous Lumpsucker, de Ned Beauman

Roman anglais paru en 2022. À vingt minutes dans le futur, il existe un marché des crédits d’extinction de la même façon qu’il existe un marché des crédits carbone aujourd’hui. Similairement, il est aligné sur des prix beaucoup trop bas, qui n’empêchent pas les extinctions mais qui permettent d’avoir une industrie lucrative d’intermédiaires qui offrent leurs services pour vendre des crédits, spéculer dessus… On suit deux personnages principaux, une scientifique chargée d’évaluer l’intelligence des espèces (ce qui augmente le nombre de crédits d’extinction nécessaire pour détruire leur habitat) et le chargé de la gestion des extinctions d’une grande compagnie minière. Suite à un attentat sur les banques de données qui gardent trace du génome des espèces disparues, le prix des crédits augmentent, et les protagonistes vont tenter de trouver une colonie de venomous lumpsucker, un poisson des fonds marins dont la compagnie vient de détruire potentiellement le dernier habitat…

C’est de la SF comique qui marche assez bien et qui se moque du techno-solutionnisme et du capitalisme vert. C’est très drôle mais un peu trop crédible par moment, hélas.

My best friend’s exorcism, de Grady Hendrix

Roman étatsunien publié en 2016. En 1988, Gretchen est possédée par le diable après avoir pris du LSD dans une maison abandonnée dans la forêt. Sa meilleure amie Abby, dont le livre épouse le point de vue, va être la seule à comprendre ce qui s’est passé et à tenter de sauver Gretchen.

J’ai bien aimé ! Sans être le roman de la décennie, le livre joue efficacement sur les codes de la panique satanique des années 80 aux États-Unis, en en offrant une version actualisée : les adultes sont plus inquiets de la réputation de leur famille que de ce qui pourrait arriver à leur fille, l’anorexie est vue comme positive parce qu’elle fait maigrir. L’exorciste que déniche Abby participe à un show « Faith n’ Fitness »… C’est un roman réussi sur la possession et sur les amitiés adolescentes que les parents ne prennent pas au sérieux, un croisement de Heathers et de Obsession.

Recommandé pour une lecture horrifique d’été.

Le mur invisible, de Marlen Haushofer

Roman autrichien paru en 1963.

Une femme qui était partie en vacances dans un chalet à la montagne dans les Alpes se retrouve coupé du monde par un mur invisible. Elle organise sa vie dans la portion de monde qui lui est encore accessible, en compagnie de quelques animaux une vache un chat un chien le roman et son journal qu’elle a monté à écrire quelques années après le début de son emprisonnement, où elle détaille sa vie quotidienne, le rythme des saisons et ses relations avec les animaux.

C’était intéressant à lire (surtout en parallèle d’un essai sur l’écoféminisme). C’est de la science fiction très light dans le sens où la catastrophe n’est jamais expliquée et ce n’est pas le point, le but c’est de montrer comment s’organise sa vie dans ce monde clos. Ça m’a fait penser au Grand Jeu de Céline Minard.

Article-invité : Des Paillettes sur le compost, de Myriam Bahaffou

Bon, je ne sais pas si j’ai bien compris les messages féministes de ce livre en acceptant de faire un article pour Machin qui avait la flemme de le faire lui-même, mais passons.

J’ai bien aimé l’essai, que j’ai trouvé agréable et pas trop compliqué à lire (y compris dans un environnement empli de distractions grotesques), sans qu’il soit simpliste pour autant. Les sujets sont traités, pour la plupart, avec le bon degré de profondeur par rapport à ce que je connaissais des éco-féminismes avant ma lecture, et avec pas mal de références pour aller plus loin.

