Archives par mot-clé : roman

Panorama, de Lilia Hassaine

Roman d’anticipation français paru en 2025. Dans les années 2050, la France est passée sous l’ère de la Transparence. La vie privée est bannie, les gens habitent dans des maisons aux murs de verre, les données publiques comme privées sont toutes accessibles. Malgré toutes ces mesures, une famille disparaît dans sa maison transparente d’un des quartiers les plus huppés de la ville. On va suivre l’enquête menée par une policière pour essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Je n’ai pas été très convaincu. Il y a un aspect fable philosophique, mais la dénonciation de la transparence tombe un peu à plat, ça fait très « ouin-ouin les réseaux sociaux pourquoi les gens mettent tout en ligne », sans creuser vraiment les enjeux derrière, comme si c’était un comportement qui émergeait spontanément des gens et sans s’attaquer à la question des structures. Par ailleurs l’histoire ne fait pas une très bonne enquête policière, et les états d’âme de la narratrice sont assez artificiels.

Bof bof, donc.

Article invité : The Waves, de Virgina Woolf

Après pas loin de deux mois de lecture en pointillés, à m’accrocher comme je peux dans l’étrange confusion que sont The Waves, ma fin de lecture aujourd’hui m’a laissée tout à fait mélancolique. Et avec, bizarrement, l’envie de replonger.

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.’

J’ai pourtant failli abandonner, car j’ai rarement (jamais ?) lu un roman (?) aussi bizarre et compliqué. De quoi sérieusement trigger un beau sentiment de stupidité. Je disais avoir compris 30 % d’Orlando, c’était sans doute sous-estimé ; j’ai dû comprendre dans les 20 % de The Waves. La bonne nouvelle, comme me l’a dit une amie, c’est que « si Woolf avait voulu qu’on comprenne tout, elle n’aurait pas écrit comme ça ». De fait. Alors comment décrire The Waves ? J’ai peiné à chaque fois que j’ai essayé de le faire dans la vraie vie ces derniers mois. On suit la vie de six ami·es d’enfance (Bernard, Susan, Neville, Jinny, Louis, Rhoda). Le roman (again, ?) est constitué de paragraphes juxtaposés, rédigés au discours direct, les personnages s’exprimant les uns après les autres. On comprend vite qu’il s’agit plutôt d’un flux de pensées, et pas de véritable parole orale, et alors que l’essentiel du récit tourne autour des liens entre les six, on ne les voit jamais réellement interagir. Tandis que leurs caractères s’avèrent bien distincts, on fait à peine la différence entre leurs différents monologues intérieurs stylistiquement, ce qui rend la lecture assez compliquée. Et si l’on arrive à s’adapter à la forme, il faut encore comprendre quelque chose au fond, car nos six ami·es ne s’expriment pas de la plus explicite des façons.

Islands of light are swimming on the grass,’ said Rhoda. ‘They have fallen through the trees.’

Tout ceci étant posé, on comprend peut-être un peu mieux qu’il s’agit d’un livre à expérimenter (to experience en anglais serait plus juste), et que la confusion et la mélancolie que je ressens font certainement partie de l’expérience. Il faut se laisser happer, accepter de perdre le fil, d’oublier ce qu’on vient de lire, de trouver un propos extrêmement profond et le suivant parfaitement banal : je ne sais pas vous, mais ce n’est pas si loin de ce qu’il se passe dans mon propre monologue intérieur. L’unité stylistique permet au moins cela : on est emporté dans la prose poétique de Woolf, de laquelle ressortent à la fois de la joie et de l’émerveillement (les rayons de lumière entre les arbres, un après-midi allongés sur l’herbe) et des images sombres, dures et inquiétantes. Je n’aime pas trop lire les œuvres – surtout d’une femme – au regard de la vie de leur autrice : j’aimerais ne pas voir le suicide de Woolf partout, jusque dans un roman écrit dix ans plus tôt. Pour autant, ses œuvres semblent si personnelles qu’il me semble impossible d’oublier l’autrice en les lisant… et d’autant plus quand elles parlent du sens de la vie, de deuil, de suicide (petit TW au passage), de regret et de perdre pied face à soi-même, comme c’est le cas de The Waves.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.’

