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La Part Sauvage du Monde, de Virginie Maris

Essai de philosophie écologique. Virginie Maris discute de l’intérêt d’avoir une partie de la Nature qui reste sauvage, la moins anthropisée possible.

Actuellement avec les discours sur l’Anthropocène (ou Capitalocène, ou autres dénominations du même phénomène), on affirme que les Humain.e.s ont un impact sur l’ensemble de la planète, sur tous ses phénomènes (et c’est en partie vraie : le changement climatique est global, on retrouve des microplastiques partout, les échanges de la mondialisation impactent un très grand nombre d’écosystèmes). Mais si l’impact des Humain.e.s est partout, alors il n’existe plus de Nature vierge, extérieure aux activités humaines. Et si tout est dépendant (en bien ou en mal) des activités humaines, il faut gérer la Nature, comme une des composantes des socio-écosystèmes composant les sociétés humaines. C’est effectivement un discours que l’on retrouve lors des discussions sur l’écologie, surtout dans sa partie intégrée aux gouvernements ou aux firmes privées, avec la thématique des services écosystémiques, les questions de compensation et de banque de nature. L’idée étant que pour protéger cette nature il faut bien la gérer, et l’intégrer aux bilans comptables et aux indicateurs : si elle n’est pas prise en compte dedans elle sera invisible aux prises de décisions et donc impactée. Ce raisonnement n’est pas faux, mais il ne tient que si on accepte la prémisse que les sociétés et activités humaines doivent se développer et croître, et donc avoir des impacts. On ne traite pas la cause des impacts (la croissance), on gère ces impacts.

À note que ce n’est pas forcément mal en soi : dans des systèmes qui sont déjà fortement anthropisés (les villes, les cultures agricoles), réintégrer la Nature restante dans la prise de décision et gérer les impacts dessus est plutôt une bonne idée. Mais sur les zones plus préservées, accepter que les impacts auront lieu, que ces milieux doivent forcément être connectés aux activités humaines et être géré en conséquence est un présupposé fort.

V. Maris discute des différentes approches en écologie scientifique, et de ce qui est considéré comme état de référence d’un écosystème. En gros, il y a un pôle qui considère que déclarer les écosystèmes résultant de l’impact d’activités humaines comme « dégradés » est problématiques : ce sont des écosystèmes comme les autres, avec de nouveaux assemblages d’espèces et de nouvelles conditions du milieu, mais il n’y a pas de jugement de valeur à avoir sur leur état. Les impacts humains ne devraient pas être considérés comme une force extérieure bouleversant les écosystèmes, les Humain.e.s font partie de la Nature. V. Maris objecte qu’à l’échelle temporelle de la Vie terrestre, les impacts des activités humaines sont récents, et plus massifs que les impacts de n’importe quelle espèce. Certes les Humain.e.s sont un phénomène naturel parmi d’autres, mais cela reste pertinent de considérer leurs impacts sur les écosystèmes comme une perturbation. D’autant plus que dans ces débats, il s’agit aussi de questions de ce qu’est la Nature du point de vue des Humain.e.s. Or les écosystèmes post-impact humains sont largement moins riches (en nombre d’espèce, en abondance) que ceux précédant ces impacts. Si on les considère comme des écosystèmes parmi d’autres, on a un phénomène de référence glissante sur ce qu’est un écosystème normal, ce qui va en retour influencer les politiques de protection/gestion de la Nature que l’on est prêts à implémenter en tant que sociétés.

V. Maris parle aussi justement de ces politiques et techniques de protection/gestion de la Nature. On a actuellement des politiques d’ingénierie écologique. Il s’agit d’amener un écosystème vers un état de référence choisi (pour le ramener a un état précédent une perturbation, pour réintroduire une espèce…). On est dans une forme de gestion, qui peut être fortement coûteuse, et qui peut amener à des écosystèmes n’existant que grâce à l’intervention humaine (mais comme certains écosystèmes liés aux ville ou aux cultures). C’est raisonnable de vouloir maintenir ces écosystèmes à bout de bras tant que de l’autre côté on a des impacts massifs sur l’état des écosystèmes de par nos activités, mais mieux vaudrait réduire ces impacts et laisser la Nature s’autogérer.

