Archives de catégorie : Des livres et nous

Éropolitique : Écoféminismes, désirs et révolution, de Myriam Bahaffou

Essai féministe français paru en 2025.

Myriam Bahaffou s’intéresse à la question du désir – au-delà du seul désir sexuel, pour englober une notion plus large de plaisir et de sensations, d’expérience plaisante du monde. Le désir est à politiser. Le désir sexuel tel que mis en scène dans notre culture est largement capté par l’hétéropatriarcat qui en valorise une version très spécifique. Si on élargit le désir aux enjeux de sensualité et de sensations plaisantes, les questions de relation à la nature et au monde sensible et donc les questions d’écologie sont des questions d’érotisme. La sensualité est toujours une question matérielle la protection de ce monde matériel et de la diversité de la vie et des expériences qu’il permet de ressentir rejoindre la défense d’une forme de sensualité. Le désir n’est ni transgressif par essence ni irrémédiablement au service du néolibéralisme, mais il est compliqué d’avoir une position dialectique entre ces deux pôles, c’est ce qu’elle veut néanmoins porter dans ce livre.

Les discours politique de gauche n’évoquent plus la question du plaisir – comme ça pu être le cas par le passé – on est passé à une gauche qui veut apparaître comme sérieuse et donc gestionnaire avant tout, une écologie perçue comme punitive. Réussir à retrouver un discours du plaisir et de l’abondance (en sortant de l’abondance uniquement matérielle via la propriété individuelle, pour parler de l’abondance des expériences) permettra de faire que les luttes et les espaces de gauche procurent du plaisir, et donc de sortir d’une vision du militantisme et des objectifs à atteindre comme sacrificiels.

Partie 1 : Jouissance partout, liberté nulle part. Psychopolitique du désir-conquête

Féministes et écologistes sont accusés par la droite de ne pas aimer le plaisir. Mais le souci est que le capitalisme et le patriarcat ont déformé le plaisir : la forme de plaisir que ces deux structures mettent en avant est réservé à quelques uns aux dépens des autres, rendu dangereux pour les femmes et les minorités de genre, limité au plaisir médié par l’accumulation matérielle. Le capitalisme prétend valoriser le plaisir en en faisant la promotion via la publicité et la valorisation de ce que l’argent permettrait d’acquérir, mais en réalité il en limite largement l’accès en privatisant les moyens d’y accéder et en ignorant les externalités des formes de plaisir qu’il met à disposition : le plaisir de quelques uns dépend de sacrifices pour le plus grand nombre (organisation de la raréfaction pour créer artificiellement une valeur).

Myriam Bahaffou théorise que la forme de désir promue par l’hétéropatriarcat et le capitalisme est le désir-conquête. Ce désir-conquête fonctionne par séquences répétées de tension / satisfaction de cette tension. On veut quelque chose, on économise (ou on élabore une approche) pour l’obtenir, on l’obtient puis on s’en lasse et on se fixe sur un autre objet de désir. Le plaisir n’est pas disponible pour tous, il se mérite en échange de sacrifices, d’efforts (et réciproquement, une fois les efforts faits il devient inacceptable de ne pas avoir sa dose de plaisir en échange). La chose réelle n’est jamais aussi bien que la chose fantasmée, donc la séquence est répétée ad nauseam. Au vu de la répétition du même, il est nécessaire de chercher des versions toujours plus intenses ou plus fréquentes pour avoir la même dose de plaisir. Dans la sexualité ça se traduit par les conquêtes à répétition, ou la sexualité (ou consommation de pornographie) qui dérivent vers des variations toujours plus hards.

Le désir conquête hétéropatriarcal ne valorise qu’une seule forme de sexualité et d’érotisme, suivant un script ultra-pauvre, avec deux rôles assignés selon les genres perçus. Le premier actif, violent, conquérant, dans le sexe comme dans le reste de ses interactions avec le monde. Le second rôle passif, dans le care. Le désir y est inféodé à la violence, à réussir à outrepasser des résistances, à être le gagnant de l’interaction. Cette mentalité se retrouve aussi dans l’exploitation des ressources naturelles, des êtres vivants non-humains et des écosystèmes : il ne faut pas collaborer et être mutuellement bénéficiaire, il faut obtenir un profit, aux dépens des autres sujets participants à l’interaction. Dans la même logique, les institutions et personnes impliquées dans les projets de colonisation ont toujours reproché aux colonisé·es une sexualité trop libre et trop débridée, qu’il convenait de réguler : la colonisation est notamment un projet de discipline des désirs.
À l’extrême, le désir-conquête se retrouve dans les meurtres de travailleureuses du sexe trans par leurs clients, par l’alignement derrière un leader fasciste qui promet de retrouver un âge d’or (= un âge où les désirs des gagnants seraient satisfaits) en opprimant des minorités (= conquête).

