Archives par mot-clé : Représentations LGBT+

Four Mothers, de Darren Thornton

Film irlandais de 2024, remake d’un film italien de 2008. Edward est un auteur irlandais dont le premier roman est en train d’exploser aux US. Il hésite à aller faire une tournée sur place, mais il vit avec sa mère dépendante, qu’il n’ose pas laisser seule. À l’occasion de la pride de Maspalomas, deux de ses amis, puis son psy, lui laissent la garde de leurs mères respectives. Il se retrouve donc avec à la fois la garde de quatre femmes âgées et les appels de plus en plus insistants de son agente, et tente de gérer le tout avec l’aide amusée de son ex, aide-soignant qui va bientôt quitter le pays.

Le contraste entre le style de vie qu’Edward et ses amis veulent avoir, ie les clichés de la culture gay internationale, et leur vie réelle, à prendre soin de leurs mères respectives dans une petite ville irlandaise est bien rendue. Les différentes nuances de femme âgées irlandaises même si on a moins accès à leur intériorité qu’à celle d’Edward. Les différences générationnelles (et les points de convergence) sont bien mis en scène.

Recommandé.

120 battements par minute, de Robin Campillo

Film français paru en 2017, qui parle des actions et des membres d’Act Up-Paris dans les années 90. On suit Nathan, qui rejoint l’organisation et fait la connaissance de Sean. Les deux hommes vont nouer une histoire d’amour rythmée par les actions d’Act Up (die-in, distributions de moyens de prévention dans les lycées, intrusion dans les locaux de laboratoires pharmaceutiques, discussions animées dans les réunions hebdomadaires d’organisation, …) et la dégradation de l’état de santé de Sean, séropositif.

Le film est très beau, il réussit bien à montrer la lutte, dans ses côtés durs comme ses côtés festifs, les discussions (et les tensions) internes à Act Up sur le niveau de radicalité, les échanges qu’il faut avoir ou non avec les autorités, les laboratoires… L’histoire d’amour entre Sean et Nathan est aussi mise en scène de manière crédible – et les morts de Sean, et de Jérémy, un autre militant, sont particulièrement marquantes. On voit quelques scènes de vies de Nathan et Sean en dehors d’Act Up, qui développent un peu leur relation, mais l’essentiel du film est centré sur leur présence dans l’organisation – et on voit aussi le point de vue de quelques autres militants.

Recommandé.

Silencio, d’Eduardo Casanova

Série espagnole vampirique parue en 2025, en 3 épisodes de 20 minutes. Au 14e siècle, 4 sœurs vampires discutent de ce qu’elles doivent faire en ces temps de peste noire : les vampires ne sont pas affectés par la maladie, mais il devient de plus en plus difficile de trouver du sang non contaminé pour se nourrir. De plus, une d’entre elles est amoureuse d’un humain, ça sœur ainé lui interdit de lui révéler qu’elle est une vampire en lui expliquant que quoi qu’il dise actuellement il a la désistera une fois qu’il saura la vérité sur elle. Dans les années 80, la fille de la vampire amoureuse explique à sa mère désabusée et alité quelle est elle même amoureuse d’une humaine. Enfin dans les années 2020, une virologue et une vampire discutent du fait qu’il est désormais possible de vivre avec le VIH.

C’est assez inclassable. On a à la fois une esthétique très kitsch avec des vampires faits pour être repoussants, des costumes du XIVe siècle tout en rubans et fanfreluches, des années 80 en napperons et permanentes, un discours sur le mythe du vampire, un discours sur le VIH (le réalisateur est séropositif, Act up est mis en scene dans la série). Le mélange du tout fonctionne surprennament bien.

Recommandé.

Laurent dans le vent, d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon

Film français paru en 2025. Laurent débarque hors saison dans une station de ski pour squatter l’appartement d’une connaissance. Peu à peu il va rencontrer des gens et se trouver des routines.

Il ne se passe pas beaucoup plus de choses dans le film, et il met un peu longtemps à démarrer à mon sens, mais j’ai bien aimé. On voit Laurent qui erre pas mal dans la vie mais qui se trouve des relations, assez variables. On le voit chercher des hébergements, se trouver quelques relations romantico-sexuelles, échanger au téléphone avec sa sœur, pendant que les paysages de la station changent autour de lui au gré des saisons. On s’attache au personnage et à ses errances, et aux seconds rôles qui ont tous l’air un peu paumés aussi. C’est filmé tout en décors naturels (je suppose), dans un style très naturaliste/tranche de vie.

Recommandé si vous aimez les films lents et les personnages principaux qui s’appellent Laurent.