Enfin, V. Maris évoque brièvement (et en faisant référence à un autre ouvrage, Zoopolis, qu’il faudrait que je me procure), l’idée de considérer les populations non-humaines (animales comme végétales) comme des communautés souveraines : cela impliquerait d’agir envers elleux comme on agit vis-à-vis des autres nations (quand on respecte le droit international en ts cas) : on peut aller visiter leur territoire, mais on ne va pas décider unilatéralement d’aller le gérer ou se l’approprier. On respecte un principe de non-interférence, mais on peut aider en cas de catastrophe naturelle (incendie, tremblement de terre, pollution…). L’idée semble radicale en terme de droits des animaux, mais en même temps si l’on compare des surfaces occupées par les Humain.e.s par rapport aux autres espèces, il serait raisonnable d’arrêter là la colonisation du monde.

Bref, mon résumé part un peut dans tous les sens, mais le livre aussi. En gros, il est important de prendre en compte la Nature proche des Humain.e.s dans les décisions humaines, et de la gérer au mieux tout en minimisant nos impacts dessus. Mais il est aussi important de considérer que même s’il existe des impacts humains globaux, toute la Nature n’est pas anthropisée à l’heure actuelle, il existe une Nature-Altérité, cette Part Sauvage du Monde du titre. Au lieu de vouloir gérer cette Nature là et l’intégrer aux circuits humains, même dans une optique bénévolente, mieux vaut lui conserver son caractère d’altérité, et faire en sorte d’en rester éloigné, sauf en tant que spectateurices ou visiteureuses.

Egologie, d’Aude Vidal

Essai sur le versant « développement personnel » de l’écologie politique, la façon dont il peut potentiellement étouffer le côté vraiment revendicatif et radical du projet écologiste, et plus généralement sur les tentatives et stratégies de récupération par le néolibéralisme de l’écologie.

Le néolibéralisme file plein de petites satisfactions de court terme mais pas d’épanouissement durable, à la fois en colonisant les imaginaires et en dégradant l’environnement. Cf le rapport du GIEC expliquant qu’il va falloir redéfinir ce qu’est une « bonne vie » si on veut surmonter la crise climatique (s’applique pareil pour la crise de la biodiv). L’écologie politique (la vraie, pas la croissance verte) propose de s’attaquer aux deux points à la fois. Mais du coup, récupération de la partie « décolonisation de l’imaginaire » par à la fois le néolib et des trucs pseudo-mystiques qui vont vendre un changement de l’intérieur des gens en oubliant toute la partie transformation des structures de la société : on va notamment retrouver là une bonne partie du développement personnel. Le développement personnel va être facile à promouvoir parce qu’il promeut un changement sans conflit : c’est quand même plus sympa. On va vendre du coup à la fois les « alternatives locales », le « développement personnel » et la croissance verte, avec l’idée que le modèle peut être transformé par des gens qui éteignent la lumière, font de la méditation pour se sentir mieux et vont acheter à la biocoop plutôt qu’en grande surface. C’est joli, mais en vrai le capitalisme s’accomode fort bien de tout ça, et à côté les gens des classes plus populaires qui n’ont pas les moyens (financiers, temporels, autre) de rentrer dans ces alternatives sont culpabilisés (la crise devient de leur faute) pendant qu’il existe toujours une grosse industrie polluante.

Le néolib est aussi fort content du développement personnel en ce qu’il peut facilement être dépolitisant : si l’accent est mis sur le fait de rendre les gens heureux en faisant des ajustements dans leur tête, on peut les persuader de s’adapter à des conditions extérieures merdiques contre lesquelles iels feraient mieux de se révolter. En plus les gens qui vont pas bien peuvent désormais être tenu.e.s comme les responsables de leur malheur : iels n’ont pas fait assez de travail sur elleux pour aller bien.