The Waves, ce n’est pas vraiment un récit, ou en tout cas les événements précis importent assez peu (tant mieux, car je n’en ai pas retenu grand-chose). C’est une réflexion sur la construction de soi, de l’enfance à la vieillesse, notamment à travers ce que l’on projette aux autres et les relations que l’on crée. Qui est-on ? Comment définir le soi dans le maelstrom d’émotions, de postures, d’attitudes que l’on adopte au contact de nos ami·es ? Comment le deuil vient-il se fracasser sur cet échafaudage, plus fragile chez certains que chez d’autres, qui constitue l’être ? Comment grandir, aussi, et apprendre à renoncer aux multiples autres vies qu’on aurait pu choisir ?

Some people go to priests; others to poetry; I to my friends, I to my own heart, I to seek among phrases and fragments something unbroken — I to whom there is not beauty enough in moon or tree; to whom the touch of one person with another is all, yet who cannot grasp even that, who am so imperfect, so weak, so unspeakably lonely.’

Tout ce courant de questionnements est assez touchant, notamment parce qu’il a régulièrement trait, dans l’intériorité de chacun de nos six personnages, à leur rapport aux autres, des émotions les plus banalement humaines (mais pas moins importantes) aux questionnement profonds sur la solitude. Iels s’observent les uns les autres avec admiration et envie, avec mépris, avec regret, avec amour. Leurs regards intérieurs sont tout à la fois fiers et durs, sans indulgence. Je trouve à ce sujet la diversité des personnages intéressante : Bernard a la conversation facile, fait rire ses ami·es, joue souvent le rôle de liant social ; Susan aspire à une vie simple, proche de la nature, et sa droiture et sa confiance suscitent l’admiration ; Neville, que je lis comme gay sans que cela soit pour autant explicite (je crois, mais who knows), est un ami loyal et un poète mélancolique ; Jinny incarne la vie, la jeunesse, la fête ; Louis est l’éternel mal-aimé, sûr de ne jamais être vraiment intégré, alors que son sens moral est une inspiration pour ses ami·es ; Rhoda, neuroatypique, inquiète, reste à l’écart et submergée par ses sensations et émotions. Chacun·e à sa façon, ils incarnent des facettes de nous-mêmes. Cela m’a frustrée de ne pas réussir à m’identifier à l’un·e ou à l’autre particulièrement, mais je dois reconnaître que l’œuvre est probablement plus fine et réussie telle quelle. De la même manière, habituée aux romans « classiques », j’aurais aimé en lisant voir les personnages interagir : mais, en n’offrant que le récit intérieur de leurs rencontres, on s’assure de ne jamais avoir un regard extérieur sur nos personnages, et de ne jamais les voir par d’autres yeux que les leurs. D’ailleurs, j’ai trouvé intéressant que les conjoint·es soient presque entièrement absent·es du récit. Le sujet de Woolf ici, c’est surtout l’amitié d’enfance. Quelques visages, rencontrés tôt, dont la présence se fait persistante au fil de la vie malgré l’éloignement géographique et les chemins de vie différents.

So I went out. I saw the first morning he would never see.’

Finalement, les vagues ont gagné. J’ai eu la sensation de lutter contre l’écriture, contre la difficulté, alors qu’il aurait peut-être fallu céder dès le début, et me laisser emporter malgré l’étrangeté. Le long monologue réflexif final a eu raison de moi, en tout cas : assise dans le froid et le soleil d’hiver, il m’a bouleversée, m’a plongée dans la mélancolie, mais m’a aussi bercée dans une sorte d’acceptation apaisée. Pas une tempête d’émotions intenses, mais une impression diffuse et profonde, marquante, que je crains de laisser s’échapper trop vite… et qui disparaît sans bruit.

