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Pourquoi l’amour fait mal, d’Eva Illouz

Essai sur les relations amoureuses dans la société moderne.

Les modalités selon lesquelles on exprime et ressent le sentiment amoureux sont construites socialement – ce n’est pas parce que c’est un sentiment intime qu’il échappe à l’influence de la société, via sa mise en scène dans de nombreuses productions culturelles.
L’autrice commence par parler d’une période historique documenté du point de vue des rapports amoureux, pour mettre en lumière les différences entre cette époque et la nôtre. Dans l’Angleterre victorienne, l’expression des sentiments était très codifiée et surtout très progressive : les émotions exprimées mais aussi ressenties s’intensifiaient avec les étapes. De plus, l’acceptation ou le rejet des propositions de mariage dépendait fortement de critères économiques : on se mariait dans des milieux sociaux homogènes, et c’était avant tout cette homogénéité et la formation de liens sociaux avantageux qui étaient validés par l’acceptation d’une proposition de mariage, pas la valeur intrinsèque du proposant : un rejet n’avait pas le même effet. Par ailleurs la parole donnée engageait fortement : si un meilleur parti se présentait une fois engagé, il était très rare de rompre pour autant.

À l’époque moderne, le sentiment amoureux est sorti de ce cadre social de construction d’alliance et de choix validé par la famille et la collectivité. Le choix d’un.e partenaire est considéré comme relevant purement de l’individu. Avec la diminution de l’endogamie, le nombre de partenaires potentiel.le.s augmente fortement, et en parallèle les critères de choix se multiplient : pouvoir/argent, sex-appeal, culture, hobbies… La compatibilité psychologique et l’attirance sexuelle deviennent des critères de choix déterminants, alors qu’ils n’étaient pas considérés auparavant. Les critères d’attirance sexuelles sont de plus très formatés et prescrits par les médias, et donc standardisés à travers toute la société. L’effet d’attirance in-group est diminué, et une forme de hiérarchie de l’ensemble des gens est mise en place.

La multiplication des options complique le fait de s’arrêter sur une et d’en être satisfait. Par ailleurs, le mécanisme de la comparaison rationnelle des options est pratique pour une décision éclairée, mais diminue l’investissement émotionnel dans l’option choisie in fine : ce n’est pas idéal pour faire des choix amoureux.

Dans la société moderne, le sentiment de valeur dériverait moins d’indicateurs objectifs et partagés par tou.te.s (par exemple la classe sociale – injuste mais objectif), et plus du déroulement des interactions interpersonnelles et de la caleur qui nous est ponctuellement accordée par d’autres. Les relations amoureuses sont alors un lieu privilégié pour se voir accorder de la valeur, mais qui doit sans cesse être renouvelée par la réitération des rituels d’appréciation de l’autre.

Il y a une contradiction entre la valeur donnée à l’autonomie du sujet et le besoin de reconnaissance : demander un approfondissement de la relation ou des preuves d’attachement montre que l’on préfère la relation à notre indépendance. C’est normal (sinon pourquoi initier une relation), mais en même temps ça fait baisser notre valeur de sujet libéral parfaitement autonome. Du coup, dilemme du prisonnier : mieux vaut ne pas faire le premier pas, se faire valider par l’autre en restant soi-même détaché (mais en même temps, si on considère que la valeur de notre partenaire baisse parce qu’il nous donne ces preuves d’attachement que l’on recherche pour voir notre propre valeur validée…). Il faut réussir à trouver un équilibre et se montrer bilatéralement reconnaissant de la relation (donner et recevoir des preuves d’attachement selon des modalités qui sont acceptables pour les deux partenaires). Double-bind qui rend les relations compliquées à gérer.

