Archives de catégorie : Des livres et nous

La Communication non-violente, de Marshall D. Rosenberg

Court livre sur les principes de la communication non-violente. Pas convaincu par la forme du livre, et ça mériterait plus de contexte sur quand il est pertinent ou non d’utiliser ce type de communication spécifiquement (typiquement, ça suppose de la bonne volonté de la part des deux interlocuteurs et des intérêts de long terme convergent, c’est pour améliorer la communication avec vos proches, pas dans les négociations salariales. En gros si tu précises pas les limites d’applicabilité ça devient un concept fortement centriste où le seul problème c’est de mettre tous les éléments sur la table et ensuite un compromis entre gens raisonnables et une solution optimale pour tou.te.s peuvent toujours être trouvés).

Cela dit, les principes présentés sont intéressants :
– Bien distinguer l’énonciation de faits de l’énonciation d’opinions sur ces faits, pour séparer le subjectif de l’objectif dans le discours.
– Expliciter son ressenti sous forme de sentiments précis (et qui soient des sentiments, pas une interprétation du comportement des autres : « je me sens incompris » ça marche pas, « je me sens en colère/triste parce que j’ai l’impression de ne pas être compris » oui), et en exposant ce qui a provoqué ce sentiment (la partie « parce que je ». L’auteur insiste sur le fait que le « parce que » doit être suivi de « je » : on est dans les opinions, on reste à parler de son ressenti.)
– Expliciter ce qu’on demande aux autres/ce qu’on attend d’eux, en étant le plus précis possible (ne pas dire « je voudrais que tu passes moins de temps au boulot » pour « je voudrais qu’on passe plus de temps ensemble »). Après je suis d’accord que c’est bien d’expliciter et d’être clair, mais c’est volontairement ignorer qu’il y a plein de motifs de communication qui par politesse/convention passent par de l’implicite et du sous-entendu.
– Enfin, accepter que les gens puissent ne pas répondre positivement à notre demande parce qu’ils ne sont pas en état de le faire (et c’est là où pour moi du coup ça limite vachement le contexte dans lequel c’est applicable en nécessitant que les deux interlocuteurs soient de bonne foi à la base).

The Sword of Winter, de Marta Randall

Bouquin de fantasy écrit en 83. Le seigneur de Jentisi, un des comtés les plus puissants de Cherek, se meurt. Ses vassaux ont été convoqués à la capitale pour désigner son successeur, ainsi que les représentants des Guildes de Cherek. Lyeth, la Messagère personnelle du Seigneur, se retrouve au milieu de ce panier de crabes, à ne vouloir qu’une chose : que le seigneur meure au plus vite, afin que son service prenne fin, et que la Guilde des Messagers la réaffecte ailleurs, le plus loin possible de Jentisi, où le rôle des Messagers a été complètement dévoyé.
Le début est un peu lent, mais on se laisse prendre à l’histoire de ce monde qui sort lentement de son Moyen-Âge, avec un télégraphe qui relie progressivement les provinces centrales, un chemin de fer entre deux villes, mais en même temps un féodalisme qui reste marqué, et une tentation d’en revenir aux « bonnes vieilles traditions ». L’univers est cool, mais l’histoire racontée au milieu n’est pas très originale, avec un personnage principal qui est intéressante mais qui en 6 jours s’attache à mort à un gamin random de façon franchement pas crédible.

Une vie en l’air, de Philippe Vasset

Du Philippe Vasset classique. Il raconte son enfance et son âge adulte influencé par l’infrastructure désaffectée du monorail de l’aérotrain dans la Beauce. Il raconte ses journées passées dessus à regarder bouger le monde, l’influence de cette construction totalement inutile mais beaucoup trop chère à détruire sur son paysage mental, ses tentatives de se l’approprier (figurativement et littéralement) par diverses approches, les fantasmes et évocations d’une France futuriste que ça évoquait en lui enfant, le rapport à son écriture et ses processus créatifs. J’ai lu le livre d’une traite et j’ai beaucoup aimé, on dirait du Bellanger moins déprimé.

Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel

Enquêtes policières feuilletonnesques au début du XXe siècle dans un univers discrètement steampunk avec des influences vernesques. Je suis vraiment pas convaincu par les bouquins de Clavel, ce qui est dommage parce qu’il a des critiques (et une postface/préface) dithyrambiques et qu’il écrit dans des genres que j’aime bien. Mais à la lecture je trouve ça banal voire convenu.