The waves broke on the shore.‘

Article invité : Orlando, de Virginia Woolf

Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’article invité, mais heureusement Marie_nym était là pour sauver le jour, avec une recension d’Orlando.

“I’m sick to death of this particular self. I want another.”

Plus de 10 ans après ma découverte de Mrs Dalloway en prépa, voici le retour de Virginia Woolf sur ma table de chevet. À la recherche d’un « petit » projet avec une amie, nous avons décidé de nous lancer dans une (re)lecture de l’œuvre de Woolf : voici dans la liste de mes lectures à venir l’essentiel de ses romans et quelques essais.

Cette fois, je lirai en anglais. J’ai un souvenir flou de Mrs Dalloway, mais il y a quelque chose de très poétique dans ce flou, la sensation qu’elle fait partie de ces auteur·ices chez qui les mots se font musique, et j’ai envie d’en faire l’expérience dans sa langue originale. Un peu au hasard, parce que c’est un de ses romans les plus connus sans doute, nous choisissons de commencer par Orlando. Je me dis rapidement que ce n’est pas le plus simple ni le plus limpide… As it turns out, c’était en fait un roman presque classique comparé à The Waves, que nous venons de commencer. Mais je prends de l’avance.

Je n’avais en tête que quelques éléments en commençant Orlando : il serait question de fluidité de genre et de voyage dans le temps. Deux thèmes déjà plutôt rares (enfin, j’imagine) et surprenants en 1928. Mais je n’avais pas idée de ce qui m’attendait concernant la narration, car le titre complet est Orlando: A Biography. Toute l’histoire de ce personnage nous est donc racontée par une biographe (impossible de ne pas y voir Woolf elle-même), et c’est proprement hilarant. La biographe intervient en permanence dans son discours, explique les difficultés de son travail face au manque de sources historiques, commente son propre récit, et sort sans cesse du ton impartial et factuel qu’elle affecte au départ. Le ton est caustique, très anglais, un peu décalé, et tout simplement drôle.

Are we so made that we have to take death in small doses daily or we could not go on with the business of living?”

Orlando est un personnage solitaire, mélancolique, sensible, amoureux·se de la nature et de la littérature. Iel est parfaitement unique et multiple à la fois, impossible à réellement comprendre, et pourtant on se reconnaît en lui et elle au fil des déferlements d’émotions que la vue de la campagne anglaise ou d’une montagne turque peut lui causer. Ces émotions, et ces épiphanies régulières, sont l’occasion de superbes lignes où le texte est beau en soi, indépendamment de ce qu’il dit effectivement. Les mots s’associent comme les notes d’un accord, et l’on est soudainement saisis par la beauté de ce qu’on vient de lire.

“For once the disease of reading has laid upon the system it weakens so that it falls an easy prey to that other scourge which dwells in the ink pot and festers in the quill. The wretch takes to writing. ”


Ces variations de style sont, à mon sens, tout à fait recherchées et accompagnent celles des textes d’Orlando elle-même au fil de sa longue vie. Woolf dissémine dans son récit de nombreux éléments de réflexion sur la littérature et son propre métier : qu’est-ce qui fait un·e écrivain·e ? Peut-on avoir du succès si l’on recherche la gloire ? Qu’est-ce qui définit un « chef d’œuvre » ou un « grand auteur » (j’aimerais pouvoir écrire great writer et m’affranchir du masculin, mais passons) retenus par l’histoire de la littérature ? L’œuvre est d’ailleurs truffée de références et de rencontres avec les auteurs des différentes ères littéraires que traverse Orlando, avec un brin de satire mêlée d’admiration.