La vie à deux avec bcp d’activités communes facilite aussi le fait d’être agacé par les comportements de l’autre par rapport à une relation plus distante où l’autre est davantage fantasmé : on est en rapport avec une image projetée de l’autre, pas sa réalité. Les relations modernes où par rapport aux relations victoriennes on se fréquente beaucoup plus complique le fait de ne pas avoir le nez sur la réalité de l’autre, surtout quand on a pour comparaison d’autres personnes que l’on voit de plus loin, voire qui mettent activement en scène leur vie sur les réseaux sociaux, projetant une image idéalisée.

Bref, globalement c’était un essai intéressant (mais très dense, comme toujours avec Illouz) pour réfléchir sur la question de la complexité des relations humaines et notamment amoureuses dans le cadre de la modernité.

Manières d’être vivant, de Baptiste Morizot

Recueil d’essais de philosophie écologique, rassemblant 4 textes.

La thèse de Morizot est que la crise de la biodiversité trouve sa source dans une crise du rapport des humain.e.s au vivant, dans notre insensibilité et incapacité à le percevoir comme omniprésent, à l’origine de multiples phénomènes qui nous paraissent immanents (la floraison au printemps, en très grande partie médiée par les pollinisateurs, par ex). Cette insensibilité est un bug, mais c’était à la base une des features de la modernité : elle consistait à adapter le monde à nous plutôt que le contraire, et donc à uniformiser les milieux autour de nous, les rendre productifs et répondant à nos besoins, sans prendre en compte les besoins du reste du vivant.

Le premier essai du livre parle de pistage des loups et de la façon dont ceux-ci perçoivent le monde et interagissent avec lui. Morizot mèle le récit d’un pistage sur plusieurs jours et ses réflexions sur la perception des loups, dans une forme mi-essai mi-roman. Ça se lit tout seul, et c’est super intéressant, sur la question de la communication notamment : les hurlements des loups sont une communication audible par tou.te.s, et qui doit donc coder des informations pour de multiples auditeurs : amis, ennemis, proies… Les loups d’une meute quand ils sont rassemblés hurlent sur des fréquences harmoniques, rendant difficile le décompte des voix et gonflant la taille perçue de la meute. Les jeunes isolés hurlent sotto voce jusqu’à ce que leur hurlement soit repris par un membre plus âgés de la meute, ce qui leur donne l’assurance d’être en territoire allié. Morizot parle aussi de comment les être vivants réemploie des traits évolutifs pour de multiples usages : les loups marchent avec la patte arrière dans l’empreinte de la patte avant : ça évite de risquer de marcher sur une brindille et donc de se faire repérer, comportement utile pour un prédateur et potentielle raison de sélection du caractère. Mais cela leur permet aussi lors de déplacement dans la neige de minimiser leurs efforts : dans des terrains fortement enneigés toute la meute mets ses pattes dans les mêmes traces, mais sur un terrain moins rude, les louveteaux font leur propre trace, parce que s’adapter au pas des adultes leur demande un effort. Des réflexions aussi sur comment la combinaison de différents traits évolutifs (le hurlement, la vie grégaire, le comportement de prédateur) rassemblés dans les loups leur a permis d’inventer ce style de vie particulier avec des nuits grégaires et des journées solitaires.

Le deuxième et le troisième essai m’ont moins enthousiasmé. Le second parle de contingence évolutive (l’Histoire Évolutive du monde est une succession de hasard ; elle aurait tout à fait pu se dérouler autrement et l’Humain et son intelligence n’est donc pas spécial en soi mais une combinaison rare) et de pressions de sélection : si l’Évolution est bien contingente, les pressions poussent quand même à l’invention de certains traits utiles, et l’intelligence en fait partie. Non seulement l’Humain est encore moins spécial de ne pas être seulement un hasard inouï, mais on a alors une responsabilité de ne pas flinguer l’environnement terrestre, qui pourrait si on laissait de la place à l’évolution des autres espèces (sur des durées géologiques), voire apparaître d’autres formes d’intelligence potentiellement plus brillante que celle humaine (au passage, on sait déjà que l’intelligence en soi a été inventée plusieurs fois dans l’évolution, et que les pieuvres, les corbeaux et d’autres animaux encore la possèdent). Morizot nuance cependant son argument en remarquant que tant qu’on n’éteint pas absolument toute vie sur Terre (ce qui est impossible), les dégâts qu’on fera seront effacés sur le temps long par une nouvelle diversification évolutive (mais bon « après quelques millions d’années notre merde sera plus visible » c’est léger comme excuse).

