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Le Triangle et l’Hexagone, de Maboula Soumahoro

Essai par une chercheuse noire sur le rapport de la France aux personnes noires et des personnes noires à la France. Elle se base sur sa propre expérience de femme dont la famille a des origines ivoiriennes, mais qui est elle-même née en France, et sur son parcours entre la France et les États-Unis. Le Triangle du titre est l’Océan Atlantique du commerce triangulaire.

Maboula Soumahoro parle de la plus grande facilité qu’il y a à ne pas être la personne noire « locale » : en tant que Française aux US elle n’était pas prise dans la question raciale spécifique aux US et avait un vécu très différent de celui des Afro-Américains (dans des situations de conversation : dans la rue, les gens la considèrent juste comme noire sans plus de nuances). En miroir les Afro-Américain·e·s qui viennent vivre en France n’y éprouvent ni le racisme qu’ils connaissaient aux US ni celui que les Français·e·s noir·e·s vivent.

Elle détaille aussi le concept d’identité diasporique : elle n’est pas ivoirienne même si sa famille en vient, elle ne parle pas dioula comme sa mère mais français et anglais. Elle a un rapport complexe à l’Afrique et à la France par conséquent.

Maboula Soumahoro parle aussi de comment la recherche française est largement en retard sur les US sur les black studies, avec l’exemple de son sujet de mémoire de master qui a été retoqué par une prof qui considérait qu’elle était totalement en dehors de tout sujet et toute démarche scientifique en voulant travailler sur les nationalismes noirs.

Bref, c’était court mais intéressant.

Ring Shout, de P. Djèlí Clark

Court roman fantastique. En 1922 aux États-Unis, une organisation clandestine mène la lutte contre un Ku Klux Klan qui s’est allié à des monstres surnaturels. On suit une cellule de combattantes, Maryse, Chef et Sadie, alors qu’elles tentent d’empêcher une projection de Birth of a Nation au sommet d’une montagne avec des propriétés magiques…

C’était très bien. C’est une bonne histoire d’horreur cosmique, on trouve des thèmes lovecraftiens, mais traités du point de vue de l’antiracisme plutôt qu’avec la vision xénophobe de Lovecraft lui-même. Y’a une cohérence stylistique qui était ce qui m’avait manqué dans Lovecraft Country. La description des monstres, axée sur le body horror, est très réussie, surtout celle de la Grande Cyclope. Quelques répétitions dans les passages qui décrivent les moment où Maryse invoque son épée, mais c’est un défaut assez mineur.

Lovecraft Country, de Misha Green et Jordan Peele

Adaptation en série télévisée du roman éponyme. J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans. Comme le livre, ça part un peu dans tous les sens, il faut accepter que c’est une anthologie, avec des styles et genre qui varient assez fortement d’un épisode à l’autre malgré la trame globale. Mais au bout d’un moment (vers l’épisode 4 je dirais pour moi) la mayonnaise prend et c’est assez cool. Du coup c’est de l’horreur, pas du tout lovecraftienne par contre malgré le titre, et du pulp de façon plus générale, avec des héros racisés – principalement noirs – qui doivent composer avec les menaces horrifiques, et celles d’une société raciste en parallèle. Évidemment les détenteurs de pouvoirs magiques sont blanc.he.s, les dominations se recoupant. La série parle un peu de féminisme et d’intersectionnalité, mais le prisme des discriminations racistes reste prééminent.

Je suis un peu dubitatif des retournements de situation dans l’épisode final, mais sinon je recommande la saison.

Lovecraft Country, de Matt Ruff

Dans l’Amérique des années 50, une famille noire doit affronter à la fois le racisme d’une société ségrégée et des phénomènes surnaturels liés à une société occulte de magicien.ne.s.

La prémice était intéressante, mais j’ai été un peu déçu par la réalisation, malheureusement. Déjà, le type de surnaturel n’est pas celui de l’horreur cosmique à la Lovecraft, le titre est donc un peu trompeur. C’est dommage, parce que l’idée de subvertir le racisme de Lovecraft et de montrer que bien évidement les Grands Anciens et le KKK s’entendraient très bien est très intéressante. Mais bon, ce n’est pas si grave que ça.

Par contre, plus problématique, la structure du roman est assez ratée. On dirait largement plus une suite de nouvelles, où les personnages principaux sont très passifs, et où les événements leur arrivent dessus au moment où c’est pratique pour faire avancer le récit.

J’espère que la série qui adapte le roman saura sublimer tout ça, parce qu’il y a quand même de bonnes idées dedans.

