Archives par mot-clé : roman

La Submersion du Japon, de Sakyō Komatsu

Roman d’anticipation japonais paru en 1973. Des océanologues japonais découvrent que des mouvements tectoniques massifs commencent à avoir lieu au large du Japon. Après avoir réalisé des simulations, ils réalisent que ces mouvements sont un prélude à la submersion de tout l’archipel. On suit plusieurs personnages qui sont au courant de cet enjeu et qui travaillent sur le plan d’émigration des Japonais et de leurs avoirs, dans une fenêtre de temps bien trop courte pour que le plan puisse être réalisé.

Le sujet est intéressant mais traité de façon très froide. On suit quelques mecs (zéro femmes qui ne soient pas des intérêts romantiques, et on a jamais leur POV), et on voit surtout la description de tremblements de terre qui s’intensifient, quelques négociations avec des gouvernements étrangers, mais ça ne rentre pas assez dans les détails techniques pour un roman qui ne va pas non plus sur le versant émotionnel.

Article invité : La Grande Panne d’Hadrien Klent, ou de l’art de noyer une bonne idée

Un article de Jonas sur un roman français paru en 2016.

Le postulat de départ est intéressant : une coupure déclenchée sur l’ensemble de la France pour éviter des accidents avec un nuage de graphite. Du point de vue rigueur scientifique, l’auteur a fait un réel travail d’argumentation, rendant plausible tant la menace que la mise en application de la solution.

Il nous livre un roman qui se présente sur la gestion de cette crise, sur son vécu par les habitants. De la gestion de la grise, on suit surtout le gouvernement, le travail des premières lignes n’étant évoqué que par des rapports transmis aux cabinets ministériels. Une approche aussi synthétique se serait justifiée si le roman avait eu la brièveté en ligne de mire; hélas, il s’alourdit d’histoires qui n’apportent pas grand chose au récit, dont deux amourettes en décorum et un zeste d’espionnage qui  rajoute juste des pages. Peut-être y a-t-il là une volonté de dénoncer la vacuité des nos instances dirigeantes ? 

La narration est rythmée par le changement fréquent de point de vue, mais de tous les personnages, le seul auquel je me sois attaché est le journaliste qui décrit la France des petites gens. Vers la fin, je ne tournais guère les pages que pour le retrouver.

La fin, qui expose les motivations des « méchants » à l’origine du nuage de graphite, réussit l’exploit de détrôner le « ce n’était qu’un rêve » dans le top des pires fins possibles. L’épilogue après le retour de l’électricité ne parle pas vraiment du retour de l’électricité. Quant à toutes les incroyables coïncidences qui parsèment le récit, dont j’attendais un semblant de justification, elles ne sont au final que d’incroyables hasards.

La grande panne, c’est celle d’un récit qui perd son sujet pour se perdre sans grand succès dans des directions déjà trop explorées.

Vous pouvez aussi retrouver la recension de Machin ici.

Que notre joie demeure, d’Ève Lambert

Roman québecois paru en 2022. On suit la chute de Céline Wachowski, architecte québecoise internationalement connue qui, suite à une série d’article dans le New Yorker et la contestation de l’installation à Montréal du siège social d’une multinationale dont elle a dessiné le bâtiment, se voit érigée en figure de proue de la gentrification de la ville et des dérives du capitalisme.

On suit depuis le point de vue de Céline l’impact que ces événements ont sur sa vie : elle est destituée de son rôle dans l’entreprise qu’elle a créée, sa maison est envahie par des manifestants, elle perd des contrats et des personnes refusent d’être associées à elle en public… L’impact est réel, et la fureur de Céline persuadée que ça lui arrive à elle parce qu’elle est une femme et qu’il y a des relents misogynes derrière ce ciblage sont crédibles, sauf que Céline est aussi une ultra-riche dont les méfaits dénoncés sont réels. Ève Lambert arrive bien à créer une caractérisation interne où on comprend les motivations de Céline sans pour autant adhérer à son point de vue. On voit à la fois les sujets sur lesquels sa force de travail est indéniable et le fait que ça n’excuse pas l’impact qu’elle a sur la vie des gens (et qu’elle refuse de voir, se considérant comme de gauche et solidaire des manifestants malgré sa pratique de l’évasion fiscale).