Le troisième essai parle de la métaphore cartésienne de l’esprit humain comme un cocher (la raison) domptant des bêtes sauvages (les passions). Morizot développe ici que la métaphore est basée sur une vision totalement dépassée de ce que sont les animaux, clairement pas de pures boules d’instincts et de passions. Propose à la place de méler la vision spinoziste où le dualisme n’est pas entre raison et passions mais entre passions joyeuses et passions tristes, qui ne sont pas les plateaux d’une balance ou l’on réprime l’un pour faire monter l’autre, mais deux chemins empruntables, en encore pour reprendre une fable amérindiennes, deux loups en nous ; mais il ne s’agit plus alors de les dompter, mais de nourrir celui qui est porteur des sentiments nobles. La raison serait alors non un cocher mais un animal parmi d’autres, mais qui favorise le développement des affects positifs.

Le quatrième essai revient à l’étude des loups, et à sa participation au projet CanOvis, un projet d’étude des interactions entre loups/troupeaux/chiens/bergers dans le Var. Le but du projet n’est pas de prendre position en faveur des loups ou des bergers, mais de réfléchir aux modes de cohabitation possibles.
Morizot développe l’idée plus générale d’être un.e promoteurice de la relation/un diplomate/un ambassadeur de la relation même plutôt que d’un camp ; l’idée d’une position qui travaille en faveur des interdépendances entre les humains et le reste du vivant, en n’acceptant pas tout et n’importe quoi : les loups qui attaquent systématiquement les troupeaux doivent être abattus ; les éleveureuses qui ne protègent pas suffisamment leurs troupeaux ne doivent être indemnisés automatiquement. Il généralise aux cohabitations humain.e.s/milieux, en partant du point de vue de la prairie : certaines formes de pastoralisme sont bonnes pour la prairie, qui bénéficie du passage de troupeau restant ni trop peu ni trop longtemps : il y a une alliance objective entre la prairie et certains comportement humains. De la même façon, il y a alliance objective entre les pollinisateurs et les apiculteurs, contre les néonicotinoïdes (et donc l’agro-industrie, l’industrie chimique, etc.)

Enfin, parle du fait de ne pas se reposer sur une partition du monde vivant entre sacré et profane, comme on l’a par exemple dans l’idée de réserves naturelles sanctuarisées et intouchables par aucune activité humaine vs la « Nature ordinaire » qui serait exploitable à volonté. Pour lui, il est intéressant d’avoir des zones qu’on laisse en libre évolution totale, mais par ailleurs l’ensemble de la Nature mérite d’être traité avec des « égards ajustés », avec un souci de l’existence et du bien-être des êtres qui la composent (plutôt que l’extractivisme indifférent au milieu du Plantacionocène). Morizot montre que c’était la position des cultures non-occidentales, souvent représentées par l’Occident comme voyant la Nature comme sacrée, habitée par des esprits, vs notre bon rationalisme cartésien exploitatif. Plus justement, ces cultures utilisaient la Nature, faisait des prélèvements dedans : elle n’était donc pas sacré dans le sens occidental, mais il y avait un souci des répercussions des activités humaines sur les non-humain.e.s impacté.e.s, et pas spécialement par préoccupation de « l’esprit de la forêt » comme quelque chose de transcendant, la préoccupation était vraiment pour la forêt elle-même, ou telle espèce, tel individu.

C’était très intéressant ; le style de Morizot est assez particulier mais souvent facile à lire pour de la philosophie. Je recommande les essai 1 et 4, et je pense que je lirai Les Diplomates, qui parle aussi de loups et de relations inter-espèces.

