Archives par mot-clé : science-fiction

The Rift, de Nina Allan

Roman anglais de 2017. On suit le point de vue de Selena puis de sa sœur Julie. Julie a disparu quand elle avait 17 ans, et elle réapparaît une quinzaine d’années plus tard. Elle révèle à Selena qu’elle s’est accidentellement retrouvée sur une planète extraterrestre pendant ce laps de temps, et qu’elle est revenue sur Terre tout aussi involontairement il y a quelques années. Selena a logiquement un peu de mal à croire sa sœur.

Je classerai le roman en weird fiction. La question de si Julie invente ce qu’elle raconte n’est pas tranchée à la fin du roman : il y a des éléments qui confortent ce qu’elle dit, mais le roman ne donne pas non plus de preuve irréfutable. Il complique même encore la situation avec les révélations du dernier chapitre. Pour autant, le roman n’est pas orienté science-fiction mais largement plus sur le côté prosaïque des relations familiales et humaines. Le style littéraire est intéressant : par moment la narration classique s’interrompt pour laisser de courts passages façon script de film, ou laisse la place à des articles encyclopédiques décrivant des animaux évoqués dans le court du récit. Les événements sont aussi racontés de façon non chronologique, avec ce qui semble être un présent de narration situé au moment du retour de Julie, mais fréquemment entrecoupé de retour en arrière sur sa disparition, la vie de Selena et de ses parents entre temps, le long passage de la description de la vie de Julie sur Tristane et l’organisation de la société de Tristane, les extraits du journal de Quinn…

Sans avoir été pris aux tripes par le livre, j’ai trouvé intéressante l’approche stylistique un peu expérimentale et le coté weird fiction.

Dune, de Denis Villeneuve

Film de science fiction de 2021, adapté de la première partie du roman éponyme. Dans un empire galactique, l’empereur charge la famille Atréide de la gestion de la planète désertique Arrakis, où se récolte une matière première des plus précieuses. Mais l’ancienne famille qui gérait Arrakis, les Harkonnen, ne l’entendent pas de cette oreille. Et c’est sans compter l’opinion du peuple natif d’Arrakis, les Fremen, ni celle de l’ordre religieux des Bene Gesserit…

Dune est de base un univers dense, le film prend le temps de retranscrire ça, en passant 2h30 pour ne montrer que la moitié du roman. Pour autant c’est assez dense en événements, sans aller à un rythme survolté en terme de montage : on prend le temps d’avoir des plans d’ensemble qui montrent les paysages et les décors, ce qui est bienvenu vu l’énorme travail qu’il y a visiblement eu dessus ; en termes de style visuel c’est totalement ma came, grosse satisfaction sur l’architecture brutaliste, les palais aux murs épais, les tunnels spatiaux en béton. Le film fait vraiment ressentir l’échelle interplanétaire des événements (contrairement à Star Wars qui donne souvent l’impression de se passer dans un territoire de la taille d’un département français).

Le film évite globalement le manichéisme : si la maison Harkonnen a un look de grands méchants très méchants, les « gentils » Atréides ont quand même une structure militaire et des uniformes d’apparats tout noirs qui évoquent l’Empire dans Star Wars : je pense que c’est une référence voulue pour dire que c’est pas si simple que le Bien vs le Mal. Ils sont aussi tout à fait ok avec la structure féodale dans laquelle ils ont une bonne place et assument leur rôle de colonisateurs d’Arrakis (même s’ils parlent de mieux traiter les Fremen, ils ne font pas non plus la Révolution). Au passage j’ai d’ailleurs beaucoup aimé le petit détail de l’aigle des armoiries atréides stylisée à l’ancienne sur le sceau familial et de façon beaucoup plus moderne sur leurs bannières militaires et uniformes, ça rentre bien dans toute l’esthétique mélange d’ancien et de moderne du film.

