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Foules sentimentales, de Pauline Machado

Essai paru en 2024.

L’autrice analyse comment la structure des grandes villes impacte les relations sentimentales qui peuvent s’y nouer.

Présentation des villes comme des territoires mythifiées (vision de NY ou Paris présentées dans les films, imaginaire qu’on en a depuis des territoires plus ruraux) : la ville est là où les choses sont possibles, où les destins peuvent changer : c’est le château du prince dans les contes de fées, là où il faut être pour rencontrer la bonne personne qui va changer votre vie. C’est une vision assez passive, où l’on attend d’un facteur extérieur (le grand Amour, un événement révélateur, un travail) qu’il vienne bouleverser notre vie. Mais c’est une vision qui est largement propagée dans la pop culture et les romcoms.

La ville est un « vivier de célibataires », où le nombre de personnes dans cette situation permet statistiquement des rencontres multiples et un anonymat : l’usage des applis n’est pas du tout le même en territoire rural qu’en territoire urbain. Cet anonymat permet aussi de se réinventer, de se présenter sous son meilleur jour lors d’une nouvelle relation : on n’est pas précédé de sa réputation. Il y a aussi une prise de risque plus faible quand on peut draguer quelqu’un.e qui n’a pas de risques de recroiser nos cercles sociaux : si ça ne marche pas chacun.e reprend son chemin, pas de gêne pérenne ou de passif. Le fait de vivre entouré d’inconnu.es donne de plus l’habitude d’interagir avec des gens sur ce mode « relation entre inconnu.es qui se recroiseront plus », ce qui simplifie le fait de se lancer dans des échanges avec une dimension de séduction avec ces mêmes inconnu.es (practice makes perfect).

Question aussi du coût de la vie en ville, surtout dans les capitales : incite les couples à cohabiter plus rapidement et à faire durer les relations cohabitantes, même quand elles battent un peu de l’aile, parce qu’il sera compliqué d’assumer le coût de la vie seul.e. En revanche, la durée des transports en plus de durée de travail en moyenne un peu plus longue diminue le temps qui pourrait être consacré à du temps perso et notamment relationnel (encore plus vrai pour les personnes habitant dans les banlieues et périphéries des grandes villes plutôt qu’au centre). Enfin, le prisme productiviste plus présent dans les villes que sur le reste du territoire, peut se retrouver dans la façon d’aborder les relations amoureuses (hustle culture aussi dans le dating). A l’inverse, les couples se forment plus tôt (dans la vie des gens, pas dans la relation elle-même) dans les territoires ruraux, et les gens ont des enfants plus jeunes.

L’autrice détaille un peu les possibilités de romances et relations queer dans les villes, et ce côté oasis de rencontres possibles vs le désert que seraient les campagnes, mais lui tord rapidement le cou : si les villes ont cette image et qu’il y a plus d’occasion de socialité queer explicitement marquées comme telle, les territoires ruraux sont plein de personnes queers aussi, juste moins visibles.

C’était sympa mais on reste dans le travers essai de journaliste, je voudrais un travail plus étayé de mon côté.

Relationship Anarchy, de Juan-Carlos Pérez-Cortés

Essai espagnol paru en 2022, qui parle du concept d’anarchie relationnelle. Par rapport à d’autres ouvrages sur les relations que j’ai pu lire récemment l’approche est assez différente : on est dans une approche qui revendique fortement les apports de la théorie politique, avec beaucoup de références à Foucault, aux penseurs de l’anarchisme et du féminisme (et même un petit passage sur Bertrand Russell). C’est plus exigeant à lire, mais c’est assez stimulant aussi.

Je n’ai pas tant réussi à faire une fiche de lecture bien ordonnée comme pour d’autres ouvrages qu’une prise de notes qui part un peu dans tous les sens, mes tentatives de réordonner tout ça après la fin de ma lecture n’ont pas eu un grand succès ; si ça ne vous rebute pas, lesdites notes ci-dessous.

Si je devais résumer très grossièrement la thèse : étant donné que le personnel est politique, les principes de base de l’anarchie politique peuvent être appliquées aux relations interpersonnelles. Ça implique d’avoir des relations qui rejettent les normes préétablies et les cadres tout faits comme « couple », ou « ami.es », pour à la place laisser les personnes impliquées dans la relation en définir les modalités. Ces modalités ne peuvent pas comporter de restrictions sur ce que font les participant.es à cette relations dans les moments où ils sont en dehors de la relation. Ça implique notamment de ne pas pouvoir exiger de l’autre une monogamie dans le cadre des relations romantico-sexuelles, mais ce n’est qu’un byproduct, pas du tout le cœur de l’anarchie relationnelle, et par ailleurs des anarchistes relationnels peuvent tout à fait décider (pour elleux-mêmes, par pour les gens avec qui iels relationnent) qu’iels veulent rester monogame. Ça implique aussi de pouvoir avoir des relations romantiques sans sexualité, des relations sexuelles sans attache romantique, où n’importe quel autre modèle relationnel auquel les participant.es souscrivent librement.

L’anarchie relationnelle s’attache aussi à prendre en compte les différences de privilèges dans une relation, en affirmant que le modèle du contrat relationnel librement consenti entre deux parties égales est une fiction : certain.es ont plus de pouvoir, et le but n’est certainement pas de se débarrasser des anciens cadres pour permettre aux plus privilégiés d’imposer leur cadre.

Globalement j’en retiens que c’est un modèle intéressant mais avec un haut niveau d’exigence, puisque chaque nouvelle relation doit être discutée et construite de zéro.