Le Triangle et l’Hexagone, de Maboula Soumahoro

Essai par une chercheuse noire sur le rapport de la France aux personnes noires et des personnes noires à la France. Elle se base sur sa propre expérience de femme dont la famille a des origines ivoiriennes, mais qui est elle-même née en France, et sur son parcours entre la France et les États-Unis. Le Triangle du titre est l’Océan Atlantique du commerce triangulaire.

Maboula Soumahoro parle de la plus grande facilité qu’il y a à ne pas être la personne noire « locale » : en tant que Française aux US elle n’était pas prise dans la question raciale spécifique aux US et avait un vécu très différent de celui des Afro-Américains (dans des situations de conversation : dans la rue, les gens la considèrent juste comme noire sans plus de nuances). En miroir les Afro-Américain·e·s qui viennent vivre en France n’y éprouvent ni le racisme qu’ils connaissaient aux US ni celui que les Français·e·s noir·e·s vivent.

Elle détaille aussi le concept d’identité diasporique : elle n’est pas ivoirienne même si sa famille en vient, elle ne parle pas dioula comme sa mère mais français et anglais. Elle a un rapport complexe à l’Afrique et à la France par conséquent.

Maboula Soumahoro parle aussi de comment la recherche française est largement en retard sur les US sur les black studies, avec l’exemple de son sujet de mémoire de master qui a été retoqué par une prof qui considérait qu’elle était totalement en dehors de tout sujet et toute démarche scientifique en voulant travailler sur les nationalismes noirs.

Bref, c’était court mais intéressant.

Génération Collapsonautes, d’Yves Citton et Jacopo Rasmi

Essai de 2018 sur la collapsologie. Je n’ai pas été convaincu par tout. Il y a des chapitres que j’ai trouvé très pertinents, et au milieu un ventre mou où j’étais moins convaincu par les concepts mobilisés et le fait qu’ils aient un intérêt au delà du jeu sur les mots.

Pour les parties que j’ai appréciée :

Le livre ouvre sur la remarque que le fait de parler de collapse ou d’effondrement oriente fortement les représentations : un effondrement c’est soudain. Dans Comment tout peut s’effondrer, y’a pas mal de précautions pour dire que les auteurs ne parlent pas forcément de phénomènes soudain, mais de fait avec ce terme c’est forcément ce à quoi on pense. Du coup fantasme de grand renouveau, de tabula rasa, etc. Pour les auteurs, d’autres termes auraient pu être mobilisés, comme « affaissement » ou « délitement ». On est dans des représentations plus exactes. C’est progressif, ça ne touche pas tout le monde, ça peut arriver sur des morceaux de la structure en en laissant d’autres intacts. Ça peut faciliter le fait de proposer des luttes locales contre, pour s’opposer à un effet local du délitement. C’est plus facile de dire qu’on est déjà dans le délitement de nos sociétés que dans leur effondrement, que ce délitement passe par le démantèlement des protections sociales et des services publics. Bref, ça permet d’articuler plus facilement les discours collapso avec les luttes de gauche.

Les acteurs parlent aussi de l’occidentalocentrisme du concept. L’effondrement/délitement de nos sociétés de pays du Nord est le quotidien depuis bien longtemps des pays moins dominants. Faut-il vraiment un nouveau concept pour en parler juste parce que ça nous touche nous ? Parle aussi du concept d’Anthropocène, qu’ils considèrent plus pertinent, en reprenant l’approche d’Anna Tsing et Donna Haraway, de nommer Plantacionocène : les impacts sur la planète ne sont pas dus à tou.te.s les humain.e.s de façon indifférenciée mais au système d’exploitation de l’espace, des humain.e.s, du vivant qu’est celui de la plantation : mettre en coupe réglée un milieu, pour le rendre productif, maximiser son rendement aux dépens de tous les phénomènes complexes qui s’y jouaient et de sa survie sur le long terme.
Détour aussi par l’extraction des savoirs : les luttes indigènes et locales, les savoirs produits par les marges sont récupérés par les grandes université du Nord, pour redynamiser leur cursus et leurs sujets d’études. Dans le savoir comme partout dans le libéralisme, les acteurs dominants bénéficient plus que les autres des productions de tou.te.s, même de leurs opposants (les auteurs remarquent qu’ils sont dans un tel cas avec leurs positions universitaires et l’écriture de ce bouquin).

