Archives de catégorie : Culture/Procrastination

Films et séries

Films :

Le Trésor de la Sierra Madre, de John Huston. Film de 1948 où Humphrey Bogart joue avec deux autres acteurs un trio de chercheurs d’or américains dans la sierra mexicaine. Brigands, outsider, jalousie, tout y est. Le film se passe sur un rythme lent mais dure 2h donc il y a pas mal de péripéties au final. Les acteurs sont excellents et l’histoire à un petit côté tragédie grecque intemporelle.

The Congress, d’Ari Folman. Robin Wright, jouant son propre rôle, accepte de se voir digitalisée pour que le studio Miramount puisse utiliser son image dans n’importe quelle production. Ce faisant, elle devient l’égérie de la révolution numérique qui va mélanger réalité et fiction de façon indiscernable … Un film assez perché et audacieux dans son traitement, qui se perd dans quelques longueurs et arcs narratifs convenus et dispensables, mais dans l’ensemble très intéressant à regarder.

Salaam Bombay!, de Mira Nair. Film sur les enfants des rues de Bombay dans les années 80. C’est pas un film avec un sujet très joyeux et il ne romanticise pas la vie de ses sujets (prostitution, prison, drogues, tout y est), mais c’est un beau film néanmoins. Les acteurs étaient vraiment des enfants des rues, ce qui est assez notable.

Impardonnable, de et avec Clint Eastwood. Un ancien cow-boy rangé de la boisson et des meutres accepte un contrat pour gagner 1000$ pour élever ses enfants, dans un Far-West qui n’accepte plus les règlements de comptes extrajudiciaires. Eastwood met en scène le crépuscule du Far-West dans une histoire parfois un peu lente mais impressionnante.

Relève de Thierry Demaizière et Alban Teurlai. Sur la création du ballet Clear, Bright, Loud, Forward par Benjamin Millepied en parallèle avec ses fonctions de directeur de la danse à l’Opéra de Paris. Bien filmé, cool musique, une perspective intéressante sur la création artistique non pas isolée mais prise en relation avec tous les autres facteurs qui vont l’influencer : administratif, conflits sociaux, aspects techniques, choc des cultures, …

De Battre mon Cœur s’est arrêté, de Jacques Audiard. Un film avec des gens pas très heureux et pas très sympas, dont un qui tente de trouver une issue. C’est joliment filmé, c’est déjà daté alors que c’est pas si vieux (ou alors je vieillis vraiment plus que ce que je me rends compte. La vieillesse est un naufrage et elle commence à 25 ans. Bref), ça parle de relations familiales et d’épanouissement personnel.

Jeux vidéos :

Kairo. Des architectures impossibles, aucun contexte, des énigmes pas très compliquées. C’est sympa. Y’a une histoire cachée, mais je l’aurai jamais trouvée si je ne l’avais pas lue sur la page wikipedia du jeu. C’est calme et joli mais c’est pas dément non plus.

Papo y yo Des architectures impossibles, des énigmes pas très compliquées, quelques finitions manquantes dans les interactions entre éléments, mais un jeu qui prend aux tripes et vous donne des sentiments. Récemment porté sur Linux dans Steam. Je recommande.

Séries et dessins animés :

The Man in the High Castle Adaptée du roman de Philip K. Dick. Très lente, intéressante dans son esthétique, joli générique, mais un scénario sans intérêt, qui évacue les questions intéressantes du bouquin de Dick. Les premiers épisodes sont très prévisibles dans leur déroulement et certaines lignes narratives sont superflues, mais une belle attention portée aux détails pour nous présenter un monde dyschronique dans lequel l’Amérique s’est très bien accommodée de la victoire nazie. Après, c’est leeeeeeent et convenu.

Galavant, saison 2 Je n’ai pas été enthousiasmé par les deux premiers épisodes, mais ensuite la série repart aussi bien quand durant la première saison. Plein de chansons absurdes, des personnages qui s’accrochent à leurs clichés et qui n’en sont que plus géniaux, un Moyen-Âge de pacotille, ♥.

Rick and Morty, par Dan Harmon. Série animée, hommage à toute la SF dans son intégralité. Un grand-père scientifique génial, alcoolique et sans scrupule et son petit-fils voyagent à travers les dimensions et l’espace dans des aventures existentialistes et plus absurdes les unes que les autres. Très réussie. [EDIT 2020 : J’ai un peu changé d’avis sur R&M au fur et à mesure. Il y a toujours de très bons épisodes, jusque dans les derniers que j’ai vu (l’épisode sur la continuité narrative notamment), mais y’a aussi des moments pas très intéressants, où bon, tu attends un peu que l’épisode se passe. Rick est un personnage trop puissant et indifférent pour que la série puisse lui opposer des enjeux intéressants, que ce soit en terme de narration où d’évolution du personnage.]