L’auteur commence par retracer l’origine du terme (une université d’été anarchiste suédoise pour la première occurrence dont il a trace), sa diffusion dans les milieux anarchistes, l’intérêt qu’il suscite dans différentes communautés (anarchistes, milieu académique, communautés queers). Globalement, l’anarchie relationnelle propose de déconstruire le primat donné au couple romantique hétéropatriarcal exclusif et cohabitant dans les relations humaines, ce qui est d’intérêt notamment pour s’attaquer à l’hétéropatriarcat et à l’essentialisation des rôles genrés, et affirme que les cadres préétablis pour les relations – avec notamment la dichotomie amours/amitiés – sont contraignants et que mieux vaut construire ses propres cadres pour chacune de nos relations (c’est du boulot, mais c’est plus gratifiant à la fin, on retrouve bien là l’approche anarchiste des relations humaines).

L’auteur note l’intérêt des communautés aromantiques et asexuelles (aroace) pour le modèle de l’anarchie relationnelle, en ce qu’il retire à la sexualité son statut d’indicateur de l’intensité de la relation.

Détour historique pour rappeler que l’anarchie ce n’est pas l’absence de règles ou d’organisation, c’est l’absence de hiérarchie : on ne reconnaît pas de légitimité des organisations basées sur des dynamiques de pouvoir inégales. Éléments historiques aussi pour rappeler la misogynie de Proudhon, les apports du féminisme et ce qui est devenu l’anarcha-féminisme et ses points de rupture avec le féminisme bourgeois.

L’auteur ne nie pas que se plonger dans l’anarchie relationnelle est compliqué, ça demande des efforts, y’a pas de script, et faut lutter contre plein d’attentes sociétales qu’on a internalisées. Le but n’est pas non plus de dire que le modèle de l’anarchie relationnelle est meilleur que d’autres modèles qui s’éloignent du CRHEC, chacun·e fait les pas qu’iel peut.

 « Dans beaucoup de formes de relations non-monogames, des traces du modèle hégémonique réémergent, créant une situation de privilèges qui n’est pas remise en question ou discutée. Les accords passés dans les relations amoureuses déterminent les limites et obligations de tou·tes celleux qui les ont acceptés, ainsi que de tou·tes celleux qui pourraient être impliqué·es par la suite. C’est une forme de « dictatures des accords préexistants ». Cette culture du consensus peut justifier des hiérarchies, des privilèges, des prérogatives, des vétos, des dynamiques de pouvoirs… avec la justification que « si c’est consensuel, c’est éthique ». » (translation by yours truly)

Sur les labels de relations :

C’est ok de garder les labels de types de relation (ami·es, amant·es, amoureu·se·x, …) si ça aide à se situer, mais du point de vue de l’auteur ce que veut dépasser l’anarchie relationnelle c’est que ces labels s’accompagnent de règles strictes préétablies sur le comportement à adopter quand on revendique ce label : même si ce sont des règles établies entre les participant·es à la relation (dans le cadre du polyamour par ex) : l’attachement à des règles ou à cette philosophie de vie ne doit pas dépendre de si on se situe dans le cadre de la relation : le care, le commitment et le respect des limites établies collectivement ne sont pas dépendantes du fait de se conformer à un cadre initial, c’est accepté plus généralement.

Cependant, vu que ces labels correspondent à des cadres normés prédéfinis et avec une certaine valeur (le fait d’être « en couple » ou non notamment), on peut passer beaucoup de temps sur la question de savoir si la relation qu’on a peut réclamer ce label ou non (ce qui est d’ailleurs le cas aussi avec le label « anarchie relationnelle », ce pourquoi l’auteur propose de juste répondre aux questions précises qu’on lui poser sur le statut de ses relations avec « je relationne avec les gens d’une façon différente »). De plus, les attentes « classiques » de ce qui se retrouve habituellement dans les relations réclamant ce label peuvent progressivement s’imposer à la relation à laquelle on a accolé ce label même si on voulait en faire quelque chose de différents (internalisation de la norme ou pression de l’entourage).

Rejeter les cadres relationnels préexistants pour à la place avoir des règles self-managées. Reste un socle de règles mais qui sont un peu la règle d’or anarchiste : assistance mutuelle, autonomie responsable, horizontalité, rejet des structures de pouvoirs (apparentes ou dissimulées), souveraineté individuelle dans le choix de s’associer ou se séparer (libre association), pas d’interférence dans les relations des autres et leur fonctionnement sauf pour faire respecter ces principes.

Reconnaît l’apport de The Ethical Slut et des autres ouvrages sur le polyamour, mais note que c’est une approche de développement personnel, souvent psychologisante, et qui fait pas mal l’impasse sur les enjeux structurels et normatifs qui pèsent sur les choix personnels. Note aussi que l’approche récente de ce courant, qui sort de la question pure de « multiplier les relations romantico-sexuelles » pour parler plutôt de « rhizome affectif » est la plus intéressante à ses yeux.

Liens entre l’anarchie relationnelle et la queer theory :

  • Dans l’approche de Foucault du pouvoir, le pouvoir n’est pas exercée de façon unilatérale par un dirigeant sur un peuple avec un appareil répressif, mais passe par un ensemble de normes et de privilèges qui se renforcent les uns les autres et établissent des gradients de gens se conformant plus ou moins à ces normes ==> la famille nucléaire est une de ces normes renforçant la kyriarchie, il y a un intérêt à proposer des façons alternatives de relationner ;
  • Rendre plus fréquentes et visibles ces façon alternatives de relationner permettrait de casser l’insécurité liée au fait de ne pas correspondre au modèle dominant
  • De la même façon que le genre est une performance et non une caractéristique innée, les relations sont ce qu’on en fait et non pas des constructions innées descendues d’un idéal platonicien
  • Ce n’est pas parce que les relations sont des constructions sociales qu’elles ne sont pas réelles et qu’elles n’ont pas un impact sur la vie des gens

L’auteur oppose l’anarchie relationnelle à l’escalator de la relation – et ses dérivés. Son argumentation est que les couples ouverts, les swingers, le polyamour hiérarchique et même non-hiérarchiques aménagent ce modèle d’escalator à la marge mais ne s’en éloignent pas vraiment : les relations sont supposées progresser sur l’escalator, avec la possibilité de plusieurs relations en parallèle qui peuvent (polyamour hiérarchique) ne pas avoir le droit d’atteindre la dernière marche de l’escalator, mais on ne sort pas d’un modèle où on a de plus en plus de droits sur l’autre et devoirs envers lui.