Autre point d’intérêt : la remarque que l’Effondrement comme horizon inexorable de nos sociétés, en s’appuyant sur les courbes de l’exploitation des richesses, est un retournement du discours sur le Progrès : ce sont les mêmes chiffres qui sont mobilisés dans les deux cas mais pour appuyer un discours différent. L’Effondrement comme point de bascule serait le négatif de la Singularité dans les discours technosolutionnistes et transhumanistes. Les thèses collapso ont aussi un rapport avec la religion, dans leur façon de proposer une vérité révélée suivi par un nombre d’adeptes (ok, après c’est vrai de beaucoup de discours humains, d’avoir des points de comparaison avec un discours religieux).

Les auteurs soulèvent que parler d’Effondrement (plutôt que de Délitement) conduit à se focaliser sur des symptômes ponctuels : une sécheresse, une famine… Et à traiter ces symptômes. On est dans la réponse aux urgences, sans remettre en cause les problèmes systémiques qui les créent.

Enfin, reviennent sur le côté « les courbes montrent que l’on va dans le mur, c’est inéluctable ». Mettre en avant un côté inéluctable de l’Effondrement, c’est dire qu’il n’y a pas besoin de faire la Révolution en quelque sorte : le système s’effondrera de lui-même. On revient un peu aux thèses du jeune Marx sur le Capitalisme qui s’auto-dévore. L’Histoire a montré que c’était pas trop ça. Du coup mieux vaut lutter contre cette vision, ainsi que celle d’un Effondrement qui serait un grand Reset ponctuel qui permettrait de revenir à de meilleures valeurs précapitalisme : déjà parce que la vision d’un Âge d’Or post effondrement ça peut être affreusement réac (cf la fin de Ravage, de Barjavel), et aussi parce qu’on a un bon exemple d’effondrement dans le passé proche : l’URSS. Son délitement n’est pas allé avec la chute de l’État, au contraire c’est bien le truc qui a résisté et le délitement a touché le social. Il est donc important de lutter contre ce Délitement avec un point de vue et les outils de la Gauche, pour limiter la casse.

Lutter Ensemble, de Juliette Rousseau

Essai sur les possibilités et modalités pratiques de convergences des luttes à gauche. Juliette Rousseau parle de comment il est possible pour des mouvements marginaux de travailler avec des mouvements plus insérés dans le jeu institutionnel, et comment faire en sorte de prendre en compte les différentes dominations au sein des mouvements de gauche, pour éviter de reproduire les hiérarchies dans les mouvements sociaux. J’ai trouvé le texte assez inégal, mais il y a des passages super intéressants. Les témoignages issues de femmes et de personnes racisées prenant part à la ZAD de NDDL notamment étaient super bien ; les façons dont les organisations palestiniennes posent des conditions avant de travailler avec des organisations israéliennes et en parallèles comment les petites organisations marginales ont travaillé avec les grosses organisations institutionnelles pour la préparation des marches pour le climat newyorkaises était aussi très intéressant. Les réflexions sur les associations qui ont des fonctionnements en non-mixité ou en mixité choisie pour permettre aux dominé.e.s et aux premièr.e.s concerné.es par les causes de s’exprimer plus facilement sans se faire dépasser par les allié.e.s plus privilégié.e.s sont intéressants aussi ; avec le constat que ça marche bien quand c’est prévu dès le départ, et beaucoup plus compliqué à rajouter a posteriori.