Luther, saison 4. Un peu moins réussie que les précédentes, on sent que le concept s’essouffle. Idris Elba traîne toujours son spleen de détective en proie à l’horreur du monde, les criminels sont toujours horribles.

Mudam

Il y a un musée d’art contemporain au Luxembourg, que j’ai bien évidemment visité. Et il y avait une super expo (Eppur si muove, en partenariat avec le CNAM), mêlant art contemporain et sciences techniques. Plein d’œuvres sympa et absurdes.

Une des œuvres présentées dans la partie "technologie et application"
Une des œuvres présentées dans la partie « technologie et application »

Cadran solaire avec canon de midi (la loupe concentre les rayons sur la mèche)
Cadran solaire avec canon de midi (la loupe concentre les rayons sur la mèche)

Outils d'un tourneur
Outils d’un tourneur

Détail de l'architecture du musée
Détail de l’architecture du musée

Hélice
Hélice

Les vitraux sont en radiographie. Wim Delvoye, 2006
Les vitraux sont en radiographie. Wim Delvoye, 2006

Chapelle gothique en métal, a steampunk wetdream
Chapelle gothique en métal, a steampunk wetdream

Vespa, vue éclatée
Vespa, vue éclatée

Eric Van Hove V12 Laraki Recréation des pièces d'un moteur de Mercedes par des artisans marocains
Eric Van Hove
V12 Laraki Recréation des pièces d’un moteur de Mercedes par des artisans marocains

Identité n°2, 1973, Piotr Kowalski
Identité n°2, 1973, Piotr Kowalski

Verrières du musée
Verrières du musée

Gala, de Jérôme Bel

Vu au théâtre de la ville. Sur invitation de Marion N.L., qui l’avait déjà vu à la Commune (je crois). C’est un spectacle de danse avec des danseurs professionnels et amateurs passant sur plusieurs styles de danse, successivement ou simultanément. C’est inclusif, c’est très cool, j’avais un peu envie de frapper mon voisin qui riait sur les passages les moins réussis, mais au bout d’un moment la mayonnaise prend (cette expression vous est offerte par l’année 83) et tout le public est à fond sur tous les acteurs.

Perso ça m’a fait poser pas mal de question sur ma pratique de spectateur (on avait des super places au rang 2), j’ai un rapport assez distancié et intellectualisé à ce qui se passe sur scène, j’étais limite « Oh c’est bon c’est un peu facile » quand la salle faisait « Awwww » quand c’était au tour des enfants de passer. Mais du coup est-ce que je réprime pas aussi mes sentiments dans ce genre de cas ? Je me laisse beaucoup plus porter par les émotions brutes quand je regarde un film tout seul chez moi par exemple et que je suis pas en représentation devant mon copublic. Bref. Questions, questions. Si vous avez l’occasion d’y aller allez-y, c’est très cool.

Pinocchio, de Joël Pommerat

J’aime pas l’histoire de Pinocchio. J’oublie périodiquement, mais c’est vachement sombre et ultra moralisateur (soyez de bons enfants ou tous les malheurs du monde vous tomberont sur la gueule. Yay). Ceci posé en préambule, la mise en scène de Pommerat était superbe. Un narrateur qui semble être Pinocchio adulte, des changements de scène pendant qu’un seul personnage est éclairé, des effets spéciaux réussis (la mer faite avec de la fumée et un laser bleu, vachement cool). La pièce est publicisée comme accessible aux enfants, mais ça n’a pas poussé Pommerat à retirer la scène de pendaison ni le fait de faire travailler un animal jusqu’à l’épuisement avant de le noyer pour récupérer sa peau. Pinocchio, quoi.

Anti-Ice, de Stephen Baxter

L’Empire Britannique découvre une source d’énergie surpuissante dans les années 1850, développe une technologie à l’avenant et en profite pour imposer son point de vue à l’Europe entière. La majorité du roman est un peu laborieuse, avec un personnage un peu clueless qui découvre toute ces merveilles et va sur la Lune… En fait le plus intéressant c’est l’intro et la conclusion décrivant l’expansion de l’Empire Britannique et les orientations qu’il prend avec son pouvoir incontesté, rejouant la seconde guerre mondiale et la guerre froide avec un siècle d’avance.

Films

Films :

Le Faucon maltais, de John Huston. Un classique de film noir. On sait pas trop ce que font les personnages par moment mais très bien sinon. Bogart joue un dur désabusé et macho, les personnages sont tous manipulateurs et à la poursuite d’un trésor fou, les plans et cadrages sont expressifs, vraiment cool.

