Tous les articles par OC

Article invité : L’une chante, l’autre pas, d’Agnès Varda

L’une c’est Pauline qui, à 17 ans, vient en aide à l’autre, Suzanne, sa voisine de 22 ans, qui n’a ni les ressources ni l’énergie de poursuivre sa troisième grossesse. Le film suit le parcours de ces deux femmes pendant 15 ans, l’amitié profonde qui les lie, leurs combats pour s’émanciper des pressions parentale, maritale, conjugale, reproductive, sexuelle. À travers elles, on suit en filigrane les luttes féministes des années 60-70 (contraception, avortement, Planning familial, etc.). C’est un film que j’ai trouvé très doux et réjouissant par sa manière d’incarner des propos politiques et militants dans des histoires du quotidien, de beaux personnages et des chansons géniales. Bref : il faut regarder L’une chante, l’autre pas !

Article invité : Récits de l’exil, de Nina Berberova

Recueil de 5 nouvelles / petits romans écrit(e)s par une autrice russe émigrée en France dans les années 20 puis aux États-Unis dans les années 50. Toutes les histoires mettent en scène des personnages russes vivant en France, et montrent différentes « facettes » de l’exil (plus ou moins forcé) sans que ce thème soit pour autant central en tant que tel ; des personnages se rapprochent, attirés par des souvenirs et des expériences communes, ou au contraire semblent irrémédiablement séparés par la manière radicalement différente dont iels ont vécu la Révolution russe et les débuts de la société soviétique. La situation sociale et politique en Russie est présente en arrière-plan, sans forcément être un sujet explicite.

Ça m’a vraiment plu. J’ai eu de grosses vibes Tchekhov (relations dysfonctionnelles, aristocratie déclinante, personnages médiocres, fatalisme de l’échec, rythme particulier) mais, connaissant peu la littérature russe, je ne m’aventurerai pas à faire trop de rapprochements ou généralisations. En même temps, ce sont des récits qui évoquent des situations de violence parfois difficilement soutenables (viol, féminicide, misogynie en tout genre, suicide).

Les résumés des 5 nouvelles (plus pour ma mémoire personnelle que pour une analyse très poussée ; ça divulgache un petit peu) :

L’Accompagnatrice : Sonia, une jeune fille pauvre qui joue du piano, devient l’accompagnatrice d’une cantatrice. Elle découvre une vie de luxe à laquelle elle continue à rester étrangère. La relation entre les deux femmes, ou plutôt la vision que Sonetchka a de Maria Trevina, qui la fascine et la répugne en même temps, est vraiment intéressante. En lisant, j’avais des réminiscences très vagues du film La tourneuse de pages, où se joue une dynamique similaire d’une jeune femme musicienne et précaire cherchant à se venger de la femme plus âgée, musicienne et bourgeoise, qui l’a humiliée. Mais là où (de mémoire), le désir de vengeance était motivé par un événement précis dans le film, dans le roman c’est l’existence même de Maria Trevina qui humilie Sonia, la violence de classe qu’elle suppose.

Roquenval : le narrateur raconte, des années après, un été passé dans le château familial d’un de ses camarades de classe ; le domaine doit être vendu, malgré les protestations de l’aïeule russe à l’histoire romanesque. Boris a l’impression d’y retrouver une sorte de paradis russe perdu, un monde aristocratique en train de disparaître (coucou La Cerisaie de Tchekhov).

Le Laquais et la putain : une femme rêvant d’une vie opulente et confortable, voit ses ambitions progressivement mises à mal ; elle noue une relation avec le serveur d’un restaurant ; cette relation médiocre ne la satisfait pas mais elle est coincée… tout cela finira mal. J’ai beaucoup aimé l’écriture de cette nouvelle, avec un rythme et des images très marquants.

Astachev à Paris : un sombre connard vend des assurances vie à de riches russes à Paris sans se soucier aucunement de la vie des femmes autour de lui.

La Résurrection de Mozart : les dernières heures, entre poursuite du quotidien et inquiétudes croissantes, vécues par un petit groupe d’amis russes vivant dans un village de campagne français avant le début de l’exode pour fuir l’invasion allemande.

Article invité : Chavirer, de Lola Lafon

Sans grande originalité, j’ai énormément aimé.

Cléo, une collégienne passionnée de danse modern jazz, tombe entre les mains d’un réseau de « mécènes » pédophiles et y entraîne d’autres filles. Ce n’est « que » le début du roman, qui donne la voix à plusieurs personnages qui, au fil des années, gravitent autour de cette victime coupable, écoutent son histoire, partagent un moment plus ou moins long de sa vie et en construisent un portrait fragmenté, fragmentaire.

Le roman entremêle avec beaucoup de force et d’attention une multitude de thèmes difficiles. Des passages, des images me restent : les scènes de danse, de transformation physique avant et après le spectacle, et plus généralement les questions de maîtrise et de souffrance du corps féminin (empowerment vs aliénation) ; la violence de classe des militants de gauche face à Cléo devenue danseuse chez Drucker à laquelle fait écho le racisme qui empêche Betty de devenir danseuse classique ; la finesse de l’écriture des relations amicales, amoureuses, familiales, comme des rivalités (une pensée pour L’amie prodigieuse) et des mécanismes de manipulation.