Deux exemples de plus : le do-it-yourself promu comme un moyen d’émancipation peut absolument ne pas l’être : si c’est inséré dans des circuits de production locaux et des réseaux de sociabilité fort bien, mais si c’est chacun.e fait son pain et son savon chez soi, ça détruit l’artisanat local, et ça permet au capitalisme de refourguer à chacun.e une machine à pain et une imprimante 3D pas mise en commun qui sera sous-utilisé. Incitation à la consommation des moyens de production personnels, en qq sorte. Le DIY émancipe dans le cadre des communs seulement, pas en soi.

L’agriculture urbaine réappropriée par les classes supérieures se fait gentrifier : là où les plus pauvres produisaient par nécessité, les classes sups vont voir ça comme un loisir et importer des pratiques de classes dans les jardins partagés : vont pousser au ZéroPhyto même si ça baisse la productivité, voir vont évincer les plus pauvres de l’agriUrbaine : soit par augmentation du droit d’entrée des jardins soit plus subtilement parce qu’ils pourront plus facilement préparer leur dossier de demande, ou en les faisant se sentir pas à leur place dans le jardin gentrifié.

Nature à vendre, de Virginie Maris

Ou Les Limites des Services Ecosystémiques.

Transcription d’une conférence donnée en 2014 sur le sujet.
Le concept de services écosystémiques (SE) a été popularisé en 2005 avec le Millenium Assessment Act. Pensés comme un concept complémentaire de la biodiversité (on parle fréquemment de Biodiversity and Ecosystem Services), ils tendent en fait à remplacer la biodiversité dans le discours libéral sur la protection de la Nature. Ce remplacement advient parce que le concept de SE est bien adapté au néolibéralisme : si la Nature rend des services, ces services sont évaluables et facile à faire rentrer dans des bilans comptables et des arbitrages. Mais le revers c’est que la Nature comme « fournisseuse de service » est une vision problématique à plusieurs titres :
1/ La Nature n’est pas intrinsèquement au service de l’Humanité. Si parfois elle rend service, parfois elle est neutre, parfois elle est néfaste (inondations, moustiques). Et les désagréments de la Nature ne sont pas secrètement bénéfiques si on regarde avec une vision plus large. Ça c’est une vision naïve d’une Nature conçue pour servir l’espèce humaine, pas la réalité. Du coup, comment justifier de protéger la Nature inutile ?
2/ Si on peut mesurer le bénéfice apporté par la Nature pour justifier sa préservation plutôt que sa destruction par un projet avec moins de bénéfice, il faut accepter qu’il y a plein de fois où la Nature va perdre cet arbitrage : parfois bétonner tout est plus efficace. De plus un service peut perdre son intérêt si on développe une nouvelle techno ou change d’organisation : le service de captage du carbone atmosphérique n’existe que si on a une civilisation thermo-industrielle qui crache du carbone en excès dans l’atmosphère. Le problème est de ne se baser que sur une efficacité de service rendu et pas sur une valeur intrinsèque.
3/ On parle de services rendus, mais rendus à qui ? Les bénéficiaires sont rarement l’Humanité entière. Dans ce cas comment arbitrer entre différents bénéficiaires de services différents ? Il y a souvent des conflits d’usages entre différents sous-groupes. Cf les conflits sur la réintroduction des prédateurs dans les montagnes françaises. Plus généralement, des bénéfices à court-terme peuvent être négatifs à long terme ou pour l’ensemble du groupe (maximiser l’utilité globale ne passe pas forcément par maximiser les utilités individuelles).

Par ailleurs, maximiser les services rendus ne maximise pas forcément la biodiversité, et inversement : un système agricole ou forestier en coupe réglée avec 2-3 espèces est plus productif qu’un écosystème sauvage. Si on par d’une zone morte (friche industrielle par ex) effectivement la relation existe, mais ça se décorrèle rapidement.