Je reviens aux deux éléments que je connaissais d’Orlando. Je pense que l’un n’a d’ailleurs de sens qu’avec l’autre : c’est le fait qu’Orlando, au fil de ses quelques centaines d’années d’existence, observe et vive les évolutions sociétales associées, qui rend intéressant son changement de sexe. Je ne crois pas que Woolf utilise déjà le mot gender, mais elle explique le concept sans le nommer. Car Orlando est témoin, entre le XVIe et le XIXe siècle, des changements des normes de beauté (des hommes et des femmes), du comportement attendu des unes et des autres, des impératifs vestimentaires, bref ce qui caractérise et différencie les deux genres. Que le genre soit une affaire de construction sociale apparaît extrêmement clairement au fil de la vie d’Orlando. L’impact de ces normes sur la personnalité même, évolutive, d’Orlando, est aussi très visible : de femme indépendante, aventureuse et assez peu inquiétée de ce que la société pourrait penser de certaines de ses fréquentations, elle devient à l’époque victorienne une femme caricaturalement sujette à divers accès de faiblesse, inquiète d’apparaître non mariée dans la société, et à la recherche d’un mari – elle qui s’écriait quelques décennies plus tôt « Life and a Lover ! » avant de partir conquérir Londres. La biographe décrit tous ces changements avec une naïveté feinte, ne questionne pas les changements de posture sociale d’Orlando, alors même qu’ils contredisent ceux décrit 50 ans plus tôt et alors qu’elle était déjà femme. Ce décalage et cette ironie à peine dissimulée rendent le propos d’autant plus lisible, en tout cas pour nos yeux d’aujourd’hui.

For what more terrifying revelation can there be than that it is the present moment?”

Je quitte l’explication de texte pour laquelle je n’ai aucune légitimité dans la mesure où j’ai la sensation d’avoir compris environ 30% de l’œuvre, et j’en reviens à mon expérience de lecture : ce qui m’a le plus fascinée dans Orlando reste la narration, la forme. Je ne m’attendais pas exactement à des passages par des wormholes pour passer d’une époque à une autre, mais je n’imaginais pas en tout cas une telle fluidité du temps qui passe. On ne sait pas toujours s’il s’est passé 3 semaines ou 30 ans entre deux événements de la vie d’Orlando, et soudainement la mention du monarque régnant ou de la nouvelle cathédrale Saint-Paul me font réaliser (après une petite spirale Wikipédia sur la succession Élisabéthaine) que le récit a avancé de quelques bonnes dizaines d’années. Certains personnages – notamment historiques – disparaissent, d’autres refont surface de manière inattendue, les serviteurs d’Orlando l’attendent chez elle après 100 ans d’absence, et les temporalités sont floues et superposées. J’ai trouvé ça assez beau et magique, et évidemment drôle et décalé aussi : le mari d’Orlando, à peine épousé, est apparemment perpétuellement au Cap Horn.

Allez, goodbye, dear Orlando. Et bon courage pour les questionnements existentiels. De mon côté, je vais voir si The Waves me fait chavirer ou non !

Rome en un jour, de Maria Pourchet

Roman français de 2013. On suit en parallèle les échanges entre Paul et Marguerite dans leur appartement, et sur la terrasse d’un hôtel les conversations entre les invités à la fête d’anniversaire surprise de Paul. Alors que le couple explose en vol, les invités échangent des anecdotes, une relation se crée, des groupes affinitaires…

Bon, pas grand intérêt. Le côté « écriture détachée de son sujet » ça me parle pas trop, la question des relations sociales entre des connaissances parisiennes toutes une peu hypocrites non plus.

Pas ouf.

Lorraine brûle, de Jeanne Rivière

Roman français de 2025. La narratrice vit à Metz, joue dans des groupes de punk et d’autres styles non commerciaux, élève son fils de 12 ans – Tarzan – et deux cochons d’Inde, travaille à Nancy et se tape 2h de TER par jour, vole dans les supermarchés et bois des coups avec ses copines.

C’est la chronique d’une vie précaire et par moment bien merdique (suicides et cancers d’ami.es notamment), mais aussi avec plein de bons moments. Sympa à lire mais pas renversant. Un style avec des chapitres courts conclut à chaque fois par un factoïde de la narratrice sur les piscines qu’elle fréquente, où la nage est un moyen de s’échapper temporairement du monde.