Sans surprise ce sont les chapitres sur le véganisme et notre rapport aux animaux qui m’ont le plus convaincue. Sur le véganisme, l’autrice appelle à ne pas réduire le discours à une question de consommation, ni d’ailleurs à en faire une question morale bourgeoise et blanche uniquement (ce que j’ai tendance, par provocation, à faire, et je reste convaincue que la question morale est importante). Elle ne souscrit pas pour autant à l’idée d’absoudre l’éleveur qui ferait l’effort d’offrir de moins mauvaises conditions (de vie, parce que de mort, vous savez ce que j’en pense) à ses animaux, ou de considérer que les pauvres n’ont aucune responsabilité dans le système carniste. Elle nous invite donc à penser le véganisme comme un véritable changement de paradigme et de rapport aux animaux (ce que, cela dit, plein de vegans font déjà d’après moi), dans une réflexion intersectionnelle et pragmatique qui mêle les enjeux de classe, de race, de genre et d’antispécisme. Ça rejoint aussi une discussion récente avec une amie qui nous expliquait que notre système agroalimentaire n’est absolument pas capable de soutenir une alimentation végétale pour la totalité de la population. Autrement dit, on ne peut pas promouvoir le véganisme sans réflexion concrète sur les changements à apporter à ce système pour que ce soit effectivement possible.

Le deuxième chapitre sur le sujet est plus intéressant à mes yeux car plus côté philo que côté militantisme : elle revient sur les thèses éculées de différence essentielle entre les humains et les autres animaux, et de vie consciente d’un côté et instinctive de l’autre. J’ai notamment beaucoup aimé ce qu’elle dit sur l’instinct : les animaux non-humains s’adaptent à nous, à ce qu’on leur impose, « inventent de multiples formes de survie » et font de fait évoluer leur instinct qui n’est donc pas un jeu immuable de réactions aux conditions extérieures. Je suis aussi d’accord avec l’autrice quand elle affirme que voir les animaux non-humains comme des êtres purs à protéger n’est pas pertinent, et que c’est une façon de s’affranchir de la question compliquée : qu’est-ce qu’on fait, à ce stade, de toutes ces espèces qu’on a domestiquées, sélectionnées, forcées à évoluer selon nos « besoins » ou plutôt nos envies ? Impossible d’ignorer que nos rapports aux animaux sont faits d’histoires mêlées de violence, d’exploitation, d’essentialisation, mais aussi d’amitié. Je trouve cette perspective intéressante car elle fait écho à ce que je pense déjà, par exemple, de mes rapports à mon chat ou aux chevaux que j’aimerais encore côtoyer même si je dois renoncer à l’équitation traditionnelle que j’ai connue jusqu’à mes 20 ans. Pour ma part, je résume donc les choses ainsi : c’est évidemment complexe de déterminer concrètement comment mettre fin, sur le long terme et à grande échelle, à des siècles de domination et d’exploitation et ce serait simpliste et malhonnête de dire le contraire. En revanche, là tout de suite, c’est assez simple de décider de cesser de massacrer des animaux pour le plaisir d’un repas.

Le reste de l’essai m’a moins marqué, même s’il évoque plein d’éléments intéressants. J’ai notamment apprécié la partie sur les espaces en non-mixité et tout ce qu’ils ouvrent comme possibilités. Ce qui a vraiment particulièrement résonné pour moi, c’est quand l’autrice dit avec franchise que dans une situation où des hommes cis sont présents, elle a toujours le réflexe de les laisser prendre en charge « le moindre travail manuel », car elle se sent incompétente et maladroite, et que même avec des hommes bienveillants elle n’arrive pas à s’autoriser à apprendre. J’ai aussi apprécié qu’elle s’élève contre l’idée qui oppose de manière essentialisante les hommes destructeurs et les femmes pacifistes. Je reste convaincue que le système patriarcal, le capitalisme et le spécisme sont liés notamment par leur volonté de domination et d’exploitation (des corps, des terres, des ressources…), et que ce n’est pas du tout anodin que la majorité des chasseurs soit des hommes ou que plus de femmes deviennent végétariennes… mais les idées bullshit de féminin sacré et d’innocence féminine me tenaient jusqu’ici un peu éloignée de l’écoféminisme et je suis donc contente que cet essai m’ait proposé une perspective plus nuancée.