Le film évite aussi le rythme global des blockbusters du conglomérat marvel/disney/starwars : on a les moyens d’un blockbuster, mais le fait de coller à la structure du livre plutôt que de tailler un scénario sur mesure pour le film donne un rythme différent : à part l’espèce de petite souris du désert mignonne on échappe aux sidekicks attachants faits pour la vente de produits dérivés, on reste concentré sur les personnages principaux (et globalement l’ambiance n’est pas trop à l’humour qui brise la tension, c’est plutôt de nouvelles tensions qui viennent s’ajouter aux précédentes).

Bref, j’ai globalement beaucoup aimé, j’ai pas trop vu passer mes 2h30, j’espère que le second volet sera tout autant satisfaisant.

EDIT 2024 : La deuxième partie était moins satisfaisante, on voit un peu plus le temps passer. Mais ça reste cool. Par contre comme c’est seulement le premier roman de Dune, on a une fin qui ouvre largement l’univers et laisse la place à 4 ou 5 autres films de 2h30. Les décors sont toujours très beaux, les acteurs jouent très bien, mais on n’a plus l’effet de découverte de l’univers (et on est plus resserré sur la vie des Fremen sur Dune, là où le premier volet était plus diversifié)

Places in the darkness, de Chris Brookmyre

En orbite autour de la Terre, Ciudad del Cielo, une gigantesque station spatiale gérée par un consortium de multinationales, est officiellement la première ville sans crime de l’histoire de l’Humanité. Dans les faits, le néolibéralisme exacerbé du projet fait qu’en dehors des classes dirigeantes tout le monde a un boulot au noir en plus de son travail officiel, et que les trafics en tous genres pullulent. La nouvelle et idéaliste officier de liaison des ~Nations Unis auprès de la force de sécurité privée de CdC va cependant rapidement se voir confronter à un meurtre indéniable, et va tenter de travailler avec Nikki Fixx, une ancienne détective du LAPD et flic ripou de CdC pour comprendre ce qui s’est passé.

L’univers est cool et bien rendu. On croit à la station spatiale néolibérale, à son fonctionnement quotidien, beaucoup de détails bien imaginés. L’intrigue principale de polar était assez décevante par contre. Si le personnage de Nikki est plutôt réussi au début, il s’étiole au fur et à mesure, quand on découvre que la flic ripoue a en fait un petit cœur battant plein de sentiments sous sa carapace. Le personnage d’Alice était assez peu crédible dès le début, et ça ne va pas en s’arrangeant. Beaucoup de révélations ou même de setup qu’on voit venir à des kilomètres, j’ai fini le roman assez blasé. Dommage au vu de l’univers mis en place.

Argentine, de Joël Houssin

Un roman de SF français de 1989. Dans une ville qui est une prison politique à ciel ouvert, on suit Diego, un ancien chef de bande forcé de rempiler pour tenter de sauver son frère qui veut marcher dans ses traces, alors que la ville devient de plus en plus violente.

C’était intéressant, mais surtout sur le côté archive historique de la SF française. Il y a un côté fable dans la façon dont on nous balance dans cet univers avec des personnages très manichéen et un contexte plus large jamais expliqué. Niveau genre et sexualités, on sent le côté daté aussi : tous les personnages féminins sont des intérêts romantiques ou sexuels. Il y a cependant des passages intéressant, j’aime bien l’écriture de Houssin, mais de mémoire (parce que ça fait longtemps que je l’ai lu), j’avais préféré Le Temps du Twist, du même auteur.

Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Film français de 2020. Ma Palme d’Or personnelle.

Youri, 16 ans, a toujours vécu dans la cité Gagarine à Ivry. Mais la démolition de la cité est programmée et elle se vide peu à peu de ses habitants. Youri va d’abord tenter de la réparer pour la faire échapper à la démolition, puis recréer l’intérieur d’une capsule spatiale dans les appartements abandonnés alors qu’il perd peu à peu contact avec la réalité…

Franchement j’ai tout aimé. Les deux grands fils de l’histoire – l’attachement à la cité et à son histoire, l’envie de départ incarné par l’appel de l’Espace – sont réussis et leur entrelacement encore plus. Les personnages sont crédibles et attachants, la romance adolescente est réussie. Les décors sont super, la façon de les filmer encore plus. La façon de tresser les parallèles visuels avec la conquête spatiale est très bien trouvée. La bande son est très bonne. Je ne trouve qu’un seul bémol, la fin est un petit peu longue, mais c’est un détail très mineur.