Sur la monogamie, il constate son ubiquité comme référence (avec des variations) et son usage comme élément de contrôle/coercition, mais il insiste sur le fait que l’anarchie relationnelle n’est pas spécialement non-monogame : ça n’est ni suffisant (la non-monogamie peut être coercitive et normée), ni nécessaire (l’AR peut mener à avoir des relations affectives monogames).

Des exemples de présupposés liés à la pensée relationnelle hégémonique :

  • Les engagements les plus importants (parentalité, achats d’un bien immobilier, cohabitation) doivent se faire dans le cadre d’une relation romantico-sexuelle.
  • L’assistance mutuelle entre participant.es à une relation a un caractère différent selon le type de relation
  • Les relations romantico-sexuelles doivent avoir un début et une fin claire (il peut y avoir du on/off, mais il faut savoir où on en est) pour avoir les bons comportements liés à ce type de relation (aussi bien les propositions sexuelles que ne pas faire la bise à sa relation affective ou smacker son ami.e)
  • On peut négocier d’égal·e à égal·e ce que l’autre à le droit de faire de son temps et de son corps quand on n’est pas là, en échange de concessions de notre côté aussi – c’est ok d’avoir ce pouvoir sur l’autre et on peut le négocier en s’extrayant des privilèges interpersonnels.
  • Une certaine perte de vie privée vient avec certains statuts relationnels où l’autre est légitime à vouloir savoir ce qu’on a fait en son absence.

Sur les asymétries de privilèges, l’auteur note que l’insistance sur le fait de ne pas se conformer aux modèles relationnels préexistants et de ne pas nommer la relation peut aussi servir à filer plus de pouvoir à la personne en situation de domination dans la relation – et peut être perçue comme une façon de nier l’importance de la relation, ce qui peut être traumatique. Toujours se poser la question de d’où on parle et comment les choses peuvent être reçues.

The Ethical Slut, de Janet W. Hardy et Dossie Easton

Essai sur les relations paru en 1997, j’ai lu la 3e édition, qui date de 2017.

J’ai à moitié recensé le bouquin, parce que tous les chapitres ne m’intéressaient pas au même niveau (l’étiquette à adopter durant les orgies par exemple, c’est pas immédiatement applicable à mon style de vie – mais sachez que faut pas placer les archiducs à une place inférieure à celle des archevêques, même si pour le reste la hiérarchie ecclésiastique à préséance sur la hiérarchique nobiliaire à rang égal – après c’est difficile de les distinguer sans les habits). C’était pas désagréable à lire mais le ton manuel de développement personnel c’est pas exactement ce que je recherche néanmoins. Mais bref, qu’y a-t-il à en retenir ?

Sortir de la culture des ressources limitées : l’amour n’est pas une ressource finie. On ne pense pas que les parents de deux enfants aiment chacun 50 % de ce qu’ils aimeraient un enfant unique. La même chose peut être vraie pour les partenaires romantiques. Cependant, le passé de chaque personne peut l’avoir menée à connaître des relations où leurs partenaires (ou parents) ont été manipulateurs, en ne dispensant leur amour qu’à petite dose. Ça peut mener à renforcer cette culture de la ressource limitée et à avoir beaucoup de mal à en sortir, vu que ça va être un gros acte de foi (lâcher un truc garanti de relation monogame où le cadre social pousse à recevoir toute l’attention de l’autre, pour la promesse qu’on aura toujours autant d’amour une fois ces garanties parties).

Le temps passable avec des gens est par contre une ressource limitée, donc il y a bien des limites physiques qui s’opposent à la multiplication des relations à l’infini : mais ça c’est une limite aussi pour les relations amicales et le taff, par ex.
L’espace est aussi un enjeu : avoir une chambre à soi (hello Virginia) ou des appartements séparés (ou des ressources financière permettant d’aller dans des bars et restaurant pour ses loisirs/louer des chambres d’hôtel) est aussi un gros avantage pour avoir des relations parallèles sans que ce soit pesant pour les différent.es partenaires.
Question aussi des attachements émotionnels aux objets (on laisse pas un partenaire toucher aux affaires des autres laissé.es chez soi sans le consentement préalable des propriétaires) : globalement il est important de faire attention à ce que les relations parallèles ne mènent pas à ce qu’une personne se sente lésée, mise de côté, accessoire. Ça demande plus d’attention aux autres.