L’essai a aussi quelques défauts, par ailleurs. Certains chapitres présentent des expériences personnelles qui font réfléchir, mais qui sont un peu aveugles à certains biais ou privilèges (par exemple sur la question de la performance de genre et de la beauté, où Myriam Bahaffou n’écrit clairement pas « de chez les moches »). Je passe sur le chapitre sur l’astrologie qui ne m’a pas tellement convaincue de la pertinence de la « place des spiritualités » dans les écoféminismes : ne pas mépriser leur place historique, oui ; ne pas mépriser non plus les émerveillements quotidiens et émotions intenses que notre planète, ses paysages et ses habitant·es peuvent créer, oui aussi. La spiritualité peut représenter un refuge, mais je trouve un peu dangereux de lui laisser une trop grande place dans ce qui est, pour moi, une lutte acharnée pour la survie. Enfin, je trouve aussi le dernier chapitre sur l’écoféminisme et l’État un peu mince : on entre dans les questions de stratégie d’un mouvement, de sa radicalité qui n’est – d’après l’autrice – que peu compatible avec l’accession au poste de député par exemple. Tout ce qu’elle dit est assez juste mais à mes yeux pas super utile pour avancer : oui, Sandrine Rousseau qui félicite Valérie Pécresse c’est pas un move que je soutiens, mais elle reste l’une des voix les plus radicales qu’on entend sur ces sujets, et je pense qu’elle participe à ré-élargir la fenêtre d’Overton un peu à gauche (ou du moins elle s’accroche et en ralentit un peu le mouvement vers la droite). Bref, une fois qu’on a dit que révolution et gouvernement ne sont pas compatibles, que fait-on ? Myriam Bahaffou propose quand même quelques bases telles que le définancement de la police ou « l’arrêt pur et simple de la propagande des lobbys de la viande et du lait » pour créer un « écoféminisme de gouvernement » plus solide que les mesures proposées actuellement. Et elle clôture son essai en évoquant des « guerrières éco-féministes », ce qui, comme elle, me parle plus que de briser le plafond de verre sans remettre en jeu le système.

Merci à Machin, Marion et Béné, nos échanges et vos avis ont nourri cet article !

Embrasser la bisexualité, de Camille Teste

Essai français paru en 2025. L’autrice détaille la place des personnes bisexuelles dans la société et spécifiquement dans les espaces LGBTQIA+. Elle met en avant les discriminations et les impacts que subissent spécifiquement les personnes bi, très souvent accusées d’être entre les deux orientations monosexuelles, d’être indécis, de ne pas assumer qu’iels sont homo/hétéro (selon les conversations). Elle montre qu’iels subissent des manifestations « classiques » d’homophobie, et en plus une discrimination supplémentaire, la biphobie, qui s’exerce notamment dans des espaces queers qu’on pourrait espérer être pourtant plus conscientisés là-dessus que la société hétéropatriarcale at large.

Le sujet est intéressant dans l’absolu mais c’est pas mal une énumération de faits et de chiffres (les chiffres sont cependant assez édifiants, les personnes bi en prennent clairement plein la figure), en termes de forme c’est pas l’essai qui me convainc le plus (mais je recommande Politiser le bien être, de la même autrice).

Liberté, Dignité, Habitabilité, de Baptiste Morizot et Laurent Neyret

Court essai de droit environnemental par un juriste et un philosophe de l’environnement, paru en 2026.

Les auteurs proposent la notion d’habitabilité comme une valeur cardinale que le droit pourrait mettre en avant pour permettre une défense plus efficace de l’environnement. L’idée serait d’avoir une valeur cardinale au même niveau que la liberté, l’égalité et la dignité humaine. Cela permettrait qu’en termes de hiérarchie des normes la défense de l’environnement s’appuie sur un principe de haut niveau plutôt que d’être une défense technique, passant par des éléments comme le Code de l’Environnement (en droit fr) ou le respect de quotas d’émissions carbone.

Les auteurs montrent que les questions de dignité humaine ou d’égalité n’ont de sens que sur une planète qui reste habitable, et que la notion d’habitabilité permet de plus d’étendre les droits humains à une échelle plus large que la seule humanité, en prenant en compte non pas directement les espèces ou les écosystèmes mais bien les relations entre ces derniers. Comme l’égalité, l’habitabilité est une notion relationnelle : elle n’est pas réclamable à l’échelle individuelle comme la liberté ou la dignité mais elle leur sert de socle.

Recommandé.