C’est bien écrit, j’ai préféré à Querelle de la même autrice (mais son roman que je préfère reste Les Sentiers de Neige), les passages sur Céline qui compare sa situation à ce qu’elle lit dans La Recherche du temps perdu sont intéressants pour la mise en abyme littéraire, les points de vue de l’entourage de Céline sont bien rendus.

Private Rites, de Julia Armfield

Roman anglais paru en 2024. Isla, Irene et Agnes sont les trois filles d’un architecte célèbre, qui vient de mourir. Le monde dans lequel elles vivent est entrée dans une crise climatique continue. Londres est lentement submergée, et tout moisi, pourri, s’effondre. Malgré tout, les gens continuent d’aller au travail et de ne pas changer leurs routines. Les trois sœurs doivent se retrouver pour gérer les obsèques et la succession de leur père, mais elles ont des caractères radicalement différent et s’entendent très mal.

J’ai pas été convaincu. C’est visiblement une réécriture du Roi Lear, mais je suis pas assez familier avec Shakespeare pour que ça me saute aux yeux, et si les descriptions du monde qui coule doucement dans le chaos climatique est plutôt réussie, c’est pas très joyeux, et j’ai pas trop accroché aux personnages (on a un bref chapitre du point de vue des compagnes de deux des sœurs qui est mon préféré, mais il est bien trop court). J’ai lu la traduction française, ce qui n’a peut-être pas aidé à se mettre dans le rythme du roman, mais pas sûr que ce soit le truc qui ait fait que je n’ai pas accroché.

Le mur invisible, de Marlen Haushofer

Roman autrichien paru en 1963.

Une femme qui était partie en vacances dans un chalet à la montagne dans les Alpes se retrouve coupé du monde par un mur invisible. Elle organise sa vie dans la portion de monde qui lui est encore accessible, en compagnie de quelques animaux une vache un chat un chien le roman et son journal qu’elle a monté à écrire quelques années après le début de son emprisonnement, où elle détaille sa vie quotidienne, le rythme des saisons et ses relations avec les animaux.

C’était intéressant à lire (surtout en parallèle d’un essai sur l’écoféminisme). C’est de la science fiction très light dans le sens où la catastrophe n’est jamais expliquée et ce n’est pas le point, le but c’est de montrer comment s’organise sa vie dans ce monde clos. Ça m’a fait penser au Grand Jeu de Céline Minard.

La Colonie, d’Annika Norlin

Roman suédois paru en 2025. Suite à un burn-out, Emelie plaque tout pour aller vivre dans une tente dans la forêt. Elle découvre qu’une communauté de 7 personnes vie dans la forêt pas loin de sa tente, 7 personnes en marge du monde mais qui ont l’air parfaitement au calme dans leur existence alternative. On va suivre à la fois le rapprochement d’Emelie avec la communauté et l’histoire qui a mené cette communauté à se constituer.

J’ai bien aimé ! Y’avait des passages humoristiques inattendus, la dérive progressive de la collectivité est bien amenée (on aime bien tous les personnages et on voit les glissements progressifs sans qu’ils paraissent trop absurdes (sauf peut-être l’histoire de Zakaria), et le résultat final bien creepy (mais avec des côtés attirants quand même, surtout du point de vue d’Emelie qui voit bien la proximité entre les différents membres de la Colonie). Le personnage de Sara est particulièrement réussi.

Recommandé si vous voulez lire de la littérature suédoise.