Éléments importants pour des relations ouvertes/multiples fonctionnelles :

  • Communication, communication, communication. Écoute active et reformulation avant de répondre quand on écoute, prendre le temps de filer les infos et le contexte et être honnête sur les enjeux quand on parle.
  • Honnêteté émotionnelle. Même quand les émotions en question sont négatives, histoire que les gens sachent avec quoi ils doivent composer.Savoir demander et effectivement recevoir du support est important.
  • Affection spontanée. C’est le but des relations après tout, de donner et recevoir de l’affection. Si c’est pour rester sur sa réserve, pe pas une bonne idée de commencer une relation. Les formes de l’affection peuvent varier d’une personne à l’autre. Prise de temps et rituels spécifiques à chaque relation.
  • Savoir dire non. Connaître ses propres limites et savoir les imposer, ne pas juste être dans du people pleasing. Ça peut être des limites sur le type ou l’intensité de certaines relations, sur de l’expérimentation (sexuelle, affective, autre). Évidemment respecter celles des autres aussi, mais ça c’est la base de la base.
  • Planification. Pour le fun et pour le moins fun (logistique, conflits). Ne pas laisser les choses sous le tapis dans une relation, surtout pas sous prétexte d’aller faire des trucs dans le cadre d’une autre.
  • Owning your feelings. Jalousie, abandon, joie… c’est tout dans la tête, par définition. Ce sont des réponses à des situations extérieures, mais ces situations ne déclenchent pas automatiquement cette forme de réponse. Ça ne veut pas dire que ces sentiments ne sont pas réels pour autant, mais ce ne sont pas des choses qui nous sont extérieures et face auxquelles on est impuissant. Inversement, on n’est pas responsable des émotions des autres. On peut les aider à les ressentir ou à les surmonter, on peut ne pas reproduire certains de nos comportements qui y ont mené, mais on n’est pas responsable de l’émotion elle-même.
  • Se pardonner ses propres erreurs. Il y en aura. Ce sont des opportunités d’apprendre et de ne pas les reproduire.
  • Ne pas projeter (lié à l’écoute active – ne pas présupposer pourquoi les gens ont fait quelque chose, ne pas imaginer leurs comportements – positifs ou négatifs, mais les voir pour qui iels sont vraiment).

On peut se retrouver à jouer des rôles différents dans différentes relations, en fonction des différentes personnalités des personnes impliquées en face (très peu une surprise quand on a l’habitude d’avoir des cercles amicaux différents où ça apparait déjà). Il peut y avoir des limites et des interactions différentes selon les relations.

Gérer la jalousie : c’est ok d’être jaloux, mais pas d’agir en raison de cette jalousie. C’est ok de reconnaître qu’on est jaloux et de demander une réassurance, du soutien moral (pas que l’autre annule tous ses plans pour rester avec nous, mais qu’iel nous dise qu’iel nous aime).

Prendre le temps de discuter avec ses significant others/dates réguliers de ce qui va/ne va pas : nécessite de planifier des moments qui ne sont pas du whirlwind ou des grands gestures : dormir ensemble pour avoir des matins ensemble peut fonctionner. Prendre un café ou un repas ensemble aussi. Discuter à l’avance de manières de rassurer / toucher l’autre : quelles preuves d’affection fonctionnent bien pour ellui ? (ça peut être faire une liste de 5 items de chaque côté, qu’on s’échange). Marche aussi pour soi-même : prendre le temps de lister des comportements qu’on peut mettre en œuvre pour nous-même quand on est bouleversé et isolé (emergency chocolate, s’acheter des fleurs, une douche chaude, danser sur une chanson spécifique…)

Conflits : vont arriver. Le but n’est pas d’éviter les conflits, mais de savoir les gérer d’une façon qui fait que personne ne se sent lésé. Idéalement, planifier un temps à l’avance pour un conflit plutôt que de le laisser pourrir puis exploser. S’autoriser des time outs dans les conflits, avec un safe word (« time out » fonctionne bien). Principes de communication non-violente (CNV) : pendant les conflits on parle en « je », on reformule ce qu’a dit l’autre, on laisse du temps à l’expression des sentiments avant d’arriver à une phase solutions.

Négocier des accords : vu que pas de règles implicites pour les relations ouvertes, faut négocier les conditions. Prévoir un contrat a priori couvrant tous les cas est illusoire. Quand un désaccord arrive, il faut en parler, et négocier comment on le gérera la fois suivante. Pour définir des accords relationnels, il faut que les gens impliqués (et c’est souvent pas que 2 personnes dans le cas d’une polyrelation) consentent de façon éclairée (infos sur ce qu’implique la situation, pas de loopholes pour ne violer que l’esprit de l’agrément), faire au max des définitions claires des attentes. Les accords basés sur des interdits sont les plus classiques initialement (tu ne restes pas la nuit entière chez qq d’autre, tu ne vois pas d’autres personnes + d’une fois/mois, tu ne vois pas la même personnes plusieurs fois, …), mais d’après les autrices, les accords les plus intéressants sont ceux avec des conditions positives (on se réserve un weekend pour nous tous les mois, tu me dis que tu m’aimes fréquemment…). Les accords n’ont pas besoin d’être symétriques, tout le monde n’a pas les mêmes besoins.

Encadré sur la résolution de conflit :

  • Prendre le temps de laisser retomber la colère avant de gérer le pb
  • Sélectionner un point unique sur lequel travailler
  • Prendre rdv pour en parler
  • Trois minutes de parole chacun.e, avec les règles de la CNV, un peu de temps entre les tours de paroles pour ne pas être juste dans la réaction à ce qui a été dit mais prendre le temps de formuler et de respecter les règles de la CNV
  • Brainstormer des solutions, mêmes des idiotes
  • Éditer la liste pour garder que celles acceptables pour les deux parties
  • Choisir une solution à tester sur une période donnée
  • Évaluer l’efficacité de la solution au bout de la période
  • Réitérer certaines étapes si besoin

Autre exercice sur la résolution de conflit : discuter de sujets sur lesquels on sait qu’il y a désaccord, mais n’y consacrer que 20 minutes, ce sera pas résolu à la fin mais il faut réussir à repasser en mode non-conflictuel.