The Auctioneer, de Joan Samson

Roman états-unien paru en 1976. Dans un petit village rural du New Hampshire, un nouvel arrivant propose de lancer des ventes aux enchères au profit de la force de police. L’insécurité a un peu augmenté dernièrement, les granges et les greniers sont pleins de vieilleries, et les gens de la ville sont prêt à les acheter à des tarifs absurdes parce que ça évoque la campagne. Les habitants acceptent donc les ventes aux enchères, rapidement la taille de la force de police augmente. Et là, les habitants se rendent compte que la contribution vente aux enchères n’est plus vraiment optionnelle. Ils vont devoir donner chaque semaine des objets, qu’ils soient superflus ou nécessaires. Et quand ils n’ont plus d’objets à donner, ça va être les récoltes, puis les terres…

J’ai beaucoup aimé ! L’ambiance qui commence par être relativement innocente et qui présente une communauté rurale fonctionnelle mais qui dérive au fur et à mesure vers quelque chose de plus en plus inquiétant dans lequel le fascisme s’est installé insidieusement est particulièrement bien rendue. L’impuissance des personnages principaux est bien mise en scène, notamment celle de John, qui veut garder son rôle d’homme protecteur de la famille, mais qui refuse en même temps de quitter les terres sur lesquelles il a grandi, et qui donc se retrouve à globalement ne rien faire tout en insistant pour que les autres ne fassent rien non plus pour ne pas lui faire de l’ombre. Le personnage du commissaire-priseur, que l’on voit peu mais qui a une aura quasi mythologique, capable d’influencer tout le monde par son discours, sortie de nulle part, et qui disparaît tout aussi mystérieusement à la fin du roman comme s’il était le diable lui-même et aussi très réussie. Sans être formellement un roman d’horreur, il en a la vibe.

Recommandé si vous aimez la montée lente du fascisme, les communautés rurales dysfonctionnelles, et les ventes aux enchères évidemment.

Once there were wolves, de Charlotte Mcconaghy

Roman australien paru en 2021. Inti Flynn est une biologiste qui dirige un projet de réintroduction de loups dans les highlands écossais. Affectée de synesthésie miroir tactile (elle ressent sur son propre corps les contacts sur les autres corps), élevée par une mère flic et un père vivant en autosuffisance et vivant avec sa sœur jumelle traumatisée, Inti voit le projet de réintroduction des loups mis en péril par un meurtre mis en scène pour faire croire à une attaque de loup. Elle décide de mener l’enquête en parallèle du ténébreux beau flic du village tout en menant le projet de réintroduction des loups et sa grossesse en parallèle. #girlboss

J’ai pas été convaincu. Le sujet de fond sur les projets de réintroduction de prédateurs est intéressant, mais il se passe 15 000 trucs improbables et l’héroïne est une Mary Sue de première catégorie. Lisez plutôt Et vous passerez comme des vents fous pour des histoires de conservation.

Le Coût de la virilité, de Lucile Peytavin

Essai féministe français paru en 2021. En partant d’une statistique qui l’a interpellée (96,3% des prisonniers en milieu carcéral sont des hommes), l’autrice calcule le coût pour la société française du différentiel de comportement entre les hommes et les femmes dus à leurs socialisation différenciée : les hommes sont plus enclins à la violence, à ne pas respecter les règles, à se mettre en danger. Ces différents comportements ont un impact sur les finances publiques : plus d’intervention des services d’urgence sont dues aux hommes, plus de procès, d’intervention de la police, d’incendies… Là où des statistiques sur les comportements différenciés entre les deux genres sont disponibles, il est possible de calculer le coût différentiel entre les deux genres, dont la somme totale représente « le coût de la virilité pour la société », coût qu’il serait possible de réduire en socialisant les garçons différemment dès le plus jeune âge plutôt que d’affirmer que ce sont des comportements innés et qu’on ne peut rien y faire.

