Archives par mot-clé : roman

Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Pride and Prejudice x L’Éducation sentimentale

Roman italien de 1958. Dans les années 1860, Fabrizio, prince de Salina en Sicile voit la révolution italienne déferler sur son île et déposer le roi de Sicile. Désabusé, il constate que les changements au sommet de l’État ne sont finalement qu’apparents, une classe dirigeante en remplaçant une autre au sommet de la pyramide sans que rien ne change plus avant, la Sicile étant un pays trop fatigué et trop persuadé d’avoir raison pour changer. Fabrizio assiste cependant en même temps à la lente disparition de son monde aristocratique pour un nouveau monde bourgeois, des usages et des savoirs disparaissant avec lui.

J’ai beaucoup aimé. C’est un classique à côté duquel j’étais passé, mais qui vaut le coup. Le côté fin de règne désabusé est très bien rendu. Les personnages – au premier rang desquels Fabrizio – sont bien écrits, l’opportunisme politique et la perception du sens de l’Histoire de Tancredi qui permet à la famille de ne subir aucun désagrément avec le changement de régime est bien rendu. La perception aigue du monde par Fabrizio sans qu’il n’ait pour autant aucune prise sur lui est intéressante.

Anima, de Wajdi Mouawad

Pour le point de vue d’OC sur le même roman, allez voir ici.

Roman de 2012. Au Québec, une femme est assassinée de façon sordide. Son mari va se mettre à la recherche du meurtrier, à travers le Québec, les réserves indiennes d’Amérique du Nord, les États-Unis. Toute la narration va être faite du point de vue d’animaux présents sur les lieux où le mari se rend.

Le concept est intéressant, mais j’ai été assez déçu par la réalisation. D’une part, le fil narratif à base de femme assassinée pour que des mecs puissent faire des affaires de bonhommes, bof. Surtout que le motif est réitéré plus loin. Y’a d’autres occurrences de violence assez gratuite par ailleurs, et clairement décrites avec trop de détails pour mon goût.

Et de plus, le côté « voix animales » est assez mal rendu je trouve : on passe par plein de narrateurs et d’espèces, mais à part pour quelques unes, le côté préoccupation et perceptions spécifiques à une espèces sont peu rendues : les animaux se préoccupent avant tout de la présence de cet humain spécifique dans leur environnement. Le style est par moment beaucoup trop ampoulé pour moi aussi.

Concept intéressant mais thème et réalisation décevante, je ne recommande pas. Lisez plutôt du Morizot pour des points de vue animaux.

Numérique (Brevis est) de Marina et Sergey Dyachenko

Second livre dans la série de romans fantastiques de ces deux auteurs russes. Un univers différents mais beaucoup de thèmes et de structures communes avec Vita Nostra. On a l’introduction d’un adolescent solitaire dans une réalité cachée, des mentors ultra-exigeants aux pouvoirs incommensurables, la suggestion que notre monde n’est que la projection sur une toile d’un ensemble plus vaste…

Je pense que Vita Nostra réussissait cependant plus son coup : l’univers était plus original, et il y avait plus de personnages intéressants : là le héros est très très seul. L’édition que j’avais avait aussi des retours à la ligne en pleine phrase occasionnellement, et j’ai trouvé la traduction pas incroyable : quelques anglicismes, et des répétitions de passages/phrases qui sortent un peu de l’univers, ce qui est toujours dommage.

Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk

Roman polonais de 2009. La narratrice vit dans un hameau isolé sur un plateau dont les routes d’accès sont coupées en hiver. Un de ses deux voisins, braconnier, meurt d’un accident en plein hiver. Mais la narratrice est persuadée que les animaux se vengent des humains et s’attaquent aux chasseurs. Elle envoie une flopée de lettres aux autorités qui ne répondent pas et décide de mener sa propre enquête.

J’ai bien aimé. C’est assez difficile à décrire, l’ambiance est assez particulière. La narratrice est assez ermite, elle vit selon ses rituels et ses façons de faire les choses. Elle a des relations sociales normales, des amis, des connaissances, mais elle en a aussi rien à faire d’être considérée comme la vieille folle du coin par une grande partie de la communauté. Cela donne un point de vue assez spécifique et original.