Le fait de tenter de trouver la relation idéale pour remplir la case précise qu’on a en tête comme type de relation là maintenant est sans doute illusoire. Accepter de commencer des trucs avec des personnes et définir au fur et à mesure où ça va – en prenant le temps de bien communiquer, et en étant clair sur si le statut de la relation évolue à nos yeux, envers cette personne et envers nos autres partenaires, semble plus malin.

Les débuts de relations et les crushs sont toujours cools et énergisants (« new relationship energy« ), on met en avant la meilleure image de nous-même, et ça peut être chouette d’avoir ce genre de relation pour cette raison précise, mais ne pas perdre de vue que ça ne remplace pas l’intimité profonde d’une relation de long terme – et que c’est une phase qui ne dure pas éternellement : aller de début de relation en début de relation peut être gratifiant, mais abandonner toutes relations longues pour des débuts sans cesse renouvelés peut être lâcher la proie pour l’ombre.

Post-romantique, d’Aline Laurent-Mayard

Essai sur les relations interpersonnelles, paru en 2024. Aline Laurent-Mayard (ALM) analyse la façon dont les relations romantiques (et parmi elles, le modèle du couple exclusif, avec des points bonus s’il est hétéropatriarcal et cohabitant) a été érigé en relation suprême dans les sociétés occidentales, celle qui donne un sens à la vie et à laquelle chacun.e doit aspirer. En plus d’un matraquage culturel sur l’importance de ce type de relations, elle vient (dans la société française mais aussi dans bcp d’autres) assortie d’avantages financiers énormes : économies d’échelles sur ~tout, mise en commun des impôts à payer, pension de réversion, diminution des frais de succession, accès à la mutuelle de son conjoint… Ce sont des avantages par rapport aux célibataires, mais aussi par rapport aux relations non-romantiques : on ne peut pas nommer son/sa meilleur·e ami·e héritièr·e avec les mêmes abattements de frais par exemple.

Si le sentiment amoureux existe depuis très longtemps[citation needed], sa valorisation par la société est beaucoup plus récente : étymologiquement le « romantisme » désignait d’abord ce qui avait trait aux romans médiévaux, ie des intrigues échevelées. Ca devient progressivement ce qui rappelle la poésie et l’intensité des sentiments romanesques dans le monde réel, dont le sentiment amoureux. C’est avec les Lumières et la valorisation de l’individualité que la passion amoureuse devient quelque chose de positif plutôt qu’une passion violente qui menace l’ordre social. A l’époque contemporaine, l’amour romantique a en partie pris la place des religions organisées : vu comme une source de salut et de réalisation personnelle, célébré publiquement, bénéficie de rituels reconnus.

De nombreuses failles du couple romantique hétéropatriarcal exclusif et cohabitant ont été soulevées par la littérature féministe et des patchs proposés (Réinventer l’amour, Le Cœur sur la table et al.), mais pour ALM ces patchs ne peuvent être une solution à eux-seuls ; la centralité des relations romantiques doit être repensée (et de plus la déconstruction du couple hétéro devient le plus souvent une charge mentale de plus pour les femmes si on reste dans ce système). Il y a aussi un problème plus général lié à la place laissée dans nos vies par le capitalisme et le travail (qui prônent un modèle d’individus indépendants prêts à faire passer leur carrière avant tout) à la construction de relations sociales (elproblemaeselcapitalismo.jpg).

Les attirances romantiques sont tellement valorisées qu’elles effacent les autres attirances : blagues sur les bromances, difficulté à distinguer attirance romantique/sexuelle/amicale dans le cas de nouvelles rencontres où toutes les configurations seraient possibles. En soi les catégories amour romantique/amitié ne sont pas si distinctes, et décréter que c’est l’un ou l’autre est souvent performatif : les rituels mis en place, le regard des autres, notre perception de ce qui est attendu d’un type ou l’autre de relation vont grandement contribuer à cimenter la relation dans une des deux configurations.

L’autrice élabore sur deux grandes catégories de liens amoureux non-romantiques :

  • Liens familiaux : parents/enfants, adelphes, familles choisies. Ces dernières peuvent être des familles totalement recomposées (grotas, famillles choisies queers, …) ou s’interfacer avec des familles légales (lien perso à la famille de T. par ex).
  • Liens amicaux, avec un focus sur les configurations qui vont plus loin que l’amitié « classique » où on garde un peu ses distances : vacances systématiques ensembles, vie ensemble (colocation ou visites journalières), élever des enfants collectivement (mais je vois plus trop la différence avec les familles choisies plus on s’enfonce dans cette catégorie). Pour les hommes, enjeu de dépasser l’amitié « superficielle » (cf Billy No-Mates) où on traine ensemble sans jamais aborder de sujets de fond.

De la même façon qu’il n’y a pas d’amour mais juste des preuves d’amour, il n’y a pas d’amitié mais juste des preuves d’amitié (incise perso : la troisième proposition dans cette série c’est qu’il n’y a jamais de révolution achevée mais juste un processus révolutionnaire toujours à renouveler). Y’a une version anglaise : Friendship is showing up. La question de ce niveau d’investissement dans la relation peut servir à distinguer les amitiés des relations parasociales qu’on aime juste bien retrouver au bar (mais ce n’est pas pour dire que les amitiés intenses c’est bien et retrouver des gens au bar c’est superficiel : on peut apprécier les deux, juste ça n’apporte pas les mêmes choses).

L’amitié bénéficie – comme l’amour – de la mise en place de rituels pour se solidifier : grotassemblements réitérés, groël, activités partagées récurrentes (cours de pilates ou d’escalade, conversation du mardi soir, …). La question de discuter des attentes et limites de la relation est aussi quelque chose de faisable dans le cadre d’une relation amicale : est-ce qu’on apprécie que l’autre passe à l’improviste ? Qu’iel parle en détail de ses problèmes psys (ou qu’iel n’en parle pas à un moment spécifique, on n’a pas toujours la bande passante pour) ?