Attention de ne pas tomber dans une essentialisation de tout désir masculin comme désir prédateur (et par rebond voir toutes les femmes qui aiment les hommes comme des femmes aliénées qu’il faut sauver de leur désirs autodestructeur) : on en vient vite à réinventer la posture réactionnaire qui professe que le sexe/désir (d’une catégorie de personnes) serait mauvais en soi.

Partie 2 : Composter l’égo, multiplier les devenir queers

Le régime hétérosexuel veut figer des identités bien définies et immuables : définitions de ce qu sont les hommes et par opposition les femmes, définition de la famille, définition de la sexualité acceptable. C’est par essence un régime conservateur. À l’opposé, la queerness revendique la fluidité, le changement dans les façon de vivre et d’interagir avec le monde.

Les féministes qui revendiquent la féminité peuvent se voir accusées d’avoir intériorisé les dominations. Mais il faut revendiquer de ne pas voir la féminité comme une essence (être une femme) mais comme une performance (adopter une présentation fem). De toute façon, un corps féminin sera toujours scruté, donc autant se présenter comme on veut et dédramatiser la performance de genre. « Squatter la féminité » et rendre visible l’artificiel de la performance en ne performant pas un genre « propre » : aller vers de l’ultra-féminité trash plutôt que la performance qui reste dans le cadre de ce qui est valorisé par le patriarcat. Surperformer son genre assigné peut être aussi dérangeant et subversif que de performer le genre opposé : il n’y a pas que les butchs et les mecs qui mettent du mascara qui contreviennent à l’ordre hétérosexuel, les femmes qui jouent à la bimbo tout en en ayant conscience aussi.

« L’idée d’un désir « humain », humaniste, civilisé, respectable, a été une manière de vider le désir de sa dimension écologique, organique, et de rendre sale tout ce qui était ramené à la terre, au sexe, à la sensualité, en opposant l’amour pur – l’agapé – comme la plus haute expression de la vie dont les animaux et les animalisé·es étaient exclu·es. »

Sortir d’un désir toujours orienté vers une féminité normée, vers la blanchité, vers un script actif/passif. Valoriser le black love, le T4T comme des pratiques des communautés marginalisées qui se réapproprient le désir envers elleux-mêmes plutôt que de souscrire à la haine de soi et l’envie de ressembler à la bonne meuf hégémonique (dans le même temps, ne pas accepter la fétichisation).

Partie 3 : l’expérience au cœur de l’éropolitique

Faire des expériences, au sens de tester des trucs, voir ce que ça déclenche chez nous, accueillir les sensations et être dans le moment présent. Vivre l’expérience pour elle-même et non pour capitaliser dessus. Tenter des trucs inconnus et prendre des risques (Yes day?). Sortir de sa zone de confort. Myriam Bahaffou s’oppose à la culture du consentement balisée point par point, qu’elle qualifie de « politique sécuritaire du trauma », une réponse de protection par rapport au désir-conquête, mais paralysante. L’autrice voit les politiques de l’intersectionnalité comme une façon de sortir des rôles dominant·e / dominé·e : une même personne peut être d’un côté ou de l’autre de ces rôles durant les différentes interactions qu’elle vit, ce qui est une grille de lecture qui aide davantage à progresser et à la réflexivité que l’assignation à un rôle figé de bourreau ou victime. Caveat sur la culture du consentement : pointer ses limites ne doit pas conduire à filer à des free pass à des connards qui agressent : si on a ce cadre en place c’est déjà un progrès par rapport au régime strictement hétéropatriarcal. Ce cadre doit être discuté mais uniquement avec des personnes de bonne foi.