Metropolis, de Fritz Lang. Sorti en 1927, situé en 2026, science-fiction et expressionnisme allemand. Une réflexion sur la lutte des classes mais avec un point de vue un peu pourri (que Lang lui-même a renié), mais de superbes images et une réalisation qui est partie très très loin (la scène de danse à Yoshirawa, la mort qui danse, les réunions dans les catacombes…)

Before Sunrise, de Linklater. Film romantique des années 80, où un américain rencontre une française dans un train pour Vienne. Ils décident d’y descendre et de passer une journée et une nuit ensemble avant de se séparer. Au début on se dit juste que les personnages sont idiots, mais au fur et à mesure du film j’étais de plus en plus persuadé que c’était voulu de la part du réalisateur : il les montre incertains, tentant de s’impressionner mutuellement puis sur la toute fin acceptant de se montrer vulnérables. Après il y a une esthétique des années 80s et une discussion badante d’un point de vue féministe où on vous dit que les femmes veulent faire du mal aux hommes, mais sinon film intéressant.

Star Wars VII, the Force awakens, de JJ Abrams. Un Star Wars de facture classique. Très beaux décors, des planètes qui semblent faire la taille de la Meurthe et Moselle, beaucoup trop de fils narratifs pour un seul film, des problèmes de filiation. Des héros un peu différent de d’habitude: des vieux, une femme, un noir. La situation politique est incompréhensible par contre (et semble diverger de l’univers étendu) et y’a des trucs qui sont juste mis en place pour les deux suivants. Mais c’était sympa à aller voir.

Les Dissociés, de Golden Moustache. Petit film d’une heure et quart racontant l’histoire de deux personnes qui acquièrent la faculté de changer de corps par contact physique et à qui il arrive des trucs épiques. C’est bien foutu, efficace, les ramifications du changement de corps sont bien exploitées.

XCOM, enemy unknown

Jeu de stratégie avec gestion des ressources et système de combat au tour par tour où l’on défend la terre contre une invasion extraterrestre. Un peu trop militariste pour moi dans son esthétique, mais sympa à jouer. Par contre je l’ai jamais fini parce que comme je remplissais pas l’objectif principal des missions les ennemis sont montés en puissance bien trop fortement par rapport à mes compétences en jeu vidéo, je peux plus remplir les objectifs et j’ai la flemme de recommencer une partie.

Fantastique !

Exposition au Petit Palais (jusqu’au 17/01), vue avec mes grands-parents. Les estampes étaient très belles. Malheureusement je n’avais qu’un téléphone portable pour faire des photos, ce n’était pas idéal. C’était la première fois que j’allais au Petit Palais, j’aime beaucoup son architecture et les mosaïques style Art Nouveau.

Promenade et éclairages par le sol
Promenade et éclairages par le sol

Détail de la mosaïque.
Détail de la mosaïque.

Détail des mosaïques
Détail des mosaïques

Détail d'un escalier du Petit Palais.
Détail d’un escalier du Petit Palais.

Ichikawa Ebizō V dans le rôle de Kezori Kuemon
Ichikawa Ebizō V dans le rôle de Kezori Kuemon

(Mon grand-père faisait remarquer une certaine ressemblance avec le portrait canonique de François premier, et effectivement :
1515, Marignan !
François premier par Jean Clouet

Village sous la neige
Village sous la neige

Dragons
Dragons

Nozarashi Gosuke, par Kuniyoshi
Nozarashi Gosuke, par Kuniyoshi

Article invité : une analyse de l’œuvre de Lemony Snicket

Aujourd’hui, un article écrit non pas par moi mais par une certaine Marion N. L., éminente littéraire qui avait la flemme de chercher un autre support me fait l’honneur de choisir mon blog pour publier son analyse de l’œuvre de Lemony Snicket. Et sans plus attendre je lui laisse la plume. D’autant plus que c’est un article fleuve…

Il y a longtemps que je comptais écrire quelque chose sur la vie et l’œuvre de Lemony Snicket, bien que Lemony Snicket se soit déjà fort bien acquitté de la tâche lui-même. Très longtemps à vrai dire : sans doute depuis le moment où j’ai fini le dernier tome des Orphelins Baudelaire, superbement intitulé La Fin (oui, à l’époque je lisais encore en français. Allez mépriser quelqu’un d’autre, j’ai du travail. Par ailleurs, lisez La Fin. Mais pas avant le Début. If there is indeed one.) Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps à cause d’un bout de raifort, de Robert Browning et de quelques questions existentielles de type germanopratin, je me suis dit en mon for intérieur bouleversé qu’il fallait que le monde sache.

Et aujourd’hui, alors que je viens de finir, environ dix ans plus tard, All the Wrong Questions (Oui, je lis en anglais maintenant. Go to hell.), je me dis qu’il est vraiment temps, en effet, que le monde Sache.

All the (kind of) rightful questions

Who is Daniel Handler ?

