Children of Time, d’Adrian Tchaikovsky

Man-spider, man-spider, doing whatever a human can...

Roman de science-fiction publié en 2015. J’ai *beaucoup* aimé. Je recommande de le lire sans se spoiler plus avant, surtout si vous aimez le worldbuilding, le temps long et les intelligences non-humaines. Un caveat cependant : le roman implique des araignées, donc si vous êtes arachnophobes, ça peut ne pas être votre came (mais ce sont des descriptions, pas des images, donc comme vous le sentez).

Children of Time raconte deux histoires principales en parallèle :

  • la première, celle des derniers survivants de l’Humanité, à bord du Gilgamesh, en quête d’une nouvelle planète d’accueil, et qui place ses espoirs dans les planètes que l’Humanité avait commencé à terraformer avant que la civilisation Solaire ne s’effondre.
  • la seconde, celle de l’évolution de la civilisation sur le monde de Kern, une des planètes en question, où la terraformation a réussi, mais l’intelligence et l’empathie se sont développés chez Portia, un genre appartenant au taxon des Arachnides : le livre raconte l’évolution de leur civilisation sur plusieurs millénaires.

Qu’est-ce qui fonctionne bien dans ce livre ? Déjà, ce choix de narration. La ligne narrative humaine se concentre sur la vie de quelques personnages, raconté principalement à travers le point de vue de Mason Holsten, couvrant quelques semaines subjectives pour lui. « Subjectives », parce que les humains disposent d’une cryogénie efficace, l’histoire d’Holsten couvre en fait plusieurs millénaires. Le fait qu’il sorte et rentre en permanence de cryogénie fait aussi qu’il est à chaque fois présent pour les situations de crises, avec peu de remplissage entre, et des gens qui lui expliquent la situation, donnant au passage les informations au lecteur via un dispositif in-universe. La focalisation interne sur Holsten permet d’avoir sa réflexion sur l’enchainement des crises et péripéties. On a une narration relativement resserrée autour de personnages récurrents. Le métier de « classiciste » (=historien) d’Holsten permet à l’auteur de nous caler de façon plausible le contexte plus large de l’univers dans lequel se déroule l’histoire. Les relations d’Holsten aux personnages autour de lui sont plausibles, sa lassitude et la façon dont les événements le submergent le rendent relatable à toute personne vivant à travers le covid. Sa relation à Lain est réussie dans l’écriture. Sa façon de sauter un peu trop aux conclusions rajoute une dose de narrateur non-fiable intéressante.
A l’inverse, la ligne narrative des Araignées est composée de petites nouvelles racontant la vie de multiples générations de protagonistes, donnant à voir l’évolution de la société sur le temps long comme dans Semiosis, permettant une grosse quantité de worldbuilding, et offrant aux lecteurices de nombreux instantanés de la société arachnide. La narration est moins focalisée que celle des humains. Les protagonistes, même si on ne reste pas longtemps avec elleux sont quand même bien caractérisés, avec des traits de personnalités saillants, des motivations et des conflits crédibles. L’évolution de la société est montrée à travers des tournants technologiques, des évolutions sociales, des conflits de pouvoir. On a une variabilité des éléments mis en scène qui renouvelle l’intérêt à chaque fois. Et de façon générale, cette société non-humaine est très réussie et intéressante : les structures sociales, les relations avec les autres espèces présentes dans l’environnement, les technologies développées (et les différentiels de développement par rapport à la civilisation humaine), le développement de la religion, il y a toute une partie liée à la biologie de l’espèce qui fait très « l’Umwelt de la tique par Uexküll, le live-action » qui est réussie, mais même sur les aspects plus purement sociaux et techniques, les développements sont intéressants.
On a donc deux lignes narratives offrant de la variabilité dans leur focale, avec des personnages réussis et incarnés. On a deux progressions par crises successives, avec une situation qui va globalement se dégradant dans une ligne, s’améliorant dans l’autre, et une résolution finale où logiquement les deux lignes se croisent. Même si la situation des Humain.es empire au fur à et mesure de l’histoire, le ton général du livre est quand même optimiste : je ne sais pas si on peut parler de hopepunk dans ce cas, on est quand même dans un cas avec beaucoup plus de tension narrative que Wayfarers mais c’est quand même un livre qui vous laisse avec une vision globalement positive et progressiste de l’Histoire.
On voit passer plein de petits arcs narratifs avec leur structure propre, présentant des crises et leurs résolutions, qui se combinent pour former une structure d’ensemble cohérente (ce n’est pas juste une juxtaposition de péripéties, la résolution d’un arc mène de façon logique aux prémices du suivant, ou des éléments se retrouvent d’un arc à l’autre). En tant qu’histoire, même sans prendre en considération le genre, c’est déjà solide.