Comme on dit sur ce blog : je recommande.

Article invité : A Quiet Place, de John Krasinski

Film d’horreur/de SF américain de 2018. L’article est rédigé par OC.

Film d’autant plus décevant que le principe avait l’air extrêmement prometteur (« Ça fait peur et y’a de la langue des signes ») : une famille vit en mode survivaliste (de luxe) dans la campagne américaine, dans un futur proche où des bestioles aveugles mais à l’ouïe très fine repèrent leurs proies (= les humains et, apparemment, les ratons-laveurs) de très loin et les bouffent en moins de temps qu’il ne faut pour dire « hyperacousie ».

On voit donc toutes les stratégies mises en place par la famille pour vivre sans faire de bruit : langue des signes (ce qui est facilité par le fait que l’aînée est sourde – le personnage est d’ailleurs incarné par une comédienne elle-même sourde, ce qui est appréciable), sable ou peinture sur le sol pour atténuer les bruits de pas ou mettre en évidence les planches de l’escalier qui ne craquent pas, communication en morse ou par signaux lumineux, couffin insonorisé pour le bébé à naître… Visuellement c’est plutôt réussi.

En revanche, le scénario est grevé de ficelles tout aussi énormes que les trous, ce qui rend difficile de rentrer totalement dans le film. Classiquement, le scénario repose quasi intégralement sur le fait que les personnages font des trucs idiots (est-il donc à ce point impossible d’imaginer un scénario un peu ambitieux où les gens fonctionneraient de manière un peu rationnelle ?) et qu’ils ne se parlent pas. Là, ça pourrait se justifier en partie par le fait que, bah, les gens ne peuvent pas se parler de vive voix (sinon ils sont morts), sauf que justement le nécessaire silence ne les empêche pas de communiquer de plein d’autres manières. Du coup, il y a un gros déséquilibre entre la mise en place d’un univers assez stylé, plein de trouvailles, et l’utilisation plus que réduite qu’en fait le scénario, qui tient sur pas grand chose.

En ce qui concerne les (très) vilains monstres, il ne faut pas longtemps au/à la spectateurice pour imaginer quelques techniques qui auraient permis de faire diversion, de les attirer dans un piège, ou de réaliser des cachettes sonores. Plusieurs plans s’attardent sur des unes de journaux qui titrent « Rien ne peut les arrêter ! » alors que ce qui les arrête, finalement, est un truc plutôt trivial (à savoir « balancer du son à haute fréquence », ce qui est quand même une technique employée par un certain nombre de municipalités pour faire fuir les jeunes qui font tache dans le paysage urbain bourgeois). Mais bon, du coup le film aurait été un peu court, forcément.

Un autre point qui m’a déçue est le traitement du son au long du film. Certes, je ne l’ai pas regardé dans des conditions excellentes et n’ai peut-être donc pas profité de toutes les subtilités. Certaines choses m’ont parues intéressantes mais pas assez assumées (des scènes perçues du point de vue de la jeune fille sourde où le son est coupé, mais seulement pendant quelques secondes ; la scène très touchante où le cadet crie, profitant du bruit de la cascade, mais qui se transforme en fin de compte en set-up d’une autre scène avec la mère). D’autres choses sont franchement vues et revues (enfin… entendues et ré-entendues ?). Je pense notamment aux cris et grognements des méchants monstres qui m’ont évoqués… tous les cris et grognements de tous les méchants monstres dans tous les films américains. Pour moi, aucun sound design un peu original, alors que ce film était l’occasion de faire quelque chose de génial.

Je finirai en parlant la morale sous-jacente du film, et notamment les représentations genrées (puisque c’est ça qui m’intéresse dans la vie, avec les autobiographies de mathématicien-nes). Sur ce point, je suis assez partagée. Le fonctionnement de la famille est ultra patriarcal : le père gère les aspects techniques et technologiques, la chasse, la protection physique de la famille. La mère s’occupe de la santé, de la lessive, de la nourriture, du soin émotionnel. Cette répartition (appuyée de manière lourdingue) est perpétuée par le père, qui oblige son fils à l’accompagner à la pèche alors que ce dernier n’en a aucune envie, et refuse à sa fille d’y aller alors qu’elle en meurt d’envie. De ce point de vue, le positionnement des enfants opère une remise en question du modèle parental : le garçon exprime ses émotions, fait preuve de sensibilité et aide à rétablir les liens affectifs brisés, la fille est bricoleuse et butée. A la fin, c’est la fille qui trouve la solution pour se débarrasser des monstres, soulignant au passage que son père était bien bête de lui interdire l’accès à son atelier car la solution était là depuis l’début. Je pense (j’ose espérer) que c’est l’un des buts du film : un semi-bon point, donc. M’enfin le modèle qui perdure c’est quand même l’autarcie du noyau familial hétéro et la puissance de la carabine face à l’envahisseur. Politiquement (quand par ailleurs on peut déceler un positionnement plutôt pas mal) c’est assez limité, voire un peu craignos.

et puis j’ai pas eu peur :(