L’usage de la psychologie féministe (à base « d’attachement anxieux » et de « freeze/fight/flee/fawn ») est conçu selon l’autrice par les milieux blancs et bourgeois coupés de leurs émotions, qui ont besoin de les surintellectualiser pour les reconnaître. Il est peu pertinent d’appliquer cette grille de lecture aux minorités sociales et raciales, et de leur demander de s’y conformer, de ne pas faire trop de bruit, et de se renseigner seul dans leur coin sur ces enjeux sous peine d’être excommuniés de la commu. La politique sécuritaire du trauma vise à tout sécuriser et à baliser à l’avance les interactions pour éviter de réactiver les traumas chez celles et ceux qui en ont été victimes. Ça part d’une bonne intention, mais au risque d’empêcher la survenue d’expériences au nom d’une sécurisation par anticipation et d’accepter n’importe quelle réaction de la part des personnes labellisées comme traumatisées (free pass pour faire de la merde à leur tour)

L’autrice énonce ensuite différentes expériences qu’elle a vécu et ce que ça lui inspire, j’ai pris des notes à des degrés inégaux sur les 4 : BDSM, psychédéliques, jeûne, twerk.

Pratique du BDSM : pour Myriam Bahaffou, pas d’intérêt à cette pratique si elle est totalement encadrée à l’avance, c’est une expérience qui doit pousser à dépasser des limites, à expérimenter avec un·e partenaire dans la/lequelle on a confiance, et qui sera capable d’improviser les évolutions de la séance. Accueillir la douleur comme une expérience (côté sub), ne pas juste « jouer à dominer » sans aller trop loin côté dom. Il y a un côté excitant / pervers / empouvoirant à jouer avec des rapports de pouvoir réels et de jouer avec des fantasmes pas forcément idéologiquement clean. Le BDSM qu’elle pratique n’est pas à visée thérapeutique / déconstructrice non plus, c’est une expérience qui vaut pour elle-même, sans externalité.

Consommation de psychédéliques : permet de dissoudre l’égo, de se connecter au monde d’une autre façon et de perdre le contrôle, trois actions qui semblent nécessaires à Myriam Bahaffou pour pratiquer une éropolitique. Il n’est pas possible de diriger un trip, c’est une expérience en soi. Après, faire des trips ne constitue pas une politique (et Myriam Bahaffou met en garde contre la récupération néolibérale de ce genre d’expérience, avec les retraites psy, le microdosing pour libérer sa créativité dans le cadre du taff), mais permet de requestionner ses présupposés, et de tenter de réimporter ce décentrage dans le reste de sa vie et de son action politique.

Le jeûne comme un autre état de conscience modifié : là aussi jouer avec des limites, changer son rapport à l’alimentation, à son corps, à sa productivité. Jeûner modifie le fonctionnement du métabolisme, et permet de manger en pleine conscience plutôt que mécaniquement.

En conclusion, grosse recommandation, le livre est largement discuté dans une série d’entretien avec l’autrice dans le podcast Renverser la table :

Squats et Pirates – Chroniques d’occupation à Barcelone et ailleurs, ouvrage collectif

Recueil de témoignages de personnes qui vivent dans des squats, une majorité à Barcelone, mais certains aussi en France, en Amérique latine… ça raconte plein d’histoires d’ouvertures de squats, de la vie de certains squats qui ont tenu plus ou moins longtemps, ce que ça a pu apporter aux personnes vivant dedans ou au contraire les difficultés que ça a pu causer de gérer le squat. C’est super intéressant d’avoir tous ces témoignages juxtaposés qui présentent différentes périodes, différentes zones géographiques ou le squat est plus ou moins bien accepté. Y’a des tons très variables entre le récit très factuel de comment certains ont réussi une ouverture plus ou moins technique, le récit plus dans le ressenti ou dans le bilan de la vie du squat.

Recommandé.

La Colonie, d’Annika Norlin

Roman suédois paru en 2025. Suite à un burn-out, Emelie plaque tout pour aller vivre dans une tente dans la forêt. Elle découvre qu’une communauté de 7 personnes vie dans la forêt pas loin de sa tente, 7 personnes en marge du monde mais qui ont l’air parfaitement au calme dans leur existence alternative. On va suivre à la fois le rapprochement d’Emelie avec la communauté et l’histoire qui a mené cette communauté à se constituer.

J’ai bien aimé ! Y’avait des passages humoristiques inattendus, la dérive progressive de la collectivité est bien amenée (on aime bien tous les personnages et on voit les glissements progressifs sans qu’ils paraissent trop absurdes (sauf peut-être l’histoire de Zakaria), et le résultat final bien creepy (mais avec des côtés attirants quand même, surtout du point de vue d’Emelie qui voit bien la proximité entre les différents membres de la Colonie). Le personnage de Sara est particulièrement réussi.