The Plot Against America, de David Simon

Série uchronique adaptée du roman éponyme de Philip Roth. En 1940, l’aviateur-star Charles Lindbergh se présente à l’élection présidentielle US en tant que républicain et bat Roosevelt. Pro-isolationniste et surtout pro-nazi, Lindbergh signe un pacte de non-agression avec l’Allemagne et refuse toute interférence dans la « guerre européenne ».
Mais le but ici n’est pas de montrer une uchronie à grande échelle avec le basculement du monde dans une autre direction. Le focus est placé sur la famille Levin, une famille juive du New Jersey qui se sentait parfaitement à l’aise aux États-Unis. La série comme le livre montre comment la famille est affectée par l’accession au pouvoir de Lindbergh, la mise en place de politiques discrètement antisémites et surtout le blanc-seing qui est donné à l’antisémitisme de la société de s’exprimer.
La série fait 6 épisodes d’une heure, elle est super bien jouée, décorée et filmée. Les parallèles avec l’Amérique de Trump ne sont pas toujours subtils, mais le bouquin de Roth avait été écrit en 2004, c’est la réalité qui s’est alignée sur la fiction hélas. L’Amérique des années 40 est très bien rendue, la série joue sur une tension grandissante, le dogwhistling des supporters de Lindbergh et le sentiment d’impuissance des personnages à faire qq chose à leur niveau. La tension reste à bas bruit sur toute la série sauf le dernier épisode où tout monte d’un cran d’un coup. La performance d’acteur d’Azhy Robertson, qui joue Philip Levin (le fils de 10 ans de la famille, et dans le roman le point de vue principal, qui s’appelle alors Philip Roth) est impressionnante, et illustre très bien comment la tension de la série a un impact sur tous les personnages.

Mudbound, de Dee Rees

Film historique américain de 2017. On suit en parallèle la vie de deux familles dans le Mississippi, une famille blanche qui possède une ferme, et une famille noire dont les membres sont ouvrier.e.s agricoles sur la ferme des précédents. L’histoire se passe durant et juste après la seconde guerre mondiale. Un membre de chaque famille a fait la guerre et ils vont devenir amis malgré le violent racisme du Mississippi.
La photographie est très belle, le contexte pauvre, la boue et la pluie permanente sont bien rendues, on n’a pas du tout envie d’être à la place des personnages. Mais on sait pas trop où le scénario va, on a l’impression que le film veut montrer trop de choses à la foi. Je soupçonne que c’est parce que c’est l’adaptation d’un livre et qu’elle est faite un peu trop scolairement. Il y a trop de points de vue différents, trop de voix off, ça fonctionne pas super bien sous forme de film, il aurait fallu resserrer un peu l’histoire.

Points de non-retour [Thiaroye], d’Alexandra Badea

Il y avait du potentiel. Une pièce sur le massacre de Thiaroye, quand à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale l’administration coloniale préféra exécuter un contingent de tirailleurs sénégalais plutôt que de leur verser leur solde et les laisser retourner à leur vie, avant de couvrir le tout. Comment ce massacre affecta les fils et petits-fils des bourreaux comme des victimes, en laissant une énigme au sein de leur histoire familiale.

Sauf que le texte de la pièce est super lourd, à base d’énonciation péremptoire de vérités générales et d’emphase dramatique là où il faudrait être subtils. La mise en scène elle est intéressante, avec des fenêtres sur lesquelles sont projetés des paysages voire une partie de l’action, permettant de situer l’action dans le temps et l’espace (parce qu’il y a un entremêlement des époques, qui donne un côté narration éclatée qui fait plus gadget qu’autre chose, même si l’idée c’est probablement que l’on découvre l’enjeu de Thiaroye progressivement (mais ça aurait pu être mieux fait de d’autres manières).

Hidden Figures, de Theodore Melfi

L’histoire de trois femmes noires employées par la NASA pour effectuer des calculs avant la mise en service du premier ordinateur, qui vont malgré le racisme omniprésent devenir trois actrices clefs du programme spatial américain. C’est un bon film, bien joué, qui expose clairement l’intérêt de l’intersectionnalité des luttes et met en lumière des personnes clefs du programme spatial qui ont été mises sous le tapis depuis parce que pas de la bonne couleur de peau ni du bon genre… Après il semblerait qu’il ait été whitewashé par rapport aux événements (notamment le personnage du superviseur qui met fin à la ségrégation des toilettes de la NASA, c’est faux, c’est une des femmes noires qui a pris sur elle de le faire.