L’amitié bénéficie – comme l’amour – de la mise en place de rituels pour se solidifier : grotassemblements réitérés, groël, activités partagées récurrentes (cours de pilates ou d’escalade, conversation du mardi soir, …). La question de discuter des attentes et limites de la relation est aussi quelque chose de faisable dans le cadre d’une relation amicale : est-ce qu’on apprécie que l’autre passe à l’improviste ? Qu’iel parle en détail de ses problèmes psys (ou qu’iel n’en parle pas à un moment spécifique, on n’a pas toujours la bande passante pour) ?

ALM détaille des cas de mise en exergue d’amitiés par des labels spécifiques : Queer platonic relationship, platonic life partner. Sert aux personnes à montrer que c’est une relation plus intense que ce qu’on entend par le très générique « ami·e ».

Sur le côté relations romantiques, ALM énumère différentes modalités de sortie du couple romantique hétéropatriarcal exclusif et cohabitant (dernière fois que je l’écris !) : décohabitation, relations non-exclusives, polyamour… Plus généralement, avoir des relations romantiques qui ne soient pas la relation la plus importante de notre vie sociale ou qui ne soient pas une cellule isolée qui vit en vase clos. Enfin, elle aborde les modalités d’éducation d’enfants en dehors de ce modèle : coparentalité (deux parents dans une relation non-romantique), alloparentalité (des figures de références dans la vie de l’enfant qui n’ont pas le statut de parent : oncles et tantes, marraines et parrains, beaux-parents, autres statuts…). La coparentalité subie est fréquente dans les relations hétéropatriarcales après un divorce, la coparentalité choisie est un mode plus fréquent dans les milieux queers.

En conclusion essai intéressant qui explore pas mal de thèmes que j’ai envie de creuser en ce moment, je recommande !

Fin du monde et petits fours, d’Édouard Morena

Essai d’histoire des négociations climatiques, paru en 2023. Sujet qui m’intéresse, et essai facile à lire. Je recommande.

La demande de l’interdiction des jets privés comme symbole de la consommation ostentatoire et climaticide est montée en puissance en 2023, mais le gros de l’impact climatique des ultra-riches n’est pas lié à leur consommation, mais à leurs investissements. L’empreinte carbone du patrimoine d’un·e Français·e moyen·ne est de 10,7TCO2eq. Celle du patrimoine d’un milliardaire français : 2,4 millions de TCO2eq. Ce patrimoine est potentiellement impacté par le changement climatique. Les plus riches sont à la fois forceurs de climat et vulnérables au climat.

Deux stratégies classiques pour faire face à cette vulnérabilité :

  • le prepping version milliardaire (ranchs géants avec bunkers)
  • la jet-set climatique (Al Gore & Jane Goodall), qui milite pour remplacer le capitalisme fossile par un capitalisme vert, avec efforts d’atténuation et d’adaptation via le marché, et une vision de nouvelles opportunités de marché pour celleux qui s’engagent dans cette voie. Ceux sont principalement elleux, via leurs financements et leurs relais médiatiques, qui orientent le discours dominant et le débat sur le climat. Le livre se concentre sur cette seconde stratégie.

I Une conscience climatique de classe

Dès 2006 dans la Silicon Valley et 2007 à Londres, dîners d’affaire des « philanthropes climatiques » pour sensibiliser de plus grands pans des élites et décideurs aux enjeux climatiques, et aux investissements possibles pour à la fois y remédier et avoir de nouvelles opportunités d’investissement.

Vont ensuite influencer le débat public pour appuyer l’idée que la transition se fera via des solutions technologiques et des mécanismes de marché ; ainsi leurs intérêts propres en tant qu’investisseurs dans ces technos est rejoint par l’intérêt général, et les États vont assumer une partie des risques à leur place en subventionnant, finançant et en renflouant ces investissements si besoin. Cette stratégie, c’est militer pour une réforme à la marge du capitalisme (changement de cible des investissements) pour ne surtout pas en sortir (Le Guépard, tmtc): on reconnaît qu’il a causé des problèmes, mais on affirme dans le même temps qu’il est la seule solution à ces problèmes.

Les fondations pour le climat fondées et financées par des milliardaires philanthropes vont faire infuser dans le monde associatif le discours managérial : elles se décrivent comme des fondations « à impact » visant un « retour social sur investissements ». Le cadre des entreprises gérées avec des tableaux excel est légitimé, et les entrepreneurs deviennent une figure centrale des politiques climatiques.

II Poumons de la Terre et pompes à fric

Investissement dans les terres de la part des philanthropes verts : un investissement plutôt bon marché et qui prend de la valeur avec le changement climatique : puits de carbone potentiels, et production de denrées agricoles dans un monde où l’incertitude sur cette production augmente. De plus, bon en termes d’images, se posent en défenseur de la terre et de la Nature, surtout si soutiennent des projets de réensauvagement (qui augmentent le potentiel de séquestration carbone). Se posent ainsi en individus responsables, qui compensent à titre individuel leurs émissions carbone (liées aux déplacements en avion privé par ex). Permet d’opposer la figure du bon philanthrope à celle du mauvais pauvre, et de pousser un discours néomalthusien : le pb c’est la surpopulation.