Daniel Handler est un homme selon mon cœur. Daniel Handler est un excellent prête-nom. Daniel Handler n’est pas Lemony Snicket, ou presque. Daniel Handler a – peut-être, potentiellement, possiblement, sans certitude – écrit « pour la jeunesse » Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, et plus récemment All the Wrong Questions. Daniel Handler est également l’auteur, me semble-t-il, de divers romans pour adultes authentiques certifiés véritables, qu’il faudrait vraiment que je lise un jour, et dont Wikipédia m’apprend qu’ils ont l’air entièrement déprimants. « Quelle surprise ».

PS : Une dernière chose sur Handler : il a écrit le conte de Noël, enfin d’Hanukkah, qui a le meilleur titre du monde. Ça s’appelle « The Latke Who Couldn’t Stop Screaming ». Vous voyez ce qu’est un latke ? C’est un genre de galette de pommes de terre et c’est yiddish. And it couldn’t stop screaming. How awesome is that ?

Who Could Snicket Be At This Hour ?

Daniel Handler a pris il y a 15 ans le pseudonyme de Lemony Snicket pour écrire des séries dépressives dont la presse prétend qu’elles seraient pour les enfants. Mais il ne faut pas croire tout ce que disent les journaux. Jusque là, rien de si inhabituel, mais.

Contrairement à d’autres, Handler a poussé très loin l’aventure : Lemony Snicket, narrateur des Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, est aussi un personnage de leur univers, et deviendra le héros à part entière de All the Wrong Questions. Handler se présente à tous les événements littéraires et promotionnels comme son représentant, et réussit à être plus stylé dans ce rôle que Romain Gary en porte-parole d’Émile Ajar. Il dit lui-même « Well, I am Mister Snicket’s handler ». Honestly.

Snicket serait une sorte d’auteur maudit au sombre passé, condamné à la clandestinité, qui suivrait partout trois orphelins dans leurs déboires.

L’histoire, un concept que nous allons vite apprendre ensemble à dépasser, est la suivante : après la mort de leurs parents dans un incendie louche, Violet, Klaus et Sunny (Prunille en français, et c’est merveilleux) sont baladés de tuteurs en tuteurs et de lieux étranges en lieux étranges. À chaque lieu son tome, du Laboratoire aux Serpents à l’Hôtel Dénouement, en passant par le lac Chaudeslarmes. Les trois orphelins méritants sont poursuivis par le vil comte Olaf, qui veut s’emparer de leur fortune.

Jusque là, on pourrait être dans la Bibliothèque Verte, et c’est tout à fait voulu. Sauf que.

Sauf que Handler-Snicket adore le pastiche et le maîtrise à la perfection, et passe l’essentiel des volumes à se moquer des histoires d’orphelins méritants récompensés par la vie.

Sauf que, comme on nous le dit à longueur de temps, tout va aller de mal en pis.

Sauf que la vilenie est en partie dans l’œil de l’observateur, ou peut-être sur sa cheville.

Sauf que Snicket, on le comprend petit à petit, n’est pas tout à fait étranger lui-même à l’histoire des orphelins Baudelaire et aux mystères qui vont s’accumuler progressivement, autour de la mort de leurs parents, autour de leurs différents tuteurs, autour du comte Olaf, autour d’un sucrier, autour de tout. Si vous aimez le mystère, lisez les orphelins Baudelaire. Mais si vous aimez les résolutions, lisez les Agatha Christie : comment nous le comprendrons aussi en chemin, l’essentiel dans la vie ce sont les questions, et certainement pas les réponses.

Handler a poussé le vice jusqu’à rédiger, après la première série, une Autobiographie Non Autorisée de Lemony Snicket. That’s how high is game is. Je n’ai pas vraiment le temps d’en parler ici, mais je crois que j’aime encore plus l’Autobiographie Non Autorisée que la première série. C’est une œuvre de faussaire et de poète, avec un gros travail autour de vieilles photos et de vieux faux documents. Si vous aimez les reptiliens et les francs-maçons, lisez l’Autobiographie. Mais APRÈS les Désastreuses Aventures (s’il vous plaît. Je sais qu’il y a 13 tomes mais on peut en lire un par jour. Je sais que la vie est courte, surtout vers La Fin, mais s’il le faut vous pouvez jeter les Chroniques de Narnia).

Et puis il y a All the Wrong Questions, dont la publication vient de se terminer. En lisant les Désastreuses Aventures, le lecteur un peu cynique avait de bonnes raisons de se dire que Handler aurait tout aussi vite fait d’offrir aux enfants un béret, un café noir et un paquet de cigarettes (et, à vrai dire, les œuvres complètes de Kierkegaard). Eh bien, c’est exactement ce qu’il a fait ensuite. Et c’est tout à fait remarquable. Je n’avais pas réalisé à quel point Snicket avait laissé un vide dans ma vie, jusqu’à ce que je lise All the Wrong Questions.