Grosse recommandation.

Semiosis, de Sue Burke

Roman états-unien de science-fiction. Un petit noyau d’humains arrivent sur Pax, une planète dans la zone habitable d’une étoile lointaine. Peu nombreux et ayant perdu des ressources durant leur long voyage, ils tentent de créer une société humaine basée sur la coopération et le pacifisme, tout en s’adaptant à la biologie de Pax. Ils découvrent rapidement que sur Pax, où la vie existe depuis bien plus longtemps que sur la Terre, de nombreuses formes de vie présentent une forme d’intelligence, la plus développée se trouvant chez différentes espèces de plantes, avec lesquelles les humains vont devoir coopérer.

J’ai beaucoup aimé. Chaque chapitre est centré sur un personnage d’une génération humaine différente, couvrant un siècle d’histoire et sept générations. On voit l’évolution de la compréhension des Humain.es de leur environnement et de leur relation avec différentes espèces. On a aussi à plusieurs moment le point de vue d’une plante, assez bien rendu, notamment la description de leurs relations avec les autres plantes, les différences de perception temporelle et de capacités de communication. C’est un roman de premierS contactS, avec des espèces assez originale. J’aime beaucoup notamment le fil de la rencontre avec les Glassmakers, et les différences radicales entre les attentes des Humain.es et la réalité du contact, et comment ce fait est lié à l’idéalisation des Glassmakers par les Humain.es comme une espèce qui parlerait d’une seule voix, parfaite et forcément plus avancée.

Lapsis, de Noah Hutton

Film de science-fiction de 2020. Aux États-Unis, dans un présent parallèle, une nouvelle technologie qui sert de McGuffin permet à des compagnies de faire d’énormes bénéfices via du « quantum trading ». Pour ce faire, il est nécessaire de mettre en place de nouvelles infrastructures de calcul et surtout d’actualiser en permanence les connexions physiques entre elles en installant de nouveaux câbles. Dans les parcs nationaux, cette tâche est sous-traitée à des travailleurs précaires qui doivent acheter leur propre matériel et se logguent sur une application qui leur indique des routes à suivre, plus ou moins dures, permettant de récupérer plus ou moins d’argent. En parallèle, la compagnie envoie aussi des robots installer des câbles sur les mêmes routes, moins rapides mais avançant en permanence. SI le robot termine la route en premier, le travailleur indépendant ne touche rien…

Dans ce contexte, le protagoniste va commencer à câbler pour récolter l’argent nécessaire au traitement de son frère malade. Pour ne pas avoir à attendre une éternité que son permis soit approuvé, il passe par un mec shady qui lui loue un terminal de câblage qui avait appartenu à un autre travailleur détesté par les câbleurs, étant donné qu’il a travaillé avec la compagnie pour rendre les robots beaucoup plus efficaces…

Y’a beaucoup de bonnes idées et j’ai bien aimé l’ambiance et le commentaire social (Uber x la randonnée !), mais il y a aussi pas mal de défauts caractéristiques d’un premier film. Ca part un peu dans toutes les directions, y’a des éléments qui ne font pas vraiment sens alors qu’ils sont quand même assez important pour l’intrigue, le parallèle avec le capitalisme de plateforme dans notre univers est évident mais faut pas regarder de trop près les détails (pourquoi des robots plutôt que mettre plusieurs travailleurs sur la même route ?). La fin est très abrupte est pas très compréhensible. Mais ça donne assez envie de regarder les prochains films du même réal.

L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

Roman français de 2021. Quatre mois après son atterrissage, la copie parfaite d’un avion de ligne réapparaît dans les airs. Les passagers sont mis au secret par le gouvernement des États Unis qui constate qu’ils existent en deux versions, une quatre mois plus jeune que l’autre.