Les forêts déjà existantes étaient initialement exclues des mécanismes de compensation carbone : seuls les projets d’afforestation et de reforestation étaient éligibles. L’inclusion de la déforestation évitée a permis d’inclure les forêts existantes comme des actifs valorisables sans rien faire d’autre dedans que de ne pas les raser (point positif quand même : ça leur offre une protection qu’elles n’avaient pas sinon), ce qui permet surtout d’augmenter la valeur de la propriété foncière de certain.es (point positif à nouveau : ça peut inclure des États du Sud qui sinon n’avaient pas trop de billes dans les négociations climatiques). Le problème est que le fait que le mécanisme de REDD (protection des forêts et émissions de crédits carbone en échange) apporte effectivement une protection supplémentaire (plutôt que protéger des forêts qui n’allaient de toute façon pas être coupées) est assez invérifiable, qu’on agglomère des actifs fonciers très différents, et que du coup le tout est une usine à gaz où il est facile de gruger, et qui sert principalement à enrichir un oligopole de certifieurs qui servent à patcher les failles d’un système qu’ils ont eux-mêmes monté…

Le mécanisme REDD, initialement prévu pour les forêts tropicales, a été étendu aux forêts tempérées, ouvrant une superbe opportunités aux propriétaires fonciers occidentaux. Cette extension a permis une alliance objective entre ces propriétaires fonciers souvent conservateurs et conservationnistes, et les philanthropes verts, souvent plutôt issus d’une élite libérale et tech-friendly. Reconfiguration des liens affinitaires parmi les classes dominantes.

Ce mécanisme renforce l’idée que c’est la marchandisation de la Nature qui permettra de la sauver elle et le climat. Et si cette Nature appartient à des personnes privées, c’est un nouveau mouvement des enclosures, et un capitalisme de rente qui se réaffirme.

III L’éléphant dans la pièce

McKinsey en tant que cabinet de conseil majeur qui appuie aussi bien des acteurs privés que des gouvernements et qui se veut poussant des sujets pas encore appropriés par ses clients, a joué à partir de 2007 un rôle majeur dans la promotion du capitalisme vert comme moyen de poursuivre le capitalisme. Ils ont notamment produit une courbe des coûts marginaux de différentes options de réduction des gaz à effet de serre, qui a été énormément reprise et a beaucoup influencé le débat public, malgré des failles méthodologiques et une absence de transparence sur sa construction. Promeut à la fois l’idée que l’inaction climatique est un non-sens économique et que les solutions pertinentes sont des solutions de marché. McKinsey a publié pas mal d’études en 2006-2007 pour apparaître comme une référence crédible et reconnue sur le sujet. Sans être directement à la manœuvre, elle s’est appuyée sur le rapport Stern (qui a inspiré la courbe des coûts marginaux) qui trace une roadmap pour les entreprises, et a aidé en sous-main à la rédaction du rapport « Design to win » qui traçait une feuille de route pour la philanthropie climatique et a effectivement aidé au fléchage de fonds depuis des fondations provenant de la tech vers ce sujet.

A partir de 2008, le project Catalyst (projet monté et piloté par McKinsey) va être financée par des fondations philanthropiques, versant de 2008 à 2012 42 millions de dollars à McKinsey pour développer une vision de la transition bas carbone et des mécanismes à mettre en place. Sans surprise, elle passe par des engagements volontaires non-contraignants et des mécanismes de marché. Va s’éloigner du fonctionnement de la CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques) en traitant certains acteurs non-étatiques sur un pied d’égalité avec les États (plus grande ouverture), mais aussi en n’intégrant que des acteurs considéré comme essentiels (plus grande fermeture), ie les élites économiques et politiques. A son maximum, rassemblait 150 personnes réparties en 6 groupes de travail, avec une production qui a fortement influencé les accords climats subséquents, en limitant l’interventionnisme étatique sur le sujet (sauf pour la collectivisation des risques et investissements) et en laissant dans l’ombre la question de la justice sociale et des réparations. Mais la mise en place de toute cette diplomatie parallèle (et notamment l’appui la construction d’un texte alternatif par le gouvernement danois + quelques autres au lieu de passer la recherche habituelle d’un consensus entre tous les acteurs) a participé à l’échec des négociations de Copenhague (COP 15, en 2009), même si sera réintégré dans l’accord de Paris. L’échec de Copenhague a en parallèle montré l’importance de la communication autour des solutions vertes que les acteurs privés souhaitent pousser, pour qu’elles bénéficient d’une adhésion suffisamment large.

IV Make our blabla great again

En amont de la COP 21 (accord de Paris, 2015), beaucoup d’efforts de communication pour que différents acteurs soutiennent (ou au moins restent neutres/silencieux) sur l’accord malgré son niveau d’engagement pas si élevé (en dessous de celui de Copenhague notamment), en leur expliquant que la réussite de l’accord en dépendait, et qu’être contre ferait le jeu des négationnistes climatiques et des idéalistes climatiques (ie deux groupes pourtant totalement opposés, ceux qui veulent freiner et ceux qui veulent aller plus loin, classique stratégie centriste de dire qu’iels sont les seuls raisonnables). Les scientifiques notamment ont été approché·es pour un soutien à l’accord, ce qui a marché pour une partie d’entre elleux.

Post-Copenhague, le GSCC (structure financée par des fondations climatiques) a repris en main la communication du GIEC, proposé du media-training aux scientifiques, produit des synthèses des rapports, des communiqués de presse et des argumentaires, pour « restaurer la marque GIEC ». L’objectif était d’augmenter la crédibilité du tout – et de le mettre au service des solutions de marché. L’idée était de ne pas tant avoir des accords dont le fond était ambitieux que des accords dont la forme et la communication autour faisait de la lutte contre le changement climatique via les solutions de marché une évidence largement acceptée.