Habiter en oiseau, de Vinciane Despret

Essai qui revient sur les notions de territoire et de relation interpersonnelles chez les oiseaux. Vinciane Despret explique quelles sont les observations scientifiques et les théories qui ont été faites sur ces concepts, détaille l’évolution des conceptions, comment les notions sont liées aux présupposés des observateurices, aux évolutions de ces notions dans les sociétés humaines, comment l’ornithologie elle-même a évolué.

L’idée principale est que la notion de territoire chez les oiseaux n’a pas un côté propriété permanente comme chez les humain.e.s. Les oiseaux peuvent défendre un territoire, mais ponctuellement, contre certain types d’incursion et pas contre d’autre. Leur territorialité peut évoluer avec les saisons ou avec le groupe, même au sein d’une espèce. Il y a même des cas où un changement de configuration du paysage change le comportement des oiseaux : ils ne défendent plus leur territoire sur un lac qui a gelé. Ce n’est donc pas tant le lieu que ses propriétés qui les intéressent. Elle discute de ce que le territoire peut représenter pour les oiseaux : un point de rencontre sur lequel un couple s’est mis d’accord, une zone de réserve de bouffe, une zone qui permet de se faire voir pour une parade nuptiale, une zone connue dans laquelle il est facile de se cacher, ou juste… un endroit qu’ils aiment bien. Elle ne tranche pas entres les hypothèses qui de toute façon peuvent être simultanément vraies, et en proportions variables selon les espèces ou les groupes.

L’autrice parle aussi de la tension chez les oiseaux à avoir un comportement grégaire et territorial à la fois : ils cherchent un territoire mais ont tendance à les coller les uns aux autres mêmes si ce n’est pas le plus pertinent en terme de ressources. Il y a une socialité des oiseaux. Les conflits sont d’ailleurs ritualisés, et les oiseaux s’observent beaucoup les uns les autres (apprentissage ?).

Enfin l’autrice parle aussi de territoire non physique : on observe des communautés de plusieurs espèces d’oiseaux qui se répartissent les fréquences sonores et les intervalles de champ pour permettre que tout le monde soit audible. Les oiseaux utilisent aussi d’autres espèces comme points de repère : par exemple certains oiseaux se retrouvent les uns les autres en visant où il y a des hirondelles, plus facilement repérables.

Bref, c’était intéressant, ça se lit bien avec des chapitres courts, c’est un bon essai d’écologie.

Où va l’argent des pauvres ?, de Denis Colombi

Essai de sociologie sur les classes les plus paupérisées de la société française, leur usage de l’argent, et les discours publics sur ce sujet.

L’auteur montre que ce qui fait qu’on est pauvre, c’est qu’on n’a pas d’argent. Ça a l’air trivial, sauf que malgré le côté lapalissade de la phrase, ce n’est pas du tout un discours si fréquent que ça. On attribue extrêmement une valeur morale à la pauvreté, parfois pour louer la simplicité et la rectitude des pauvres méritant·e·s, mais le plus souvent pour considérer que les pauvres le sont parce qu’iels le méritent, parce qu’iels ont une faiblesse morale, et que s’iels le voulaient vraiment et faisaient des efforts, iels pourraient sortir de la pauvreté. Ce discours permet de se rassurer sur le fait que si on n’est pas pauvre c’est qu’on mérite aussi de ne pas l’être, et de justifier de ne pas donner d’argent aux pauvres : on aurait beau dépenser un pognon de dingue, les pauvres l’étant par nature, iels le resteraient. A un niveau (légèrement) plus subtil, on construit aussi une opposition entre bons pauvres et mauvais pauvres, mais le plus souvent pour opposer de bons pauvres tout à fait théoriques aux mauvais pauvres concrets auxquels on veut éviter de donner de l’argent.