Téléréalité, d’Aurélien Bellanger

Le dernier roman de Bellanger, sur le paysage audiovisuel français et l’irruption de la téléréalité dedans. Le roman suit la vie d’un drômois qui va monter à Paris et faire carrière dans le milieu de la télé, d’abord comme assistant d’un présentateur puis rapidement comme producteur. Dans l’ombre, il va accompagner les évolutions des programmes télé, puis être un des acteurs de l’introduction de la téléréalité en France.

Le roman reprend pas mal la structure de La Théorie de l’Information, en plus condensé (le roman est court), jusqu’à l’espèce de twist de fin. J’ai bien aimé, plus que ses précédents romans qui partaient un peu dans tous les sens, là on a un propos unique et linéaire. Par contre petit défi pour Bellanger : écrire un roman avec un personnage principal féminin avec la même voix intérieure que ses héros habituels, parce que là la part des persos féminins était assez étique.

Notre-Dame du Nil, de Scholastique Mukasonga

Roman rwandais de 2012, décrivant la vie dans un pensionnat de jeunes filles de bonne famille dans le Rwanda des années 70s, alors que les tensions ethniques entre Hutus et Tutsis s’accentuent. Le livre raconte la vie de l’institution, le pélerinage annuel à la statue de Notre-Dame du Nil d’où le pensionnat tire son nom, une visite de la reine Fabiola, les jeux d’influences entre les pensionnaires qui reproduisent les positions de leurs familles respectives (dans l’armée, dans le gouvernement…), leur relation aux adultes (les Sœurs qui tiennent l’établissement, le prêtre lubrique, les professeurs belges, français ou rwandais, le sorcier du village proche, leur famille…), et la montée progressive des persécutions des Tutsis, jusqu’à l’irruption de miliciens au pensionnat, qui viennent chercher « les filles du quota ». C’était intéressant, je connaissais peu l’histoire rwandaise – et je prend rarement l’occasion de lire de la littérature écrite par des auteurices africain.e.s, c’était bienvenu.

Dieu, le temps, les hommes et les anges, d’Olga Tokarczuk

Roman polonais de 1996. On suit sur un demi-siècle la vie dans le petit village polonais d’Antan. Il s’avère qu’Antan est l’axe du monde, et que tout ce qui s’y passe est d’une importance cruciale. Le livre est composé de court chapitres, variant à chaque fois le point de vue. Certains reviennent et sont des fils conducteurs, d’autres ne sont présentés qu’une fois. La majorité sont des points de vue d’humains, mais on a aussi ceux d’objets, d’animaux ou d’anges gardiens. On voit l’influence des deux guerres mondiales sur Antan ainsi que les évolutions propres au village, les mariages, les enfants. Deux éléments de fantastiques parcourent le roman sans être approfondis plus que ça : un des personnages explique à un moment que rien n’existe hors d’Antan et que les gens qui pensent en sortir restent paralysés à la frontière du village et forment de faux souvenirs ; un autre personnage reçoit un jeu qui est supposé représenter la totalité de l’univers et est composé de huit mondes enchâssés successivement créés par Dieu, avec Antan au centre.

C’était sympa à lire, sans être la révélation de l’année.

Vita Nostra, de Marina et Sergey Dyachenko

Roman fantastique ukrainien. Une adolescente est admise dans une école de magie. Trope usé jusqu’à la corde ? Dans la fantaisie anglo-saxonne peut-être, mais là on en est loin. L’héroïne ne veut pas du tout aller dans cette école, on l’oblige à s’y inscrire et à être assidue en cours sous peine de voir sa famille être gravement blessée. L’enseignement est fastidieux, l’internat hors d’âge, tous les élèves terrifiés. Et pourtant Sacha va peu à peu aimer l’enseignement qu’on lui prodigue, trouver sa place et tout faire pour dissimuler la vérité à sa famille.