Recommandé si vous voulez lire de la littérature suédoise.

Moon Palace, de Paul Auster

Roman étatsunien paru en 1989. Marco Stanley Fogg est un orphelin élevé par son oncle clarinettiste, et qui part étudier à l’université de Columbia à New York. Après une période à vivre dans la rue, il est embauché par un vieil homme excentrique qui lui demande de coucher par écrit les péripéties de sa vie. S’ensuit un récit enchâssé, avant de revenir à la vie de Fogg et à la façon dont elle va s’entrecroiser avec celle de son employeur.

Agreable à lire et l’histoire est bien menée, mais rien de particulièrement saisissant non plus. Les persos masculins sont réussis – on y croit malgré leurs péripéties invraisemblables, mais par contre les féminins sont complètement archétypaux.

Les Guérillères, de Monique Wittig

Roman français paru en 1969. On découvre par fragments la vie d’une communauté de femmes dans un futur indéterminé et utopique. Une bonne partie de leurs journées sont consacrées à des jeux ou des cérémonies ou des récits, la vulve et le clitoris sont placés au centre des mythes (mais certaines disent que c’est un état transitoire qui doit servir à dépasser un ordre ancien, mais qu’il ne faut pas à termes se focaliser sur un corps fragmenté).

C’était sympa à lire mais en 2026 on tombe pas à la renverse en lisant un roman sur des communautés féminines, ni en lisant une utopie post-apo.

Crux, de Gabriel Tallent

Roman états-unien paru en 2026. Dan et Tamma vivent dans le désert du Mojave, proches du parc national de Joshua Tree. Iels ont 17 ans et l’escalade comme passion partagée. Mais iels viennent de familles de white trash et ont zéro argent pour acheter du matériel. Donc iels font du bloc avec des chaussons récupérés dans une poubelle, sans crashpad, avec juste l’un l’autre pour assurer une parade. Leurs mères étaient amies autre fois mais ne se parlent plus depuis 10 ans, et leur deux familles sont dysfonctionnelles chacune à leur façon (Anna Karenina TMTC). On va suivre au fil de leur année de lycée l’évolution de leur pratique de l’escalade, et de tout ce qui va tomber sur leurs deux familles.

J’avais énormément aimé le premier roman de Tallent, My Absolute Darling. Ce second roman est plaisant à lire, mais clairement pas au même niveau. La relation entre les deux personnages principaux est bien caractérisée, et leurs péripéties, que ce soit les sessions de grimpe ou les péripéties familiales sont bien décrites (ya quelques moment où j’ai poussé des cris d’horreur en lisant, sur des descriptions de chutes depuis des blocs notamment), mais les personnages ne sont pas très crédibles, avec leurs discussions ultra référencées alors qu’ils sont supposés venir d’un milieu pauvre et isolé.

Les questions au centre du roman, « qu’est ce qui vaut la peine d’être vécu, comment se comporter quand toutes les options semblent impossible, et en quoi l’escalade est une métaphore de la vie » sont idéales pour un récit de coming of age, mais peut être posées un peu trop académiquement. Un des éléments que j’ai trouvé particulièrement réussi par contre est la relation de Tamma à ses neveux et à sa sœur et la façon dont ça rentre progressivement dans le focus du roman.

Mansfield Park, de Jane Austen

Cendrillon by any other name.

Roman anglais publié en 1814. À l’âge de 10 ans, Fanny Price est envoyée vivre sur la propriété de son oncle Sir Bertram. Elle va y faire l’apprentissage des us et coutumes de la petite noblesse anglaise, et grandir aux côtés de ses quatre cousins Tom, Edmund, Maria et Julia. Persuadée de leur être inférieure et largement encouragée dans cette croyance par sa tante Mr. Norris, Fanny va tomber amoureuse de son cousin Edmund, le seul a lui montrer un peu de considération. Mais il va lui tomber sous le charme de la soeur d’une voisine, Mary Crawford. Ce triangle amoureux et quelques autres vont se résoudre dans le milieu corsetée de la noblesse du début du XIXe siècle…

J’ai bien aimé ! La situation de Fanny est un peu caricaturale, laissée à elle-même dans une famille où la plupart des membres sont quand même assez idiots. Mais les portraits des personnages fonctionnent bien, mention spéciale à la tante Norris. Les relations familiales sont aussi bien mises en scène (you heard it here first, Jane Austen est douée pour écrire des relations familiales !), l’influence étouffante du pater familias qu’est Sir Bertram sur ses enfants est bien retranscrite, ainsi que l’isolement dans lequel se trouvent les femmes des deux générations.