Embrasser la bisexualité, de Camille Teste

Essai français paru en 2025. L’autrice détaille la place des personnes bisexuelles dans la société et spécifiquement dans les espaces LGBTQIA+. Elle met en avant les discriminations et les impacts que subissent spécifiquement les personnes bi, très souvent accusées d’être entre les deux orientations monosexuelles, d’être indécis, de ne pas assumer qu’iels sont homo/hétéro (selon les conversations). Elle montre qu’iels subissent des manifestations « classiques » d’homophobie, et en plus une discrimination supplémentaire, la biphobie, qui s’exerce notamment dans des espaces queers qu’on pourrait espérer être pourtant plus conscientisés là-dessus que la société hétéropatriarcale at large.

Le sujet est intéressant dans l’absolu mais c’est pas mal une énumération de faits et de chiffres (les chiffres sont cependant assez édifiants, les personnes bi en prennent clairement plein la figure), en termes de forme c’est pas l’essai qui me convainc le plus (mais je recommande Politiser le bien être, de la même autrice).

Jim Queen, de Marco Nguyen et Nicolas Athané

Film d’animation français paru en 2026. Lucien est un twink encore dans le placard, qui se consume de désir pour Jim Parfait, un influenceur et gym queen. Il décide de braver le couvre feu de sa mère (et accessoirement ministre de la Santé) pour aller à la BoyzNight, une grosse soirée gay. Il va rencontrer son idole et découvrir les subtilités de la communauté gay et de ses différentes factions. Mais le voyage initiatique de Lucien va être percuté par le démarrage d’une épidémie qui frappe la communauté gay : l’hétérose, une maladie qui transforme lentement mais sûrement les gays en hétéros, compréhension des règles du football incluse. Jim s’avère être contaminé. Déterminer à tout faire pour ne pas perdre son corps de rêve, il embarque Lucien avec lui pour retrouver la piste d’un mystérieux médecin qui détiendrait un vaccin à l’épidémie.

Grosse recommandation ! Le film est très coloré, bourré de références – aussi bien des trucs très grand public que des trucs plus niches de la commu, aussi bien des clins d’œil rigolo que des parallèles avec l’épidémie du sida, sa non-gestion par les autorités sanitaires et la toxicité qui peut régner dans les communautés. On voit venir de loin pas mal de point du scénario qui fait dans le hero’s journey classique, mais le point du film c’est pas l’originalité de la trame mais l’application de cette trame à ce sujet.
Excellente bande de son, superbe animation, recommandé si vous aimez les comédies musicales explicites et les orgasmes prostatiques qui mènent à l’illumination.

Les Reines du drame, d’Alexis Langlois

Film français paru en 2024. En 2005, lors d’un casting pour Starlette en herbe, Mimi et Billie se rencontrent. Si le punk revendicatif de Billie va rapidement l’écarter de l’émission qui se veut consensuelle, Mimi au contraire avec son image plus sage va être considérée comme un produit bankable. Mais au delà de la suite de l’émission, la rencontre entre les deux chanteuses va être l’occasion d’un coup de foudre entre elles deux, très vite compliqué par la tension entre radicalité (musicale comme politique) et conformisme que les deux . Vont s’ensuivre quelques décennies d’évolution musicales et relationnelles, jamais apaisées.

Globalement, excellent film. La reconstitution de l’ambiance musicale française des années 2005 et 2015 fonctionne bien, à la fois côté mainstream et côté alternatif. Globalement la bande-son est incroyable, avec que des titres originaux, mais qui font d’époque. Il y a des références à la Star Ac (évidemment), Britney, Sexy Sushi (en même temps Rebeka Warrior a contribué à la bande-son), Loana, …
Les deux personnages principaux sont réussis, les seconds rôles aussi (mention spéciale à la meilleure amie toxique et aux deux jurés de Starlette en herbe). Le film adopte tous les codes des films de genre, avec des séquences dont on ne sait pas si elles sont dans la réalité, un rêve, un clip… Il y a des projections de sang, des allées remplies de sac poubelles photogéniques, des lumières rouges et bleues rasantes, tout pour plaire. Le film est fait « par des personnes queers des deux côtés de la caméra » dixit la réalisatrice, et a galéré à avoir des financements, heureusement qu’iels ont réussi à boucler le film malgré tous les vents contraires, parce que clairement grosse reco.