J’ai bien aimé. C’est assez perché, une description détaillée d’études ésotériques mais austères, consistant essentiellement à apprendre par cœur des textes incompréhensibles sous menace permanente. Les élèves sont tous traumatisés à des degrés divers par leur enseignement, personne n’est épanoui ou heureux, mais ça reste étrangement plaisant à lire et prenant.

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

L’histoire croisé d’un assistant parlementaire un peu veule et d’une hackeuse qui plonge dans la paranoïa suite à l’arrestation de son compagnon.

Le livre revient sur les actions des Anonymous, sur la captation de l’image des hackers par des firmes d’infosec, sur le harcèlement et flicage numérique des femmes par des hommes violents, et sur l’impact du mouvement des Gilets jaunes et de l’élection de Macron sur la vie politique française.

Je n’ai pas pas été transporté, l’écriture sonne un peu articificielle. La ligne narrative d’Antoine souffre de la comparaison avec La Tannerie, qui traite mieux des sujets similaires ; celle de L fait très « les hackeurs racontés par qq qui ne connait pas le milieu » – même si la description est correctement documentée, on sent l’extériorité. Le passage que j’ai préféré est probablement la fin à la Vieille Ferme, mais c’est court.

J’avais largement préféré le précédent roman de l’autrice, L’Art de Perdre.

La Tannerie, de Célia Levi

Roman français de 2020. Jeanne, jeune adulte arrivée à Paris depuis sa Bretagne natale, décroche un contrat de 6 mois en tant qu’accueillante à la Tannerie, lieu culturel à la mode situé dans une ancienne friche à Pantin. Au contact de ses collègues et au fil de son quotidien à la Tannerie, Jeanne découvre un univers complètement différent de celui dont elle est issue. Ses collègues suivent l’actualité, parlent de politique, namedroppent des artistes et des penseurs, connaissent les restaurants et les bars à la mode… Jeanne se laisse totalement impressionner par ce mode de vie et notamment par Julien, son supérieur très beau et toujours prêt à sortir un discours conceptualisant bourré de références.

Jeanne s’acclimate peu à peu à ce monde, au point d’avoir honte de ses origines, de l’absence de chic de sa famille paysanne. Elle devient en partie transfuge de classe, mais uniquement en terme de capital culturel, son salaire étant misérable. En parallèle, elle a aussi un éveil à la politique avec la présence de campements de migrant.e.s proches de la Tannerie, les conflits sociaux de basse intensité dans le lieu culturel, et surtout toute la séquence Nuit Debout qui se déploie dans la seconde partie du roman.

C’était fort bien. J’ai mis un peu de temps à rentrer dedans. Au début l’héroïne est complètement déboussolé, et l’écriture retranscrit bien ça, mais du coup c’est pas la partie la plus sympa à lire. Peu à peu elle prend ses marques et ça devient très cool. Le roman montre bien le décalage entre les discours et les pratiques (le directeur de la Tannerie qui fait mettre une banderole avec une citation absconse de Césaire en soutien aux migrants tout en autorisant les CRS à circuler dans le lieu pour éviter une occupation ; Julien qui pérore sans fin sur le sens de l’Histoire avec un pote au bistro après avoir fait 30 minutes de manif), mais il montre aussi comment c’est facile de se faire avoir par tout le vernis de références et de namedropping. Jeanne est une héroïne volontairement naïve, le/la lecteurice est plus à même qu’elle de voir comment ce qu’elle prend pour argent comptant est de la poudre aux yeux, mais c’est aussi logique que ça marche.

Le roman reprend une forme classique : celle de l’arrivée à la capitale d’un.e jeune provincial.e ambitieu.se.x. Mais Jeanne n’est pas Rastignac ou Georges Duroy, et surtout l’époque n’est pas la même. Au lieu de lui ouvrir les antichambres du pouvoir, on lui propose un contrat à temps partiel de 6 mois qui pourra être renouvelé, tout en lui faisant miroiter comme à tou.te.s ses collègues un potentiel CDI au bout du chemin.

C’était fort bien écrit et ça décrit très bien le milieu des petites mains de la culture et les contradictions qui le traversent ; les personnages secondaires sont très réussis et permettent de montrer différentes facettes des employé.e.s de la Tannerie.

Je recommande.