L’arrière-plan du livre avec la fortune de Sir Bertram qui vient de ses possessions à Antigua m’a pas mal fait penser à Albion, quie j’ai lu récemment – et visiblement Mansfield Park a été une grosse source d’inspiration pour Anna Hope, donc c’est assez logique. Vous pouvez lire Albion comme la suite de l’histoire de la propriété de Mansfield 200 ans plus tard.

J’ai levé un sourcil sur le fait que le happy ending du livre ce soit d’épouser son cousin, mais bon je suppose que c’est normal pour la noblesse anglaise. Et Fanny est présentée généralement comme un personnage plutôt conservateur avec un grand sens de la morale bourgeoise.

Recommandé si vous aimez la comédie de mœurs anglaise.

Visqueuse, de Morgane Caussarieu

Roman fantastique français paru en 2024. Dans l’entre-deux guerres, en Franche-Comté, Arsène trouve dans un marais une femme-serpent. Persuadé d’être tombé sur la vouivre des légendes, il la séquestre dans sa cave. Sa fille va se prendre de pitié pour la créature, qui lui semble sortie des films de monstre qu’elle va voir au cinéma du village.

Il y a une vibe intéressante, le fait de placer une histoire fantastique dans la France de l’entre deux guerres fonctionne bien (Adèle Blanc-Sec l’avait certes déjà prouvé), la variation de ton entre l’explication fantastique dure et une version plus « il y a une explication scientifique derrière tout ça » est réussie. Par contre les mentions répétées de scènes d’agressions sexuelles c’était pas trop ma came.

Au large des vîles, de Lucie Pierrat Pajot

Roman de science-fiction français paru en 2024. C’est de la littérature jeunesse au sens où les héro·ïne·s sont jeunes, mais sinon ça se lit à tout âge. Au XXIIe siècle, la Terre est dans un sale état, les continents ravagés par les impacts du changement climatique et des épidémies libérées par le dégel du permafrost. Deux échappatoires : pour les plus riches, les vîles, des villes flottantes qui offrent à leurs citoyens des enclaves tranquilles loin du tumulte du monde. Pour les autres, la Dentelle, une réalité virtuelle, où la Lemnistic Artefacts offre même aux plus doués de vivre à temps plein. On va suivre les tribulations de Prime, né du bon côté de la lutte des classes mais qui déteste le monde réel et voudrait vivre dans la Dentelle, et Bunny, qui vit sur un îlot-décharge, où elle trie les plastiques de l’Ancien Monde pour permettre la fabrication du lemnistique, une matière miraculeuse et recyclable à l’infinie. Évidemment leurs chemins vont se croiser…

Je n’ai lu que le tome 1 pour le moment, mais j’ai bien aimé (comme la série précédente de Lucie Pierrat-Pajot, Les Mystères de Larispem, d’ailleurs). L’univers maritime du XXIIe siècle est bien rendu, les révélations arrivent progressivement et les personnages ont une vraie profondeur (surtout Bunny).

Recommandé !

EDIT 08/2026 : j’ai lu le tome 2, je l’ai trouvé moins réussi que le 1. Tous les grands enjeux ont déjà été posés, donc là ça fait beaucoup course-poursuite/course contre la montre pour que les héros trouvent une façon d’empêcher les grands méchants de réaliser leur dessein. J’ai trouvé la présentation des écoterroristes un peu caricaturale, et la révélation sur Kit m’a un peu déçu. Le dilemme final posé à Prime est intéressant par contre (mais arrive dans les dernières pages). L’univers reste globalement chouette, mais j’aurai voulu un tome 2 plus étoffé ou avec plus de worldbuilding.

Article invité : To the Lighthouse, de Virginia Woolf

Ce qu’il y a de bien, avec les livres de Woolf, c’est que l’expérience de lecture se mêle au texte, parfois malgré soi. J’ai mis plus de 2 mois à lire To the Lighthouse, comme un miroir des dix ans écoulés entre le début et la fin du roman. Je l’ai un peu sous-estimé : il me semblait plus « normal », avec une narration toujours typique de Woolf mais un récit plus classique. L’ennui, c’est qu’il était du coup un peu moins poétique et ‘out of this world’ que ne l’était The Waves, par exemple… mais, en relisant les citations que j’ai notées, les pages qui m’ont marquées, pas de doute : c’est toujours Virginia Woolf, avec ses fulgurances de compréhension humaine, sa créativité dans l’usage de la langue, et la justesse des émotions qu’elle décrit.