Le Jour avant le bonheur, d’Erri de Luca

Roman italien paru en 2009. Dans le Naples d’après-guerre, le narrateur est un orphelin élevé par le gardien d’un immeuble. Fasciné par une fille qui habitait dans l’immeuble quand il était petit, il va retomber sur elle a l’orée de l’âge adulte. Le roman va être focalisé sur le coming of age du narrateur, qui s’instruit auprès du gardien de l’immeuble en parallèle de ses cours à l’école, et qui va lui apprendre l’essentiel : la scopa, la plomberie, l’Histoire des années d’occupation et comment Naples s’est soulevée à la fin, la sexualité (pas directement avec le gardien), et comment tenir un couteau. Le retour d’Anna va précipiter l’entrée dans l’âge adulte du narrateur, selon un schéma de masculinité assez cliché.

J’ai bien aimé, c’est assez basique dans l’histoire mais c’est bien écrit, on se retrouve plongé dans ce coming of age.

La Végétarienne, de Han Kang

Roman coréen paru en 2007. Suite à un rêve, Yŏnghye devient végétarienne du jour au lendemain. Son refus de consommer et de cuisiner de la viande va provoquer un bouleversement de l’ordre social dans son entourage, puisqu’elle quitte soudainement la figure de la femme et de la fille soumise et dévouée à son mari et ses parents. Pour autant Yŏnghye n’est pas une figure d’indépendance : l’absolutisme de son refus de la viande finit par apparaître lié à un trouble psychique, puisqu’elle se laisse peu a peu mourir de faim…

Je n’ai pas énormément accroché. Le premier chapitre est raconté du point de vue du mari de Yŏnghye, qui a l’air parfaitement atroce, une incarnation chimiquement pure du patriarcat. Partant de là, on pourrait s’attendre à ce que la suite du roman soit le récit de l’émancipation de son héroïne, mais au contraire on la voit se refermer de plus en plus sur elle-même. On n’a jamais son point de vue à elle, mais celui de son mari, de son beau-frère puis de sa sœur.

Panorama, de Lilia Hassaine

Roman d’anticipation français paru en 2025. Dans les années 2050, la France est passée sous l’ère de la Transparence. La vie privée est bannie, les gens habitent dans des maisons aux murs de verre, les données publiques comme privées sont toutes accessibles. Malgré toutes ces mesures, une famille disparaît dans sa maison transparente d’un des quartiers les plus huppés de la ville. On va suivre l’enquête menée par une policière pour essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Je n’ai pas été très convaincu. Il y a un aspect fable philosophique, mais la dénonciation de la transparence tombe un peu à plat, ça fait très « ouin-ouin les réseaux sociaux pourquoi les gens mettent tout en ligne », sans creuser vraiment les enjeux derrière, comme si c’était un comportement qui émergeait spontanément des gens et sans s’attaquer à la question des structures. Par ailleurs l’histoire ne fait pas une très bonne enquête policière, et les états d’âme de la narratrice sont assez artificiels.

Bof bof, donc.

Querelle, d’Ève Lambert

Roman québécois paru en 2018. Querelle est ouvrier dans une scierie de Roberval, où la grève a été déclarée. Le conflit est féroce : le patron file des cafés à la javel aux grévistes, engage des criminels pour incendier leurs maisons… En parallèle du conflit social qui monte progressivement en intensité, on suit la vie sexuelle, intense elle aussi, de Querelle, qui est ouvertement gay et un modèle de top, qui fait fantasmer tous les jeunes garçons de la région.

C’était étrange, très différent des Sentiers de Neige qui est l’autre bouquin de Kev Lambert que j’ai lu. C’est assez cru dans tout ce que ça décrit, notamment le côté sexuel (MN L m’a dit depuis que c’était un hommage à Querelle de Brest, de Jean Genet, qui est aussi explicite). Mais on se laisse porter par l’histoire de ce conflit qui s’envenime, la juxtaposition des points de vue et des histoires de vie.