Sauf que donc, il n’y a pas de gène, de composition morale ou de malédiction de la pauvreté. On est pauvres parce que l’on n’a pas d’argent, et que c’est une situation qui s’autoentretient : tout devient compliqué, on rate des opportunités (ne pas pouvoir prendre un boulot parce qu’il nécessiterait une voiture qu’on ne peut pas se payer), les retards de paiement entraînent des pénalités qui creusent le déficit, on ne peut acheter que de l’entrée de gamme dont la mauvaise qualité oblige à des achats plus fréquents…

Les pauvres ne sont pas plus mauvais·e·s gestionnaires que le reste de la population, mais iels n’ont pas de marge de manœuvre sur leur budget, les erreurs ou les écarts de parcours ne pardonnent pas. Et une gestion plus stricte ne permettrait pas de s’en sortir : on explique aux pauvres qu’en n’achetant pas whatever objet considéré comme superflu ils pourraient mettre de côté. Ok mais si en se privant de tous les petits plaisirs vous pouvez mettre 50e par mois de côté, à la fin de l’année vous avez 600e. C’est pas avec ça que vous allez acheter une voiture ou un appart. Dans le cas de la pauvreté, l’épargne n’est pas une stratégie rationnelle. Tout ce que vous allez faire c’est faciliter la saisie par les créanciers. Denis Colombi montre qu’il y a des stratégies d’épargne en matériel : des achats en gros de nourriture lorsque le revenu tombe, pour ne faire qu’un A/R au supermarché et ne pas se laisser tenter par des achats superflus par la suite. Mais ça nécessite de l’espace de rangement, et ça nécessite aussi des revenus permettant d’acheter de grosses quantités d’un coup.

L’argent redistribué aux pauvres est toujours considéré comme de l’argent public, qu’on pense qu’on saurait mieux employer qu’elleux, d’où les propositions régulières de limiter la liberté des pauvres (verser l’allocation de rentrée sous forme de matériel scolaire, limiter les types d’achats faisables sur l’argent des allocations…). Mais laisser les pauvres gérer leur argent et leur filer une respiration en leur en donnant plus est la manière la plus efficace de les sortir de la pauvreté.

Globalement le bouquin est très clair, très accessible, et se lit facilement. Excellent essai de sociologie, je recommande.

Flic, de Valentin Gendrot

Un journaliste passe le concours d’ADS (contractuel dans la police). Il raconte ses trois mois d’école, son année à l’Infirmerie Psychiatrique de la Préfecture de Paris et ses six mois dans un commissariat du 19e arrondissement parisien. Il décrit de l’intérieur la totale banalité des violences policières, les salaires de merde des contractuels au bas de l’échelle, le racisme et le fascisme qui a cours au quotidien, ainsi que le sursuicide dans l’institution policière.

J’ai l’impression que c’est des témoignages qu’on a déjà entendu ailleurs, que ce soit de la part d’ancien.ne.s policièr.e.s ou de victimes de violences, après j’ai des ami.e.s qui trouvent que l’intérêt c’est le récit au quotidien, montrer comment ça s’inscrit dans le jour le jour des policièr.e.s.

Refusing to be a man, de John Stoltenberg

Essai antisexiste de 1989, republié en 2000. Dedans, l’auteur examine en quoi la construction de deux pôles genrés – et la posture de la masculinité – s’appuie sur une hiérarchie stricte entre les genres. Être un homme, c’est être en situation de domination. (Logiquement, symétriquement, être une femme, c’est être en position de subordination.) Je suis tout à fait d’accord avec ce point et je pense que c’est une idée qui mériterait d’être plus largement mise en avant globalement dans la société : de la même manière qu’on construit socialement des races, on construit socialement des genres. Aller vers plus d’égalité passe par démanteler cette grille de lecture en pôles binaires (parce que « redéfinir ce que veut dire être un homme » est un chemin qui n’a pas l’air fou pour ne pas opposer les pôles et avoir dans tous les cas une hiérarchie existante).

Le livre est une collection d’essai et de discours sur le sujet. J’ai été moyennement convaincu. L’essai How Men have (a) sex est très bien, le reste du livre je trouve est trop tourné 1/ sous forme d’absolus, 2/ vers une vision psychologisante. C’est possible que le livre n’ait pas super bien vieilli parce que les combats féministes ont fait progresser les choses sur plusieurs points, c’est possible que j’ai aussi déjà lu des choses sur le sujet qui ont été écrites depuis mais inspirées par Refusing to be a man.