Les quatre tomes ont des titres formidables (Who Could This Be At This Hour ? When Did You See Her Last ? Shouldn’t You Be In School ? Why Is This Night Different From All Other Night ?). Les quatre tomes ont des personnages formidables. Les quatre tomes ont une ambiance formidable. Les quatre tomes délivrent des leçons de vie formidables. Ai-je mentionné les illustrations ? Elles sont formidables.

Je ne vais même pas m’embêter à vous résumer vraiment l’histoire, mais il me suffira de dire que le jeune Lemony Snicker nous fournit le rapport de ses activités dans la petite ville sur le déclin de Stain’d-by-the-Sea (qu’est-ce que je vous disais ? Formidable), où se trament de sombres complots. En bref, il se balade partout en jouant les détectives en herbe, recrute des petits jeunes talentueux qui parlent tous comme des films noirs des années 50, est sassy avec tous les adultes incompétents (pléonasme) qui croisent sa route, et distille assez de haine de soi pour battre à plate couture Katniss Everdeen dans un de ses mauvais jours. Et pendant tout ce temps, il porte une casquette.

When did you read it last ?

En abordant le sujet dans mon entourage, j’ai souvent été confrontée à un phénomène curieux : mes amis, qui sont pourtant des personnes fort respectables, intelligentes et sensibles (du moins pour la plupart) m’ont souvent opposé une fin de non-recevoir, sous la forme d’un « Oh non moi les Orphelins Baudelaire j’aime pas, ça m’a saoulé. » Ce que j’ai toujours trouvé étonnant dans la mesure où, il ne faut pas se mentir, la plupart de mes amis sont des intellos, et les Désastreuses Aventures m’ont toujours semblé être le livre pour intellos par excellence.

Snicket joue énormément sur cette connivence, en multipliant les allusions à différentes œuvres de littérature jeunesse ou adulte qui valent autant comme conseil de lecture que comme private joke pour lecteur cultivé. Je pense que nulle part ailleurs on ne trouvera un livre qui en recommande autant d’autres (et recommander en un seul volume Le Vent dans les Saules, Le Tour d’Écrou, La Métamorphose, toute l’œuvre de Dahl, Lowry, Snyder et j’en oublie, le tout à un public qui a potentiellement un peu plus de 10 ans, je trouve ça assez balèze).

Par ailleurs, Snicket ne s’en tient pas là : dans les noms, les lieux, les intrigues, il joue constamment avec une culture littéraire que l’on n’est pas obligé d’avoir (et que la plupart des lecteurs n’ont sans doute pas s’ils lisent à l’âge prévu. Soyons honnêtes, je n’ai compris qu’à la relecture pourquoi il était trippant que le banquier Monsieur Poe, frère d’Eleanora, envoie les orphelins Baudelaire dans un village où se trouve l’arbre à corbeaux Jamaiplus) mais qui crée une atmosphère très particulière. Dans le métier, les enfants, on appelle ça une intertextualité rondement menée. Ça peut sembler un tic d’écriture prétentieux, mais en réalité c’est beaucoup plus subtil et varié que ça n’en a l’air, et les livres ressemblent peu ou prou à une bibliothèque borgésienne pour qui sait regarder. Plus je relis et plus je m’émerveille. C’est peut-être juste moi. Et le structuralisme. But never mind the two of us.

Bon, je suppose que louer un livre parce qu’il parle d’autres livres n’est pas le meilleur moyen au monde pour le vendre aux foules. D’autant que je sais que l’on reproche souvent à Snicket son ton raisonneur et les multiples leçons qu’il prétend inculquer aux jeunes lecteurs en cours de route. Je dois dire qu’à ce stade (la fin de All the Wrong Questions, et après un passage rapide par le Tumblr de Snicket), je me demande s’il y a vraiment encore de jeunes lecteurs dans la salle. Mais admettons : peut-être que les Désastreuses Aventures et son prequel sont les livres que tout adulte bibliophile rêverait que chaque enfant ait lu, et que chaque enfant redoute qu’on essaye de lui faire lire. C’est quelque chose que je conçois, même si j’en conclus de très mauvaises choses sur les enfants.

Dites-vous donc que, si vous ne les avez pas aimés la première fois, c’est sans doute que vous étiez trop jeunes. Sérieusement. On parle de best-sellers anarcho-beckettien. Faites-les quand même lire aux enfants que vous aimez. Ça les instruira, ces petits cons.

Why Are These Books Different From All Other Books ?

Même si vous étiez jeunes et idiots, vous ne pensiez quand même pas que l’on essayait vraiment de vous expliquer le sens de « xénophobe» en plein milieu de la narration ? No way Fay Wray. On prend très vite conscience qu’il s’agit d’un tic du narrateur, ce qui en fait en réalité un trait de style. Et voici l’un des points qui me font vraiment recommander ces livres à tout un chacun.