La démarche est intéressante – le calcul est à la louche mais le but de l’autrice est bien de donner des ordres de grandeur et de dire qu’il faudrait plus de recherche sur le sujet, pas de prétendre qu’il s’agit d’un chiffre exact. Mais par contre j’ai été fortement gêné par deux points du livre :

  • L’autrice ne remet pas du tout en question les politiques mise en place par l’État : dire que le coût du système carcéral est dû aux comportements des personnes (très majoritairement des hommes donc) qui se retrouvent dedans, c’est mettre sous le tapis toute une volonté de l’État de traiter plein de comportements de façon répressive plutôt que d’avoir d’autres approches qui pourraient coûter moins cher (pour ne parler que du volet financier)
  • L’autrice met aussi en avant que les hommes ont des comportement plus asociaux que les femmes et qu’ils sont moins enclins à respecter les règles, en disant que ce serait mieux si c’était moins le cas. Dans un monde sur une pente fortement fasciste, désolé mais « respecter les règles » ça me parait pas la caractéristique que j’ai le plus envie de favoriser. Notamment elle prend en exemple les coûts du mouvement des gilets jaunes en termes de répression et de réparation des dégâts sur l’espace public et les propriétés privées : perso ça ne me semble pas un problème que des personnes avec une socialisation masculine aient kickstarté les gilets jaunes et soient allés plus loin dans l’action que les voies de recours légales.

Du coup mixed feelings sur l’essai, qui soulève des points intéressants mais me parait très dépolitisé en même temps.

Éropolitique : Écoféminismes, désirs et révolution, de Myriam Bahaffou

Essai féministe français paru en 2025.

Myriam Bahaffou s’intéresse à la question du désir – au-delà du seul désir sexuel, pour englober une notion plus large de plaisir et de sensations, d’expérience plaisante du monde. Le désir est à politiser. Le désir sexuel tel que mis en scène dans notre culture est largement capté par l’hétéropatriarcat qui en valorise une version très spécifique. Si on élargit le désir aux enjeux de sensualité et de sensations plaisantes, les questions de relation à la nature et au monde sensible et donc les questions d’écologie sont des questions d’érotisme. La sensualité est toujours une question matérielle la protection de ce monde matériel et de la diversité de la vie et des expériences qu’il permet de ressentir rejoindre la défense d’une forme de sensualité. Le désir n’est ni transgressif par essence ni irrémédiablement au service du néolibéralisme, mais il est compliqué d’avoir une position dialectique entre ces deux pôles, c’est ce qu’elle veut néanmoins porter dans ce livre.

Les discours politique de gauche n’évoquent plus la question du plaisir – comme ça pu être le cas par le passé – on est passé à une gauche qui veut apparaître comme sérieuse et donc gestionnaire avant tout, une écologie perçue comme punitive. Réussir à retrouver un discours du plaisir et de l’abondance (en sortant de l’abondance uniquement matérielle via la propriété individuelle, pour parler de l’abondance des expériences) permettra de faire que les luttes et les espaces de gauche procurent du plaisir, et donc de sortir d’une vision du militantisme et des objectifs à atteindre comme sacrificiels.

Partie 1 : Jouissance partout, liberté nulle part. Psychopolitique du désir-conquête

Féministes et écologistes sont accusés par la droite de ne pas aimer le plaisir. Mais le souci est que le capitalisme et le patriarcat ont déformé le plaisir : la forme de plaisir que ces deux structures mettent en avant est réservé à quelques uns aux dépens des autres, rendu dangereux pour les femmes et les minorités de genre, limité au plaisir médié par l’accumulation matérielle. Le capitalisme prétend valoriser le plaisir en en faisant la promotion via la publicité et la valorisation de ce que l’argent permettrait d’acquérir, mais en réalité il en limite largement l’accès en privatisant les moyens d’y accéder et en ignorant les externalités des formes de plaisir qu’il met à disposition : le plaisir de quelques uns dépend de sacrifices pour le plus grand nombre (organisation de la raréfaction pour créer artificiellement une valeur).

Myriam Bahaffou théorise que la forme de désir promue par l’hétéropatriarcat et le capitalisme est le désir-conquête. Ce désir-conquête fonctionne par séquences répétées de tension / satisfaction de cette tension. On veut quelque chose, on économise (ou on élabore une approche) pour l’obtenir, on l’obtient puis on s’en lasse et on se fixe sur un autre objet de désir. Le plaisir n’est pas disponible pour tous, il se mérite en échange de sacrifices, d’efforts (et réciproquement, une fois les efforts faits il devient inacceptable de ne pas avoir sa dose de plaisir en échange). La chose réelle n’est jamais aussi bien que la chose fantasmée, donc la séquence est répétée ad nauseam. Au vu de la répétition du même, il est nécessaire de chercher des versions toujours plus intenses ou plus fréquentes pour avoir la même dose de plaisir. Dans la sexualité ça se traduit par les conquêtes à répétition, ou la sexualité (ou consommation de pornographie) qui dérivent vers des variations toujours plus hards.