Selon Stoltenberg, le féminisme radical US a été inspiré par le combat des droits civiques, ie la lutte de personnes dominées pour réclamer des droits égaux, quand le féminisme radical européen est plus inspiré par la lutte des classes (ça me semble une grosse généralisation et laisser de côté tout ce qui est féminisme non occidental, mais ok). Ça donnerait un prisme plus économique aux féministes européennes (égalité des salaires, double journée, tout ça) quand les US se focaliseraient sur le démantèlement de la hiérarchie inscrite dans les postures de genre. Je suis pas très convaincu, et surtout je pense qu’en 2020 il y a eu largement convergence entre les différents courants.

Il y a aussi toute une focalisation sur la pornographie : Stoltenberg comme Dworkin et d’aures féministes US fait (faisait ?) partie des féministes antipornographie, un courant qui j’ai l’impression a un peu perdu le combat idéologique par rapport aux courants sex-positifs. Il expose des arguments convaincants sur en quoi la pornographie mainstream expose de façon répétitive le schéma homme actif et dominant, femme passive et dominée, en liant la répétition de ce schéma à la jouissance/l’orgasme (du coup avec le message « un homme trouve du plaisir à dominer, une femme à être dominée »). C’est probablement vrai (je me sens assez peu concerné par la question, je ne consomme pas de pornographie), mais présenter l’industrie de la pornographie comme le centre du problème me semble assez exagéré : toute l’industrie publicitaire reproduit ce travers, l’éducation des enfants aussi. Pourquoi se focaliser sur la pornographie ?

Pour une Histoire des Possibles, de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou

Essai sur l’intérêt des raisonnements contrefactuels en Histoire. Les auteurs balayent large et discutent aussi de l’uchronie en littérature et de l’intérêt des raisonnements contrefactuels dans d’autres disciplines. J’ai trouvé ça intéressant, après je pense que je manque de base en méthodologie de la recherche en Histoire pour bénéficier pleinement du livre.

En gros, les auteurs retracent l’histoire du concept, depuis ses occurrences chez Thucydide jusqu’à son explosion dans l’Histoire conservatrice anglosaxonne. Ils montrent que même si souvent le concept est présenté comme non-sérieux, il est en fait inhérent à la démarche historique, sous forme de micro-occurrences au cours de raisonnements (dès qu’on considère qu’un.e acteurice historique fait une erreur par exemple, on considère un scénario alternatif où les choses se seraient mieux déroulées pour ellui). Il permet de plus de restituer l’état des réflexions chez les contemporain.e.s de la période où des événements étudiés : pour elleux il s’agissait des futurs possibles, de potentialités à mettre en balance, et cela pouvait donc influencer leurs comportements. Dès lors il n’est pas absurde de s’y intéresser dans le cadre d’une démarche historique.

Les auteurs font aussi remarquer que le raisonnement contrefactuel est une des modalités de raisonnement très couramment utilisé pour mettre en balance des options, au point d’être étudié par la psychologie. Il peut être utilisé pour mettre en balance des options futures, et c’est aussi la base du sentiment de regret. Là aussi, l’ubiquité de la démarche pousse à ne pas laisser cet outil de côté dans le cadre d’une démarche historique.

Par contre il convient de bien délimiter dans les ouvrages d’Histoire ce qui relève des faits, des suppositions de l’historien.ne et ce qui relève du contrefactuel pur, pour ne pas mélanger les genres. Mais c’est déjà ce qui est fait actuellement, avec des phrases d’introduction du contrefactuel, généralement sa poursuite sur quelques phrases (sachant que dans une démarche historique il n’est pas pertinent de s’éloigner du point de divergence) et sa fermeture, avant de revenir au texte historique.