On a beaucoup parlé de l’écriture plus ou moins blanche qui a cours en littérature jeunesse, et c’est vrai dans une certaine mesure. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a pas de style Rowling, mais on n’en est pas loin ; idem chez Suzanne Collins, voire chez Tolkien (on ne va pas parler de Meyer, parce que je viens de manger). Même Pullman, qui pourtant est un de mes autres dieux dans le domaine, n’a pas un style aussi marqué que Handler. Handler a pris l’écriture blanche, et il en a fait de l’or.

Pour être honnête, cette déclaration péremptoire s’applique surtout à All the Wrong Questions, avec son ambiance « Faucon Maltais ». C’est censé avoir été rédigé sur une vieille machine à écrire, et on y croit. Pour les Orphelins, c’est un peu différent : on retrouve cette économie de moyens, mais le point de vue n’est pas le même. On est beaucoup plus dans de l’absurde à l’anglaise, avec d’un côté les déplorations pseudo-lyriques du narrateur, ses quelques crises étymologiques, et de l’autre le cynisme parfois galopant et les rebondissements complètement improbables. Quoi qu’il en soit, et même si j’ai souvent entendu le contraire, c’est remarquablement écrit. Comme souvent dans ce cas, ça n’a l’air de rien, ça se moque gentiment de soi-même, et tout à coup, vous ne comprenez pas pourquoi, à la quatrième répétition d’une phrase sujet-verbe-complément, vous éclatez en sanglots.

Mais écoutons plutôt.

D’abord, pour rester dans le thème, quelques observations pragmatiques et détachées de la part de notre narrateur de 13 ans, qui aime la vie, les fleurs et le sourire des enfants :

« There’s no way to tell what will make someone break down in tears. There are some who will cry at the merest melancholy word, and there are some who need the longest, cruelest speech to even dampen one eyelash. There are those who will cry at any sad song but no sad book, and there are those who are immune to the most saddening newspaper articles but will weep for days over a terrible meal. People cry at silence or at violence, in a graveyard or a schoolyard. »

Cette citation exemplifie la manière dont le récit gère l’émotivité. Même si la perte et le chagrin sont peut-être les thèmes centraux des deux séries, ils sont toujours traités en sourdine, par allusions, avec une grande économie de moyens et beaucoup de pudeur. Ce qui, évidemment, rend la chose d’autant plus déchirante. C’est exactement la même chose quand il s’agit d’amour : on le comprend à peine, tant les choses restent de l’ordre du non-dit. Oui, on est dans ce genre d’histoire où Les Gens Se Comportent Comme Des Idiots En Ne Se Disant Jamais Les Choses. Comme dans la vie, donc. Cela peut paraître très agaçant si l’on attend des Résultats et une quelconque Réussite des actions entreprises par les personnages, et si on lit d’un œil rationaliste. Il ne faut pas.

« I wasn’t sad the way a spider isn’t an insect. »

Que dire ? Handler possède quelque chose comme un art de la comparaison, et il l’exploite à tout va. D’où le deuxième trait stylistique récurrent, la répétition (« Don’t repeat yourself. It’s non only repetitive : it’s redundant. ») Au niveau microscopique, ça donne un charme au texte, qui ressemble pour moitié à un recueil de maximes écrit par un entomologiste paranoïaque. Au niveau macroscopique, ça rejoint en partie l’intrigue, les personnages reproduisant sans cesse les erreurs de ceux qui les ont précédés. Je devrais fouiller thèse.fr pour savoir si quelqu’un travaille sur Handler. C’est clairement un fond de commerce rentable pour n’importe quel littéraire qui se préoccupe de cocher toutes les cases de la post-modernité.

Par ailleurs, pardonnez-moi mais je suis obligée de parler des noms. Il y a certains noms en littérature qui résonneront toujours pour moi d’une manière mystérieuse et merveilleuse, parce qu’ils ont l’air de contenir plus qu’eux-mêmes. Septimus Warren Smith en est le parangon. Mais ici nous avons : Violet Baudelaire. Dewey Dénouement. Carmelita Spats. Moxie Mallahan (« What’s the news, Moxie ? »). Ornette Lost. Polly Partial (from Partial Foods). Ellington Feint. Surtout Ellington Feint.

« Moxie stared after them like they were a circus leaving town. »

C’est une chose que l’on oublie trop souvent, mais Handler est drôle. Le plus souvent à froid, le plus souvent dans les pires moments, le plus souvent à contretemps, telle une April Ludgate steampunk enrhumée. I couldn’t be happier.