The Octopus and I, d’Erin Hortle

Roman australien publié en 2020. Suite à un cancer du sein et une mastectomie puis chirurgie esthétique réparatrice, Lucy souffre de dysmorphie. Insatisfaite à la fois de son corps et du soutien du bout des lèvres de son partenaire, elle va se rapprocher de deux femmes plus âgées pour apprendre à pêcher les pieuvres. Mais si la sororité qu’elle y trouve la comble, elle se rend rapidement compte que son affect pour les pieuvres l’empêche de les tuer. Les pieuvres vont même devenir le symbole de la réappropriation de son corps. En parallèle, on suit les tensions autour des enjeux de l’écologie et de la pêche dans le sud de la Tasmanie où habite Lucy.

J’ai bien aimé, après quelques chapitres pour rentrer dedans. Les personnages masculins sont assez stéréotypés et la romance un peu téléphonée, mais pour le reste le roman est bien écrit, on se sent lié à la Tasmanie en le lisant. La description d’une communauté où tout le monde connait tout le monde et où le rythme de vie semble plus dicté par la nature que par le travail fait envie (même si la narration met aussi en avant les désavantages type commérage (et flic de petite ville totalement imbu de sa parcelle de pouvoir). Les chapitres écrit du point de vue des animaux fonctionne bien (peut-être un peu moins celui du point de vue du puffin). Les thématiques féminisme et écologie sont plutôt bien traitées (et le fait que le perso qui a raison du point de vue écologique ne soit pas pour autant parfait mais au contraire assez agaçant et hypocrite sur certains points (sans que ça ne lui donne tort pour autant) rend l’histoire plus intéressante que si c’était manichéen.

Recommandé si vous aimez bien l’Australie et les céphalopodes.

Les Sentiers de neige, de Kev Lambert

Roman québecois publié en 2024. On suit la vie de Zoey et Emie-Anne, deux cousin.es pendant les vacances de Noël 2004. Les deux se sentent différent.es du reste de leur famille. Le fait d’être des enfants de 9/10 ans, qui sentent venir la fin de l’enfance et la bascule dans l’adolescence joue un rôle, mais il y a plus que ça, un mal-être général. Et puis il y a cette créature que Zoey voit, et bientôt Emie-Anne aussi : Skyd, un lutin avec un masque, comme dans The Legend of Zelda : Majora’s Mask. Les cousin.es vont se lancer dans une quête pour comprendre ce que leur veut Skyd et s’il peut les sauver de leur famille.

J’ai beaucoup aimé. C’est une forme de réalisme magique assez particulier. Ce n’est jamais complétement clair si les éléments magiques existent réellement ou si c’est seulement l’imagination des deux protagonistes qui les conjurent. Les deux enfants passent à travers une forme subvertie du voyage du héros, avec des pérégrinations qui pourraient bien être purement intérieures.

Dans tous les cas, on a une narration très réussie qui nous embarque dans le point de vue des enfants, leur compréhension sur le monde des adultes, leur complicité, leurs doutes et leurs traumas, la façon dont ils s’approprient des éléments extérieurs pour leurs jeux et aventures. Mais la focalisation n’est pas purement interne aux deux enfants, on a aussi des passages plus omniscients ou prenant la focale de d’autres membres de leur famille.

Recommandé.