Eat the ones you love, de Sarah Maria Griffin

Roman irlandais paru en 2025. Après un licenciement et une rupture, Chell retourne vivre à 30 ans passés dans le pavillon de banlieue de ses parents. Alors qu’elle fait ses courses dans le centre commercial de la banlieue, elle voit une offre d’emploi pour la fleuriste du centre commercial. Attirée aussi bien par l’offre que par la fleuriste elle-même, elle devient assistante fleuriste. Mais le centre commercial et Neve (la fleuriste) cachent un secret : la serre abandonnée au centre de la galerie marchande abrite une plante sentiente, qui a étendu ses lianes dans toutes les galeries techniques du centre, et connaît une faim insatiable…

J’ai bien aimé. La narration se fait principalement via le point de vue de Baby, la plante maléfique. Ça donne une coloration particulière au récit puisqu’elle ne cache pas ses intentions envers les personnages, et à la fois elle a accès à leur monologue interne puisque (ta gueule c’est magique) ses sports sont à l’intérieur des personnages principaux. Tous les personnages ont l’air assez perdu, que ce soit Chell – explicable au vu des événements récents dans sa vie mais qui a plusieurs moments agit de la pure façon possible, à la fois lâche et sans considération pour les personnes autour d’elle – ou Neve, qui s’est laissée complètement absorber par sa relation chelou avec Baby. Mais les personnages secondaires n’ont pas l’air beaucoup mieux, tous à graviter autour de ce centre commercial en fin de vie dont la fermeture imminente est annoncée depuis un an maintenant. L’ambiance du centre commercial avec la moitié des boutiques fermées est d’ailleurs particulièrement bien rendue, et le slow burn entre Chelle et Neve bien écrit. L’espèce de réalisme magique où les gens acceptent la possibilité d’une plante sentiente qui se nourrit à la fois très concrètement de gens et des sentiments qu’ils manifestent fonctionne bien, et la nature jamais totalement explicitée de Baby laisse entrevoir la possibilité d’une horreur cosmique – il y a la mention d’un trou dans la réalité.

j’ai juste été moins convaincu par la fin, la résurrection de Jen sort un peu de nulle part, et Baby s’avère finalement très facile à vaincre alors qu’il a été présenté comme tout-puissant pendant une bonne partie du roman.

Recommandé si vous aimez les slow burns lesbiens et le gothique moderne à base de plantes maléfiques dans des centres commerciaux brutalistes (but who wouldn’t?)

Les Immortelles, de Caroline Deruas Peano

Film français paru en 2026. Charlotte et Liza sont deux lycéennes qui vivent dans une ville de la côte d’Azur dans les années 80. Meilleures amies inséparables, elles prévoient de monter à Paris pour se faire connaître en tant que musiciennes. Lisa a un crush sur le prof de sport (Aymeric Lompret), Charlotte cache son homosexualité. Deux adolescences ordinaires, jusqu’à la mort soudaine de Lisa d’un caillot sanguin. Charlotte va devoir réussir à faire son deuil.

Pas très convaincu. Il y avait de bonnes idées comme les séquences de rêve tournées avec une autre caméra et sur pellicule plutôt qu’en numérique. Des personnages des parents sont plutôt réussis, ainsi que la reconstitution des années 80. Mais l’arc du deuil de Charlotte ne marche pas très bien, et c’est aussi l’histoire de la mort d’une femme noire pour faire avancer l’histoire d’une femme blanche. J’ai aussi peu accroché à la musique, surtout la chanson de fin ce qui est dommage vu qu’elle est censé retranscrire les émotions que Charlotte ressent à propos de Lisa.

Dans la maison rêvée, de Carmen Maria Machado

Autofiction étatsunienne parue en 2019. La narratrice raconte sa relation avec « la femme de la maison rêvée », la personne avec qui elle a été en relation abusive durant les années où elle était en master. Chaque chapitre a un titre qui suit le format La Maison rêvée comme X, avec X qui varie, étant soit un autre lieu (généralement un des lieux depuis lequel la narratrice explique rédiger le texte que nous lisons), soit un trope d’écriture : un lipogramme, un roman de fantasy, un déjà vu, un prologue… Les chapitres varient donc en forme (sans que ce soit non plus full Exercices de style) et ils suivent globalement le déroulé chronologique de la relation, avec cependant des allers-retours ou des considérations depuis le moment de l’écriture. Le texte aborde la violence domestique dans les couples lesbiens – et la question de comment la traiter pour à la fois protéger et aider les victimes sans donner des armes aux homophobes qui se réjouissent du cliché de la lesbienne manipulatrice et dangereuse – ainsi que le gaslighting, le trope des maisons hantées, la dissociation.

C’est bien écrit et c’est intéressant, c’est à la limite entre l’essai et le roman. Par contre TW sur la description des violences psychologiques, très bien retranscrites.