La monétarisation des SE rajoute encore des problèmes : monétariser permet d’avoir un dénominateur commun pour faire des calculs coûts/bénéfices. Mais ça suppose que ça a un sens d’avoir une unité commune de mesure. Hors mesurer le service de production d’un verger, le service de rétention d’eau et la valeur esthétique d’un paysage sur la même base… Quand c’est fait, c’est fait au pifomètre, et ça a l’air faussement scientifique et carré.
Derrière on va sortir une jolie métrique à l’apparence rationnelle pour dire qu’on a fait un choix technocratique de façon tout à fait raisonnable qui n’est pas sujet à débat puisque c’est bien cette option qui optimise la métrique, alors que justement les choix de préserver telle ou telle facette de la Nature avec tel ou tel impact sur l’organisation de la société humaine sont précisément des choix politiques qui devraient faire débat : puisqu’on met en balance des valeurs incommensurables, la décision est forcément politique.
De plus, la monétisation favorise la gestion des SE et de la Nature comme un produit financier : on peut spéculer dessus, on applique par défaut le régime de la propriété privée, on favorise la captation par les plus riches : les Etats, mais surtout entreprises, qui vont devenir les propriétaires légitimes des SE.

et il foula la terre avec légèreté, de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau

Bande dessinée sur un géologue travaillant pour une grosse compagnie pétrolière française, qui part en mission de terrain en Norvège pour évaluer le potentiel d’un réservoir. Sur place il discute avec les habitants de leur rapport à la Nature, des changements récents de la société et de ceux qu’amènerait l’implantation d’une plate-forme de forage.

Le dessin est très beau, et le propos avait l’air intéressant, mais au final je l’ai trouvé un peu vide. Le mec se pose des questions, ok, fort bien, et ? On ne voit pas ce qu’il en fait dans son taf où dans son rapport personnel au monde. Les persos sont un poil caricaturaux aussi.

Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Lowenhaupt Tsing

Ce n’est pas un champignon atomique, comme le titre pourrait le laisser croire. En fait, le titre est tout sauf clair. Le sous-titre, De la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme est déjà un peu plus explicite, mais pas beaucoup.

Il s’agit donc d’un essai sous une forme intéressante (de courts chapitre, à la limite d’une écriture par fragments par moment), parlant des matsutake, des champignons très prisés au Japon mais qui n’y poussent presque plus. Le livre explore l’écologie des matsutake, les communautés qu’ils forment avec certains arbres (des chênes, des pins), dans des environnements qui ont subi des perturbations humaines. Les questions écologiques sont intéressantes en soi, mais l’essai ne s’y restreint pas, s’intéressant aux trajectoires des forêts perturbées pour voir ce qui a permis de développer un terrain propice aux matsutakes (ou de le faire disparaître), et comment l’Humanité remodèle fortement des forêts, gérées selon des préceptes empiriques, des impératifs de rentabilité, des idées de ce à quoi devrait ressembler une forêt idéale… Et le livre parle aussi de comment les matsutake s’insèrent dans le capitalisme, en tant que produit prisé au Japon mais se développant ailleurs, et surtout en tant que produit que l’on ne sait pas cultiver de façon industrielle : l’insertion des matsutake dans des circuits capitalistes nécessite des travailleu⋅r⋅se⋅s indépendants qui vont à la cueillette aux champignons dans des forêts publiques ou privées, aux US, en Chine, au Japon, en Finlande, forêts qui sont gérées selon des impératifs qui n’ont rien à voir avec les besoins des matsutakes ou des cueilleu⋅se⋅r⋅s… Anna Lowenhaupt Tsing parle d’un capitalisme de captation pour décrire la façon dont des champignons sauvages, la gestion des forêts et le travail précaire, indépendant et individuel des cueilleu⋅se⋅r⋅s est intégré dans des chaînes de valeur standardisées et mondialisées, et le fait  ce genre d’activités précaires intégrées au capitalisme qui se développent dans les « ruines du capitalisme » (ici, les anciennes forêts de production de bois, laissées à l’abandon par des délocalisations dans des pays plus profitables ou rendues inexploitables par une gestion défaillante qui les a épuisées) tendent à devenir la norme du capitalisme plutôt qu’un phénomène périphérique.

Globalement le sujet est très intéressant, après y’a plusieurs passages où je trouve que l’autrice développe des concepts qui restent un peu théoriques, voire limite verbieux. J’aurais voulu plus de développement sur le capitalisme de captation et ses implications à la place.