And all the lives we ever lived and all the lives to be are full of trees and changing leaves.

To the Lighthouse, donc, est un récit où il ne se passe rien de très extraordinaire, du moins pour l’habituée de fantasy rebondissante que je suis. On y explore notre rapport à l’autre ; l’éternelle solitude intérieure ; le deuil (j’aurais dû m’y attendre chez Woolf, mais ça m’a prise par surprise) ; le sens de la vie ; le sens de créer, d’écrire, de peindre ; la force d’un lieu et du temps passé ensemble, aussi. Mais avec ces personnages qui n’ont rien d’extraordinaire – une famille, entourée de leurs amis pendant leurs vacances annuelles sur l’île de Skye –, qui vivent des choses qui n’ont rien d’extraordinaire – une journée, une promenade sur la plage, un dîner, une demande en mariage –, Woolf dépeint des instants, well… extraordinaires. Des instants anodins qui restent avec soi. Dans le flot de conscience des personnages qu’on partage en tant que lectrice, on vit avec elles (surtout elles) les ralentissements intérieurs où tant d’émotions et de questionnements émergent.

It partook, she felt […], of eternity; […] Of such moments, she thought, the thing is made that remains for ever after. This would remain.


La première partie du roman décrit une journée et un dîner, un été sur l’île de Skye (le point décevant du roman c’est que Skye est douloureusement sous-utilisée : c’est pourtant le lieu parfait pour mêler mélancolie et émerveillement !). J’en retiens le dialogue silencieux entre Mrs Ramsay et Mr Ramsay pendant le dîner, alors qu’on ne sait plus bien si on partage uniquement sa conscience à elle, et ce qu’elle imagine des réactions de son mari, ou bien si la narration oscille avec fluidité de l’un à l’autre ; la longueur du dîner, les envie de solitude ou l’ennui des uns et des autres, qui a fait écho à mon ennui et décrit parfaitement cette difficulté à être réellement dans le moment présent, ces repas où la conversation nous passe un peu au-dessus. Pourtant, le dîner est pour elleux un moment qui définit, un moment qui restera, qui représente ce temps passé ensemble dans cette maison, année après année, et les liens qui se sont tissés entre ces personnes dont on ne sait pas si elles se côtoient le reste du temps. Entre autres introspections, la conversation nous mène aussi sur un terrain désormais familier chez Virginia Woolf : la question de l’art, des great men, de ce que l’artiste laisse au monde. Le sujet est présent dans tout le roman, avec en creux la question du genre (Charles Tansley explique à Lily qu’une femme ne pourrait ni écrire, ni peindre). Les hommes sont publiés, reconnus, mais cela ne leur suffit pas, tandis que Lily peint avec acharnement, ce jour là puis dix ans plus tard, et résume ainsi son tableau : There it was – her picture. Yes, with all its green and blues, its lines running up and across, its attempt at something. Et c’est cette vision de l’art que je préfère : elle valorise le temps passé, l’acte d’essayer, de… créer [insérer ici une évidence sur l’enfer qu’est l’IA générative].

Parmi les moments qui m’ont ralentie intérieurement, moi aussi, il y a les questionnements de Lily – qui semble tantôt froide, tantôt débordante de sentiments intenses et contradictoires – sur le fait d’aimer, ou même simplement d’apprécier quelqu’un. La superposition d’admiration, d’agacement, de respect, d’affection dont il faudrait faire une somme pour comprendre ce que l’on ressent pour autrui lui semble vertigineuse. Elle décrit aussi cette envie voire ce besoin de partage absolu de conscience avec l’autre, qui fait écho chez moi à un refus d’accepter la solitude qui vient inéluctablement avec l’existence (oui, Woolf, c’est intense.).

Could loving, as people called it, make her and Mrs Ramsay one? for it was not knowledge but unity that she desired, not inscriptions on tablets, nothing that could be written in any language known to men, but intimacy itself […].