Photo de groupe au bord du fleuve, d’Emmanuel Dongala

Roman paru en 2010. On suit un groupe de femmes qui produisent des graviers : la demande en gravier a augmenté suite au lancement de la construction d’un aéroport dans le pays. Le sac de gravier est revendu 3 fois plus cher qu’avant par les entreprises de construction, mais il est toujours acheté au même prix auprès des productrices. Elles décident alors de doubler le prix (de 10 000 à 20 000 francs, dans l’espoir qu’après négociation elles aient 15 000 francs/sac), mais les entreprises commencent par ne plus leur acheter de gravier, avant de revenir avec la police pour les menacer, en leur disant qu’elles sont antipatriotiques, ce qui finit par une travailleuse gravement blessée par la police. Ses camarade ne se démontent pas, et l’enjeu de la négociation va progressivement monter, alors qu’une réunion des premières dames d’Afrique est supposée parler de « la condition de la femme africaine ». Le collectif de travailleuses va donc être reçu par la ministre des droits des femmes, puis la première dame, qui vont tenter de les acheter pour faire cesser le mouvement et qu’elles affichent à la place un soutien à leurs politiques.

C’était sympa, ça change de mes lectures habituelles, c’est bien écrit sans que le style soit renversant non plus.

Les derniers jours du parti socialiste, d’Aurélien Bellanger

Roman français paru en 2024. Aurélien Bellanger retrace une version fictionnalisée de la création du Printemps Républicain, renommé le mouvement du 9 décembre dans son ouvrage. On suit en parallèle les vies de Grémond (inspiré de Laurent Bouvet), Taillevent (Enthoven) et Frayère (Onfray). On croise pas mal d’autres personnages plus ou moins fictifs (le Président de la République, Sauveterre – avatar de Bellanger, Belgrand (anciennement apparu dans Le Grand Paris – ça me réjouit qu’il existe officiellement un Bellanger Extended Universe).

C’est intéressant de lire un truc qui parle du Printemps Républicain et j’attendais la sortie avec impatience, mais vu que le roman est raconté du pt de vue intérieur de personnages assez peu sympathiques (y’a de la distanciation évidemment, mais c’est du 4e degré), faut quand même s’accrocher. C’était intéressant à lire, mais pas forcément son plus réussi, on est un peu trop le nez sur des événements (et les envolés lyriques de Bouvet ou Blanquer sur la laïcité, c’est quand même pas le sujet le plus passionnant du monde).

Après ce qui est trippant c’est évidemment la réception du bouquin, notamment avec Enthoven qui dit que c’est n’importe quoi parce que la date donnée dans le bouquin pour sa rencontre avec Onfray c’est la date à laquelle ils ont arrêté de se parler, ce qui prouve bien que Bellanger a tout inventé – il est à deux doigts de découvrir le concept de fiction, c’est touchant.

Un passage assez marrant où Sauveterre est invité à l’Élysée pour s’entretenir avec le président et envisage de le tuer avec la fourchette du dîner, avant de s’apercevoir que vu l’heure il n’est pas invité à dîner et que la pièce est donc « dépouillée de tout ces imaginatifs couverts ».

Pour celleux qui aiment déjà Bellanger (ou qui détestent déjà le Printemps Républicain, ça marche aussi).

Lecture facile, de Cristina Morales

Roman espagnol de 2018. Nati, Angèls, Patricia et Gari sont quatre barcelonaises qui vivent dans le même appartement. Elles ne sont pas exactement colocs : déclarées handicapées mentales par le gouvernement, elles sont dans une résidence normalisée, après avoir passé une certaine partie de leur vie en centre fermé. On suit leurs quatre points de vue sur quelques événements : la gestion de l’appartement, la fuite de Gari pour aller vivre dans une maison squattée, les cours et le spectacle de danse de Nati…

C’était original dans la forme et le sujet, et intéressant. C’est rare qu’il y ait dans des romans des descriptions crédibles de réunions autogestionnaires. La version chorale de l’histoire, avec les formats différents donnés à la narration de chaque femme (narration intérieure pour Nati ; roman en lecture facile pour Angèls, qui raconte l’évolution passée de la vidéo du groupe jusqu’à l’arrivée dans l’appartement ; minutes d’audition judiciaire pour Patricia, CR de réunions de squats pour Gari) est réussi et permet à la fois de voir leurs divergences, leur agency et les différents aspects de leur vie et de leur rapport aux institutions ou groupes qui ont une influence sur leurs vies.

Je recommande.