Frankenstein 1918, de Johan Heliot

Uchronie sur la guerre de 14. Dans un monde où les événements de Frankenstein se sont déroulés, ses travaux et notes ont été récupérés par le gouvernement anglais. Au début des hostilités, Winston Churchill lance un programme visant à reproduire ses travaux pour créer de nouveaux soldats depuis les soldats tombés au combat. Cette expérimentation va changer le visage de la guerre, tel qu’on le découvrira au fur et à mesure des récits enchâssés d’un historien des années 50, de Churchill lui-même et d’un certain Victor.

Ça se lit bien, j’aurai apprécié un peu plus de récit de la vie dans l’uchronie plutôt que de l’exposition dans la fausse préface. C’est une uchronie originale dans ses débuts mais qui retombe un peu dans des schémas classique une fois que l’Histoire avance, ça révolutionne pas le genre non plus mais c’est un hommage sympa.

Journée d’un opritchnik, de Vladimir Sorokine

Dans les années 2020, la Russie redevient une monarchie. La couronne ressuscite une institution du règne d’Ivan le Terrible, l’Opritchnika, une police secrète répondant directement au souverain.
Je n’ai pas trouvé que le livre ait un grand intérêt. C’est un pendant de La Servante Écarlate pour le côté description d’une dystopie où sont alliées technologies modernes et idéologies rétrogrades, mais après, on a juste le récit de la journée d’un des membres de cette police secrète. Ok, on voit que ce sont des ordures spoliatrices qui se réclament du christianisme, mais ça ne va pas beaucoup plus loin

La Vraie Vie, d’Adeline Dieudonné

Roman sur une famille dysfonctionnelle. Un père violent, une mère complètement effacée, deux enfants, un petit frère qui commence à aller vraiment mal, et sa sœur, la narratrice déterminée à le sauver. C’est relativement court, ça se lit bien, y’a un certain style, quelques images et péripéties intéressantes, mais ça reste assez anecdotique (je pense qu’il m’avait été un peu survendu par sa hype à la rentrée littéraire)

La Révolte des Premiers de la Classe, de Jean-Laurent Cassely

Livre analysant le phénomène des personnes qui après avoir fait des études (et souvent quelques années de travail) orientées vers des parcours de cadres d’entreprise, décident de se réorienter vers des métiers plus manuels type garagiste, patissièr.e, vendeu/se/r en commerce de détail.

Le livre regarde quelle proportion des promotions de cadres font cette réorientation (une fraction, mais la France étant massivement cadrifiée, ça fait quand même des contingents non-négligeables), les raisons qui les ont poussés à (volonté de retrouver du sens dans le travail, sens perdu dans les métiers de cadre en raison de la bureaucratisation/mondialisation/financiarisation de l’économie), et quels nouveaux profils ça donne. Les deux points les plus intéressants sont pour moi que si ce mouvement est rapproché de celui du retour à la terre des années 60, d’une part il est fortement urbain contrairement au Retour à la Terre, et d’autre part il ne conteste pas le système : les « révoltés » veulent plus de sens dans leur travail personnel mais ils s’insèrent très bien dans une économie capitaliste, souvent même elle est assez indispensable à leurs nouvelles carrières, où ils vont se poser en curateurs et curatrices éclairé.e.s de produits, qu’iels vont proposer à la vente à leurs pairs CSP+, en jouant sur le côté « produit de qualité et d’exception, distinction de la masse, storytelling de la marchandise ». Ça nécessite donc une « élite éclairée » à qui vendre ces produits, avec un bon pouvoir d’achat. Ça n’est pas le cas de toutes ces reconversions (on peut aussi devenir garagiste avec des tarifs sociaux), mais c’est très facile d’introduire ces trajectoires dans la gentrification. Pour moi qui correspond pas mal à ce modèle, se pose donc la question de comment, si j’ai envie de me lancer dans ce genre de reconversion, le faire en promouvant plutôt des valeurs de gauche.

Le second point intéressant, lié au premier, est que ces « nouveaux manuels » intègrent toutes les compétences de leur parcours CSP+ dans leur nouveau métier ; des compétences de marketing, business plan, graphisme, mais aussi l’ethos des CSP+. Ils font donc advenir une montée en gamme des métiers manuels, et les CSP+ qui vont devenir leurs clients vont en général avoir plus envie de parlers aux « manuels CSP+ » qu’aux gens qui font un métier manuel après un parcours classique, pour des questions de proximité. Du coup, il y a un risque (sur le long terme, certes) de « gentrification des métiers », où pour investir ces métiers il faudra la double compétence grandes études/qualifications manuelles.