Et enfin, un peu de contexte pour la dernière : le héros est face à un puits et se demande si une personne qu’il aime beaucoup va l’y pousser ou non. Sans vous en dire beaucoup plus, c’est à mon sens un paragraphe qui sert à introduire une allégorie du Mal. Eh oui. Ce soir c’est cannellonis à la joie de vivre.

« All the reading and thinking you have done has pointed you toward a mystery of unspeakable size, and here it is. Here’s the dark thing you imagine very late, on very terrible nights. It has been beckoning you since you were a baby, when you emerged from the darkness of the womb. You didn’t know it then, but from that moment on you would float toward another darkness, all the mysterious days and mysterious nights of your whole mysterious life. Here it is, Snicket. Listen for this mystery that has been stalking you since they first inked your ankle. »

Nous disions donc, pour 10 ans et plus.

Allez, une petite dernière pour faire mon habile transition :

« I gave her enough answers that she could’nt say I wasn’t answering but not enough answers to answer anything. I’d learned how to do this almost as soon as I’d learned to talk. Everybody does. »

Oh, look who’s being meta.

Shouldn’t we be in School ?

Je pourrais vous raconter l’intrigue des deux séries. D’ailleurs, je l’ai fait. 10 minutes de ma vie que personne ne me rendra. Ces livres, en théorie, racontent donc bien quelque chose. Ils nous parlent en définitive d’une société secrète, et…

Dans les deux cas, il y a une histoire, il y a même une Histoire, et dans l’un comme dans l’autre, elles regardent l’adolescent benjaminien post-moderne dans les yeux et lui disent « Tu ne boiras pas de mon eau ». Pardon. C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases.

Ce que je veux dire, et c’est assez important, c’est qu’il y a dans ces livres une histoire qui dépasse les livres, qui résiste, qu’on ne peut pas raconter parce que la vie ne se raconte pas et que personne n’en connaît jamais tous les secrets.

Cette vérité de pilier de bar ainsi évoquée, permettez-moi d’enfiler mon costume de Super Littéraire.

N’en déplaise à Aristote, l’histoire n’a pas un début et une fin, elle n’a qu’un milieu où l’on débat inexorablement, parce qu’on arrive toujours à mi-parcours du film des autres, qu’on ne sait pas si cette fille avec le gorille a choisi d’escalader les immeubles de son plein gré, et que tout le monde est bien trop occupé à courir partout pour vous expliquer quoi que ce soit.

Je devrais être plus claire. En réalité, on débarque dans la série avec une idée commune aux lecteurs habitués de ce genre de littérature à savoir : s’il y a secret, on finira bien par en apprendre le fin mot, et les choses se régleront, en bien ou en mal (éventuellement, puisqu’on ne fait que nous le promettre). Il y a bien un secret. Il y en a même une foultitude. Et pourtant c’est le contraire qui se produit.

Les informations arrivent partiellement, hors contexte, et il faut un énorme travail de remémoration, une enquête patiente dans tous les textes liés à cet univers et un gentil stalking du site de Handler pour commencer à entrevoir un début de bout de théorie d’explication. Et encore. La beauté du livre, c’est de vous faire comprendre que les choses ne seront jamais plus claires, parce qu’elles ne sauraient l’être : ce sont comme ça que les choses sont. On est face au paradoxe de livres qui revendiquent continuellement leur appartenance à un monde de littérature, mais qui s’en détachent en se présentant en définitive comme la dure réalité, bien que l’univers décrit soit tout sauf « réaliste ». Vous suivez ?

Que se passe-t-il vraiment, j’entends au niveau narratologique, qui est évidemment le seul niveau qui importe, et ne me contredisez pas, j’ai Genette dans un coin et je n’ai pas peur de m’en servir ? L’histoire racontée résiste à la configuration du réel opérée normalement par la fiction. Je parle de ce côté « ordonné » qui nous rassure dans les récits, qui ont tendance, même pour les plus subtils, à nous montrer une sorte de maquette de la vie. Cela concerne en priorité les formes les plus purement narratives que sont les contes, les épopées (là on est même dans le carrément schématique), mais aussi énormément de romans, disons jusqu’à la première moitié du 20ème siècle. On rencontre des personnages, ils accomplissent une quête, ils apprennent quelques secrets, affrontent quelques épreuves, meurent ou se marient et vivent heureux pour toujours, let’s dance to Joy Division.

Je schématise volontairement, pour vendre mes cartes postales et mes crayons, mais c’est une réalité des modes de récit. Si vous ne me croyez pas, relisez votre Ricoeur. Avec Snicket, on est plutôt du côté célino-nihiliste de la balance (passez moi l’expression. Come on). Mettre en scène la difficulté à raconter, ce n’est pas nouveau, mais enfin le proposer en littérature jeunesse, lieu du conte et de la quête par excellence, c’est quand même assez gonflé. Carry on, Harry, your Horcruxe is in another castle.