Le genre, justement. On est dans de la science-fiction, et de ce point de vue là on est sur quelque chose de très ambitieux, et dont la réalisation est à la hauteur des ambitions. Il y a de nombreux tropes du genre qui sont convoqués, et qui s’articulent bien : une Terre mourante, un vaisseau qui contient tout ce qui reste de l’Humanité (coucou Battlestar Galactica) et qui est aussi un vaisseau générationnel, de la terraformation, l’idée de l’Élévation (avec un hommage direct à David Brin via le nom d’un vaisseau spatial), de l’archéologie spatiale, de l’ingénierie génétique, des vitesses différentes d’écoulement du temps, le téléchargement d’un esprit dans un ordinateur, plusieurs instances de post-apo, une IA messianique, une civilisation extra-terrestre (avec moult détails sur son fonctionnement, sa technologie et son système de valeurs), un premier contact, … C’est vraiment très dense mais ça fonctionne bien, Tchaikovski n’oublie pas de développer ses personnages au milieu de toutes ces idées conceptuelles, et les implications des différents concepts ne sont pas balayés sous le tapis (typiquement, « les technologies araignées se développent dans le cadre d’une planète dont la terraformation n’a pas laissé de temps pour la formation d’hydrocarbures » : c’est un tout petit détail mentionné en passant, mais c’est bien pensé en terme d’implication des différents concepts mis en place, sur le coup ça justifie le choix de dirigeables pour aller à la frontière de l’espace, et ça élargit le périmètre de la réflexion, poussant le lecteur à se demander quelles seraient toutes les autres implications sur l’arbre technologique). De plus, au milieu de tout ça Tchaikovski s’offre le luxe de twist sur les concepts classiques : l’Élévation ne se passe pas comme les humains l’ont prévu, l’IA messianique est trop dégradée par le temps et devient dépendante de ses anciens adeptes, la seule intelligence non-humaine que les humains rencontre a été créée par leurs ancêtres, les projets de terraformation n’ont largement pas pu aboutir…

Si je dois trouver des défauts au bouquin, j’en aurai trois, mais qui sont très franchement mineurs : le livre justifie certaines différences d’évolutions sociales, résolution de problèmes et de perceptions des situations entre les Humain.es et les Araignées en raison de la biologie de l’espèce : ça implique probablement plus de croyance en la « Nature humaine » et en une influence du biologique sur les constructions sociales que ce en quoi je crois (en même temps fallait pas lire ce livre juste après du Delphy). Ensuite, tout l’arc autour de la lutte pour les droits sociaux chez les araignées repose un peu trop sur l’action d’un individu exceptionnel à mon goût, un petit passage « action collective et piquet de grève » m’aurait plus enthousiasmé. Enfin d’un point de vue plus littéraire, le dernier plot-twist de l’histoire se voit beaucoup trop arriver, l’auteur a planté des éléments tout au long du bouquin et en étant un tout petit peu genre-savvy on voit gros comme une maison les ellipses dans la narration qui gardent le suspense. La fin est totalement cohérente, mais le suspense sur ce qui se passe réellement est assez inutile.

Vous l’aurez compris « grosse recommandation », comme on dit par ici. Ça va probablement être le bouquin que je vais offrir à tout le monde et suggérer dès qu’on me demande une suggestion de livre tout au long de cette année 2022. J’ai d’ailleurs vu qu’il y a des suites, j’appréhende un peu, parce qu’est-ce qu’il est vraiment possible de maintenir ce niveau de qualité sur le long terme ?

1 réflexion sur « Children of Time, d’Adrian Tchaikovsky »

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