C’était agréable à lire mais assez anecdotique, un peu de la SF pour personnes qui n’ont pas l’habitude d’en lire. Les deux points clefs c’est 1/ l’acceptation par les gouvernements et le monde que l’événement est réel, et ce que ça implique sur la nature de notre monde, et 2/ la présentation des vies des passagers, et l’impact que le fait de se rencontrer eux-mêmes avec quatre mois de décalage a sur leurs diverses trajectoires de vie. Et il y a un enrobage politique contemporain à base de Trump et Macron qui n’a aucun intérêt.

Mais bon voilà, les personnages sont attachants sans être bouleversants pour autant, il n’y a pas particulièrement un style d’écriture, le côté SF ne va pas très loin. Ça passe le temps mais ça remporterait jamais un Hugo, je sais pas trop pourquoi il a eu le Goncourt.

Latium, de Romain Lucazeau

Space-opéra français. Dans un futur lointain, l’Humanité n’est plus, éradiquée par une pandémie. Survivent les Intelligences, les descendants des IAs qui servaient l’Humanité. Celles-ci ont colonisé une part importante de notre bras de la Voie Lactée, s’étant incarnées dans les Nefs, de gigantesques vaisseaux intersidéraux. Mais aussi puissantes que sont les Nefs, elles sont toujours soumises au Carcan, trois lois qui les poussent à servir les humains d’abord et les créatures biologiques ensuite. Ce Carcan qui tourne à vide pousse les Intelligences à préserver leur pré carré, vu comme la niche écologique de l’Humanité, en tenant une guerre de position étendue sur des millénaires avec des extraterrestres qu’elles ne peuvent tuer mais qu’elles peuvent contenir. Et un jour, une Nef postée au fond d’une région perdue de l’espace perçoit un signal qui ressemble à une ancienne technologie humaine. Se pourrait-il qu’une colonie d’humains ait survécu, qui pourrait redonner un sens au Carcan et dicter des ordres aux Intelligences ?

Mon paragraphe de résumé est plus long que d’habitude, il faut dire que le roman est particulièrement dense. L’idée d’IAs soumises aux trois lois de la robotique qui tournent à vide en l’absence d’humain.es est fort intéressante, ainsi que toutes les dérivées casuistiques que font les Intelligences pour choisir tel ou tel cours d’action en se justifiant par leur interprétation de ce le Carcan leur dicte dans cette situation. L’idée de vaisseaux spatiaux gigantesques est très intéressante aussi, mais finalement un peu sous-exploitée : les deux Intelligences qu’on va le plus suivre vont décider de ne pas garder cette forme de Nef. J’ai beaucoup aimé le début du roman qui se déroule dans la conscience d’une Nef unique, entre ses processus de pensée, on perd un peu ce fil après. J’ai aussi beaucoup aimé tout le setup uchronique en arrière-plan, qui rajoute encore une couche à un univers déjà bien dense.
Le roman balaie très large entre les événements qui se passent à l’intérieur d’une Nef, les discussions des Intelligences rassemblées en Sénat, les passages sur différentes planètes extraterrestres ou anciennement humaines. Ça retranscrit bien le souffle épique du space opéra, mais ça donne aussi quelques longueurs (le passage sur Europe ne sert finalement à rien en terme de développement de l’histoire, un peu dommage), avec beaucoup beaucoup de discussions entre personnages qui tournent quand même un peu en rond (we get it, « Othon est attaché à la grandeur »). Pas totalement convaincu par la conclusion, mais c’est toujours complexe de conclure des épopées.

Au total, univers très riche, très intéressant, très développé. Très bon début de roman, belle écriture. Mais des défauts qui se révèlent sur la longueur : de la même façon que les Intelligences tournent à vide dans un univers dépeuplé depuis des siècles, le roman tourne un peu en rond, les protagonistes discutant beaucoup en traversant un univers dépeuplé et réduit à un tout petit nombre de protagonistes. Je suis quand même content de l’avoir lu pour le souffle épique et l’originalité de l’univers, mais ça délaye un peu trop sur la fin. Dans le même style (pour certains aspects) je recommande Le Cycle de l’Élévation, de David Brin. Et je serai curieux de lire la prochaine œuvre de Lucazeau pour voir s’il garde ses bons éléments et améliore ses défauts.