Le désir conquête hétéropatriarcal ne valorise qu’une seule forme de sexualité et d’érotisme, suivant un script ultra-pauvre, avec deux rôles assignés selon les genres perçus. Le premier actif, violent, conquérant, dans le sexe comme dans le reste de ses interactions avec le monde. Le second rôle passif, dans le care. Le désir y est inféodé à la violence, à réussir à outrepasser des résistances, à être le gagnant de l’interaction. Cette mentalité se retrouve aussi dans l’exploitation des ressources naturelles, des êtres vivants non-humains et des écosystèmes : il ne faut pas collaborer et être mutuellement bénéficiaire, il faut obtenir un profit, aux dépens des autres sujets participants à l’interaction. Dans la même logique, les institutions et personnes impliquées dans les projets de colonisation ont toujours reproché aux colonisé·es une sexualité trop libre et trop débridée, qu’il convenait de réguler : la colonisation est notamment un projet de discipline des désirs.
À l’extrême, le désir-conquête se retrouve dans les meurtres de travailleureuses du sexe trans par leurs clients, par l’alignement derrière un leader fasciste qui promet de retrouver un âge d’or (= un âge où les désirs des gagnants seraient satisfaits) en opprimant des minorités (= conquête).

Attention de ne pas tomber dans une essentialisation de tout désir masculin comme désir prédateur (et par rebond voir toutes les femmes qui aiment les hommes comme des femmes aliénées qu’il faut sauver de leur désirs autodestructeur) : on en vient vite à réinventer la posture réactionnaire qui professe que le sexe/désir (d’une catégorie de personnes) serait mauvais en soi.

Partie 2 : Composter l’égo, multiplier les devenir queers

Le régime hétérosexuel veut figer des identités bien définies et immuables : définitions de ce qu sont les hommes et par opposition les femmes, définition de la famille, définition de la sexualité acceptable. C’est par essence un régime conservateur. À l’opposé, la queerness revendique la fluidité, le changement dans les façon de vivre et d’interagir avec le monde.

Les féministes qui revendiquent la féminité peuvent se voir accusées d’avoir intériorisé les dominations. Mais il faut revendiquer de ne pas voir la féminité comme une essence (être une femme) mais comme une performance (adopter une présentation fem). De toute façon, un corps féminin sera toujours scruté, donc autant se présenter comme on veut et dédramatiser la performance de genre. « Squatter la féminité » et rendre visible l’artificiel de la performance en ne performant pas un genre « propre » : aller vers de l’ultra-féminité trash plutôt que la performance qui reste dans le cadre de ce qui est valorisé par le patriarcat. Surperformer son genre assigné peut être aussi dérangeant et subversif que de performer le genre opposé : il n’y a pas que les butchs et les mecs qui mettent du mascara qui contreviennent à l’ordre hétérosexuel, les femmes qui jouent à la bimbo tout en en ayant conscience aussi.

« L’idée d’un désir « humain », humaniste, civilisé, respectable, a été une manière de vider le désir de sa dimension écologique, organique, et de rendre sale tout ce qui était ramené à la terre, au sexe, à la sensualité, en opposant l’amour pur – l’agapé – comme la plus haute expression de la vie dont les animaux et les animalisé·es étaient exclu·es. »

Sortir d’un désir toujours orienté vers une féminité normée, vers la blanchité, vers un script actif/passif. Valoriser le black love, le T4T comme des pratiques des communautés marginalisées qui se réapproprient le désir envers elleux-mêmes plutôt que de souscrire à la haine de soi et l’envie de ressembler à la bonne meuf hégémonique (dans le même temps, ne pas accepter la fétichisation).