De manière générale, la vision complexe du rapport à l’autre que Woolf présente me semble à la fois juste et caricaturale, en tout cas haute en couleurs (notamment dans le lien parent-enfant) : les émotions intenses – positives comme négatives – côtoient une certaine indifférence parfois. Mr Ramsay est un personnage intéressant à cet égard car nous ne partageons jamais, je crois, son intériorité ; on le voit à travers Mrs Ramsay, à travers leurs enfants, à travers les amis de la famille. Pourtant, il cristallise ces nombreuses émotions contradictoires. Le roman traite aussi des questions mêlés de l’amour, du mariage, des choix de vie, avec un regard juste et intéressant sur la société de son époque je pense. Mais ce n’est pas très satisfaisant aujourd’hui, car Woolf présente surtout deux options : se consacrer au mariage et à sa famille, qui peuvent être sources de richesse ou de drame, d’une part ; se consacrer à soi, son art, d’autre part. Woolf ne met pas en avant une option plutôt que l’autre, et on peut d’ailleurs lire entre les lignes sa critique de ce choix réduit (particulièrement) pour les femmes, mais j’ai tout de même préféré The Waves à cet égard, où l’amitié prenait une place plus importante.

Le rapport à soi et au temps qui passe est un autre point clé exploré par le roman : la bagarre contre la vie, l’estime de soi, le sens de l’existence… et je vous laisse avec deux citations qui disent bien plus que ce que je pourrais écrire :

There it was before her – life. Life: she thought but she did not finish her thought. She took a look at life, for she had a clear sense of it there, something real, something private, which she shared neither with her children nor with her husband. A sort of transaction went on between them, in which she was on one side, and life was on another, and she was always trying to get the better of it, as it was of her; and sometimes they parleyed (when she sat alone); there were, she remembered, great reconciliation scenes; but for the most part, oddly enough, she must admit that she felt this thing that she called life terrible, hostile, and quick to pounce on you if you gave it a chance.

What is the meaning of life? That was all- a simple question; one that tended to close in on one with years, the great revelation had never come. The great revelation perhaps never did come. Instead, there were little daily miracles, illuminations, matches struck unexpectedly in the dark; here was one.

Je retiens aussi la justesse de cette description de fin de journée, quand tout change une fois la nuit tombée, qu’on peine à croire que quelques heures auparavant on était dehors, au soleil, et qu’une espèce d’inquiétude monte avec le mouvement des arbres dans le vent et l’obscurité. Enfin seul·e, un sentiment aussi soulageant que porteur d’angoisse (mais là, je projette), le lendemain à quelques instants de conscience près.

With her foot on the threshold she waited a moment longer in a scene which was vanishing even as she looked, and then, as she moved and took Minta’s arm and left the room, it changed, it shaped itself differently; it had become, she knew, giving one last look at it over her shoulder, already the past.


La nuit, justement, nous emmène dix ans plus tard. C’est le passage le plus étrange du texte, où la narration devient omnisciente sans qu’on comprenne vraiment ce qu’il se passe. On observe la maison tomber en décrépitude, oubliée, et on apprend ce qu’il advient de nos personnages (je n’en dit pas plus car spoilers). La description est sombre, effrayante, angoissante, et de mon côté j’ai cru qu’il s’agissait plutôt d’un flot de possibles que porterait la nuit.

Turning back among the many leaves which the past had folded in him, peering into the heart of that forest where light and shade so chequer against each other that all shape is distorted, and one blunders, now with the sun in one’s eyes, now with a dark shadow, he sought an image to cool and detach and round off his feeling in a concrete shape.

Au réveil, donc, on retrouve nos personnages, que ce retour dans la maison sur Skye plonge dans le passé et l’introspection. Il se passe encore moins de choses qu’en première partie, et le flot m’a paru plus fluide – car plus besoin de comprendre qui a dit quoi à qui au milieu d’une narration fuyante. On arrive à une certaine forme de conclusion, de relâchement : les émotions s’expriment plus librement, et apaisent. De mon côté, je clos ce roman avec le mélange désormais familier d’émerveillement et de mélancolie que Woolf soulève en moi. On ne peut pas dire que ce soit une lecture légère ; elle réveille des angoisses et tristesses, et les apaise en même temps. Bon, et puis tout simplement, c’est beau. Une sorte de poème de 234 pages.

Here sitting on the world, she thought, for she could not shake herself free from the sense that everything this morning was happening for the first time, perhaps for the last time, as a traveller, even though he is half asleep, knows, looking out the train window, that he must look now, for he will never see that town, or that mulecart, or that woman at work in the fields, again.