L’Ère de l’Individu Tyran, d’Éric Sadin

Malheureusement pas un livre sur les T-rex

C’était très décevant. C’est un essai sur les évolutions récentes des sociétés occidentales. L’intro était relativement intéressante. Elle partait des promesses originelles du libéralisme politique telles que posées à l’époque des Lumières : les individus vont pouvoir se réaliser en tant que personnes affranchies des structures les limitant que représentaient l’Église ou l’organisation de la société en États. Ensuite elle détaillait les évolutions récentes de ces promesses depuis la WWII, avec l’érosion progressive des institutions collectives qui faisaient contrepouvoirs ou filets de sécurité au fur et à mesure que l’épouvantail de l’URSS perd de sa puissance. Puis elle s’attardait sur la frustration légitime des individus qui voient que la promesse de la Croissance et du Progrès se révèle fausse, que les lendemains qui chantent ne sont plus à l’ordre du jour, et que l’influence qu’ils semblent avoir personnellement sur la politique et la marche des choses semble nulle.

Enfin elle arrivait sur l’idée que cette frustration est entretenue, amplifiée et récupérée par le néolibéralisme, via le dispositif formé par les ordiphones et l’accès au réseau qu’ils permettent. Ces outils polyvalents donnent à chacun.e l’impression dans sa vie personnelle d’avoir plus de puissance d’action. On peut commander un VTC ou de la nourriture instantanément – Sadin parle d’un « surclassement de sa propre vie », concept qui semble intéressant en terme de ce que les plateformes vendent comme idéologie mais que le livre ne développera pas plus que ça – on peut mettre en scène sa vie, documenter les événements autour de soi ou donner son avis via les réseaux sociaux depuis n’importe où. À titre individuel on a l’impression de pouvoir faire beaucoup, mais en parallèle le fonctionnement de l’économie de plateforme et plus largement du salariat actuel implique que les salariés soit soumis à plein d’injonctions venant de machines, de protocoles, de normes restreignant leur autonomie. De plus sur le plan collectif les structures qui permettent d’agir on été largement affaiblies ; ne restent alors que comme possibilité l’expression sur les réseaux sociaux, qui donnent l’impression d’agir mais n’a pas de prise sur le réel.

Bon, donc on le voit c’est dense, j’étais forcément d’accord avec tout, mais la thèse semblait intéressante. Certains aspects me faisaient penser à du Lasch ou du Michéa, mais Sadin affirmait explicitement dès l’intro que la frustration des gens par rapport au contrat social trouvait sa source dans l’influence du néolibéralisme sur la société ; ça paraissait intéressant d’avoir cette perspective plutôt que de râler sur la Nature humaine qui comprend rien et la grande ville qui aliène

La première partie du livre détaillait les aspects historique, brièvement les Lumières puis surtout entre 1945 et aujourd’hui. Tout n’était pas fou mais pourquoi pas. Mais derrière, le livre part dans le grand n’importe quoi. D’un point de vue purement méthodologique déjà, c’est affirmation gratuite sur affirmation gratuite, y’a des non-sequitur partout, l’auteur cite des faits divers ou des films pour illustrer son propos. Y’a vraiment rien de scientifique ou de solide là dedans. Il nous fait une petite recension de comment marchent FB, twitter et Instagram sans se poser la question du business model des plateformes derrière. Il affirme que la question des données personnelles est une fausse question. Ah. Il explique que si les gens se mettent en scène et cherchent les likes c’est parce qu’ils sont vaniteux, en faisant l’impasse sur tout ce qui est économie de l’attention et sur les pistes qu’il a lui même posé en intro sur la responsabilité du néolibéralisme dans le tournant individualiste des gens.

Mais le pire est à venir. Parce que derrière tout ça, il nous explique que les gens s’estiment lésés par la société (tout à coup c’est du conditionnel et des tournures à base de « pensent », « croient », « s’imaginent », visiblement il ne s’agit plus du tout de questionner ces inégalités et comment y remédier, c’est tout dans la tête des gens), et que donc ils refusent d’adhérer à tout contrat social et deviennent ingouvernables. Mais qui sont « ces gens » ? Eh bah les vilaines minorités bien sûr ! Donc là on a le droit à une attaque en règle sur les burkinis (qui n’ont été interdit que pour des régions d’hygiène, pourquoi les minorités veulent se soustraire à l’hygiène commune ?), l’écriture inclusive (c’est laid et il faudrait plutôt faire… ce que les militant.e.s font déjà, le mec montre juste qu’il ne connait rien au sujet), les gens qui empêchent la tenue des représentations des Suppliantes d’Eschyle avec des blackface, #MeToo, la PMA, et les transidentités. C’était vraiment le bingo des paniques morales de la droite. Le tout avec un raisonnement tellement décousu que je pense que le livre a été écrit à l’arrache pour répondre en retard à une commande (notamment, vous saurez que la PMA c’est mal parce que c’est comme Elon Musk et les films Marvel. Voilà.)

Bref, la conclusion c’est que le crédit social chinois avec la surveillance de tous par tous c’est mal, les tueries de masse commises par des loups solitaires c’est mal ; et mieux vaudrait trouver une troisième voix intermédiaire où on témoigne plutôt que de donner son avis. Autant vous dire que la critique du capitalisme de plateforme, les enjeux de l’économie de l’attention, les pistes pour sortir de cette frustration de l’impuissance, tout ça c’est carrément passé à la trappe depuis l’intro. À la place j’ai eu « ouin ouin les minorités elles veulent pas le contrat social tel qu’il est actuellement parce qu’elles sont pleine de rancoeurs comme les gens qui votent Trump ».

Je recommande pas trop.

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