Partie 3 : l’expérience au cœur de l’éropolitique

Faire des expériences, au sens de tester des trucs, voir ce que ça déclenche chez nous, accueillir les sensations et être dans le moment présent. Vivre l’expérience pour elle-même et non pour capitaliser dessus. Tenter des trucs inconnus et prendre des risques (Yes day?). Sortir de sa zone de confort. Myriam Bahaffou s’oppose à la culture du consentement balisée point par point, qu’elle qualifie de « politique sécuritaire du trauma », une réponse de protection par rapport au désir-conquête, mais paralysante. L’autrice voit les politiques de l’intersectionnalité comme une façon de sortir des rôles dominant·e / dominé·e : une même personne peut être d’un côté ou de l’autre de ces rôles durant les différentes interactions qu’elle vit, ce qui est une grille de lecture qui aide davantage à progresser et à la réflexivité que l’assignation à un rôle figé de bourreau ou victime. Caveat sur la culture du consentement : pointer ses limites ne doit pas conduire à filer à des free pass à des connards qui agressent : si on a ce cadre en place c’est déjà un progrès par rapport au régime strictement hétéropatriarcal. Ce cadre doit être discuté mais uniquement avec des personnes de bonne foi.

L’usage de la psychologie féministe (à base « d’attachement anxieux » et de « freeze/fight/flee/fawn ») est conçu selon l’autrice par les milieux blancs et bourgeois coupés de leurs émotions, qui ont besoin de les surintellectualiser pour les reconnaître. Il est peu pertinent d’appliquer cette grille de lecture aux minorités sociales et raciales, et de leur demander de s’y conformer, de ne pas faire trop de bruit, et de se renseigner seul dans leur coin sur ces enjeux sous peine d’être excommuniés de la commu. La politique sécuritaire du trauma vise à tout sécuriser et à baliser à l’avance les interactions pour éviter de réactiver les traumas chez celles et ceux qui en ont été victimes. Ça part d’une bonne intention, mais au risque d’empêcher la survenue d’expériences au nom d’une sécurisation par anticipation et d’accepter n’importe quelle réaction de la part des personnes labellisées comme traumatisées (free pass pour faire de la merde à leur tour)

L’autrice énonce ensuite différentes expériences qu’elle a vécu et ce que ça lui inspire, j’ai pris des notes à des degrés inégaux sur les 4 : BDSM, psychédéliques, jeûne, twerk.

Pratique du BDSM : pour Myriam Bahaffou, pas d’intérêt à cette pratique si elle est totalement encadrée à l’avance, c’est une expérience qui doit pousser à dépasser des limites, à expérimenter avec un·e partenaire dans la/lequelle on a confiance, et qui sera capable d’improviser les évolutions de la séance. Accueillir la douleur comme une expérience (côté sub), ne pas juste « jouer à dominer » sans aller trop loin côté dom. Il y a un côté excitant / pervers / empouvoirant à jouer avec des rapports de pouvoir réels et de jouer avec des fantasmes pas forcément idéologiquement clean. Le BDSM qu’elle pratique n’est pas à visée thérapeutique / déconstructrice non plus, c’est une expérience qui vaut pour elle-même, sans externalité.

Consommation de psychédéliques : permet de dissoudre l’égo, de se connecter au monde d’une autre façon et de perdre le contrôle, trois actions qui semblent nécessaires à Myriam Bahaffou pour pratiquer une éropolitique. Il n’est pas possible de diriger un trip, c’est une expérience en soi. Après, faire des trips ne constitue pas une politique (et Myriam Bahaffou met en garde contre la récupération néolibérale de ce genre d’expérience, avec les retraites psy, le microdosing pour libérer sa créativité dans le cadre du taff), mais permet de requestionner ses présupposés, et de tenter de réimporter ce décentrage dans le reste de sa vie et de son action politique.

Le jeûne comme un autre état de conscience modifié : là aussi jouer avec des limites, changer son rapport à l’alimentation, à son corps, à sa productivité. Jeûner modifie le fonctionnement du métabolisme, et permet de manger en pleine conscience plutôt que mécaniquement.

En conclusion, grosse recommandation, le livre est largement discuté dans une série d’entretien avec l’autrice dans le podcast Renverser la table :