Or donc, s’il arrive bien moult aventures à nos malheureux héros, on n’a jamais le fin mot de la fin du secret du mystère mystérieux qui tue, que l’on serait en fait bien en peine de résumer, si ce n’est en ces termes : « Non mais en vrai, au fond, hein ? Il se passe… vraiment… quoi ? Et le sucrier ? Hein ? ». Voilà. Vous voyez l’idée.

« Si vraiment il n’y a rien, quel était donc ce bruit ? Si vraiment il n’y a rien – »

Je trouve ça assez raisonnable de la part de quelqu’un qui, clairement, est obsédé par la question du mal, d’écrire de la littérature pour enfants. La littérature pour enfants est elle-même obsédée par la question du mal, mais elle fournit le plus souvent aux enfants des réponses stupides. Et Hitler, recalé à son examen d’architecture, de décider d’exterminer tous les Moldus.

Ce n’est pas le cas ici. La beauté de la chose, et j’arrête de trasher Harry Potter parce que Rowling le fait aussi, même si elle le fait moins, c’est que les romans déplacent lentement les lignes. Au départ, on est toujours face au même schéma qui se répète avec une régularité désespérante : les gentils enfants sont poursuivis par les méchants criminels, sans aide aucune des adultes incompétents. (Note à moi-même : j’aime assez l’idée que tous les adultes ou presque soient incompétents : là encore, ça prépare). Mais dans les derniers tomes, on finit par se demander. L’un des thèmes des Désastreuses Aventures, c’est le relativisme moral. Sans parler de All the Wrong Questions, où c’est évidemment plus poussé puisqu’il s’agit du cas de Snicket lui-même, qui passe sa vie à nous répéter qu’il est une mauvaise personne. All the Wrong Questions est une série faite pour ceux qui ont mûri lentement avec les problèmes des Orphelins.

Le concept même du prequel nous expose ce qui est, à mon sens, la plus grande qualité de l’ensemble des tomes : ils vous apprennent que vous posez les mauvaises questions. Ils vous apprennent que la vie n’est pas forcément faite pour répondre à vos questions, que les choses ne se laissent pas questionner aussi aisément, qu’on ne peut jamais dire quand les choses ont commencé et quand elles vont finir, qu’il y a juste des gens qui tentent de maintenir leur embarcation de fortune à flots. Où commence le mal, se demandent les orphelins. Partout. Nulle part. « Are you a villain ? Are you ? » Les différents livres semblent suggérer une espèce de chaîne du mal, où chacun finit par être poussé à de mauvaises actions par ricochet de celles des autres, parce que tout le monde a quelqu’un à protéger, ou peut-être que tout est une histoire de sucre.

« It was sweet, but not to sweet, like all my favourite desserts and people. »

Et tout se finit toujours par une tristesse insondable et calme, par Philip Larkin ou Dante, et ce n’est pas très grave si vous-même finissez roulé en boule dans un coin et dans une tristesse insondable et calme. Lemony Snicket n’est pas Pascal et ce n’est pas Bernanos, ce n’est pas Woolf, mais enfin. « What did you learned, while you were away ? » est la question que les parents du narrateur ont coutume de lui poser lorsqu’il rentre chez lui. Nous avons appris que la route est longue, que le mal est partout, y compris quand vous êtes seul dans la pièce, que la nuit a des milliers d’yeux et que des questions de perspective vous donneront le vertige si vous essayez de comprendre pourquoi les gens agissent comme ils le font. En définitive, Handler propose une vision assez intéressante et complexe de la nature du mal (et vice versa), et vous apprend par la même occasion à faire un poulet basquaise.

What did we learn, while we were away ?

« The ink has begun to fade from the sea,
The coffee is starting to sour ;
But the question that troubles all business in town is :
Who could that be at this hour ? »

« Why does the librarian weep every night ?
Why is the chemist so dour ?
Why is the statue on everyone’s mind ?
Who could that be at this hour ? »

« A scream can be heard from a mansion thought empty.
A bell can be heard from the tower.
A question is whispered from behind every door :
Who could that be at this hour ? »

« When the dark sun rises it burns like a blaze,
The rain is an icy cold shower ;
But at night the inhabitants look to the sky–
Who could that be at this hour ? »

« What is that hovering over this town ?
What sinister thing comes to power ?
What questions unasked hold the answers unsaid ?
Who could that be at this hour ? »

« At night some horrible thing comes to life,
It blooms like some dark, evil flower,
It rattles and knocks as it slithers on past,
Who could that be at this hour ? »

« What will you do when they strike in the night ?
Will you stand? Will you run? Will you cower ?
Who will you turn to when all seems quite lost ?
Who could that be at this hour ? »