Ironiquement, cela a été fait en copiant les méthodes employées par les firmes fossiles pour faire de la désinformation sur le climat : astroturfing, financement de groupes d’experts, lobbying… Le problème c’est qu’en en passant par là et en mettant en scène une opposition binaire entre pro et anti-climat, on permet à toutes les entreprises qui sont ok avec mettre en place une communication greenwashée de se réclamer du camp progressiste tout en continuant le business as usual. Plus encore, les grandes entreprises avec des gros budgets (notamment de R&D et de comm’) peuvent dire qu’elles sont des parties de la solution (après mise en place de « conseils scientifiques », partenariats avec des ONG, normes internes, coucou Total et l’IPIECA). Parallèlement, celleux qui contestaient ce cadrage capitaliste se sont retrouvés marginalisés : on n’a pas le temps de renverser le capitalisme, l’urgence climatique est bien trop urgente, et il faut rassembler tout le monde, pas s’opposer aux entreprises de bonne volonté !

Multiplication aussi des visages de la cause climatique, depuis l’historique Al Gore : plein de philanthropes, maires de grandes villes, stars, qui peuvent pitcher l’urgence climatique et les solutions capitalistes, et qui vont dans tous les grands sommets mondiaux et émissions télévisées pour délivrer un message prépackagé.

Création de tout un écosystème de forums climatiques qui tournent en vase clos et où s’échangent des messages d’optimisme indépendants de la lutte contre le changement climatique (l’important c’est de mobiliser). Communication très pro, où les grains de sable sont très rares et même quand ils arrivent, la comm’ arrive à remettre l’événement sur les rails (exemple de l’intervention d’une activiste lors d’un sommet qui sort du script lors d’un échange avec le PDG de Shell, et de l’animation de la table ronde qui dépolitise immédiatement son message en le mettant sur le compte de la douleur que « nous ressentons tous face à ce que nous avons perdu » : recréation d’un collectif, rejet du message en le disant basé sur l’émotion plus que la raison).

V Une photo avec Greta

Les COPs sont centrales dans les négociations climatiques. Tous les acteurs qui veulent influencer sur le discours et processus climatiques sont obligés de s’aligner sur leur tempo. Mais le fonctionnement des COPs est décidé par les États et élites, forçant donc à s’adapter à leur cadre et facilitant une potentielle récupération, en orientant leurs mobilisations vers la demande d’accords climat légèrement plus ambitieux mais surtout adoptés : si le mouvement climat n’insiste que sur l’urgence climatique et le besoin d’accords, il sert in fine d’appui aux groupes d’intérêt néolibéraux et technosolutionnistes qui, à l’intérieur du processus climatique, poussent ces éléments de langage aussi et leurs solutions comme la bonne réponse. Certains acteurs internes vont approuver le mouvement climat publiquement (tant que revendications modérées et actions non-violentes), sous-entendant qu’ils sont tous dans le même camp. Le GSCC a même fourni un appui technique et logistique à Greta Thunberg pour faciliter ses prises de parole, en appui des sommets climatiques internationaux, légitimant un peu plus ces sommets.

Ccl : Faut-il manger les riches ?

Les riches sont une classe consciente d’elle-même, qui met d’énormes moyens pour influencer le discours climatique. Il ne sont pas juste pollueurs (massifs) sans s’en rendre compte, ils ont conscience des enjeux et orientent les solutions selon leur propre agenda. C’est bien cet agenda et la poursuite d’un capitalisme « vert » qui ne renonce pas à la croissance ni aux inégalités qui est la racine du problème. L’urgence est climatique et sociale, climatique et démocratique.

Tu devrais voir quelqu’un, de Maud Le Rest

Essai paru en 2024, sur le sujet de la santé mentale et de sa gestion chez les hommes en France. L’autrice part du constat que les femmes sont largement plus socialisées à exprimer leurs émotions et à avoir une approche médicalisée de leurs corps et de leur psyché, et qu’elle représentent donc une large majorité des personnes qui consultent des psychologues/psychothérapeutes et psychiatres. À l’inverse, les hommes sont éduqués à se présenter comme autonomes et donc à ne pas rechercher de l’aide.

Via un appel à témoignages, des anecdotes issues de sa vie personnelle, et des entretiens avec des professionnel.les de la santé mentale, Maud Le Rest dresse le constat de l’impact de cette socialisation différenciée aux soins psychiques : des personnes de genre masculin qui n’identifient pas leurs problèmes, refusent d’aller consulter par incompréhension de ce que ça peut leur apporter et/ou par fierté, par peur de perdre le statut associé au groupe de la masculinité hégémonique. Des personnes qui vont laisser leur état mental se détériorer, qui vont faire porter la charge psy sur leurs compagnes (dans le cas de couples hétéros), qui vont parfois aller consulter pour parler des problèmes de leurs mecs, ou sur les femmes de leur entourage, la capacité à avoir des discussions abordant des sujets émotionnels étant beaucoup plus réduite dans les relations amicales H/H.

C’était intéressant comme sujet, mais comme souvent avec les essais journalistiques je trouve que ça reste un peu en surface. Par ailleurs, si je ne doute pas que tous les cas décrits soient réels, je trouve qu’on est sur des modèles de masculinité un peu caricaturaux, pour mon usage personnel ça m’aurait davantage intéressé de voir des cas d’hommes qui sont quand même un peu plus déconstruits/conscientisés sur d’autres thématiques féministes mais pour lesquels la question de la santé mentale reste bloquante (oui, je suis en train de me plaindre que ce livre ne soit pas à propos de moi).

Ralentir ou périr, de Timothée Parrique

Essai économique sur la décroissance, paru en 2022. Fiche de lecture un peu brute de décoffrage, j’ai pas trop pris le temps de réécrire des transitions.

L’auteur commence par rappeler que la croissance était initialement un indicateur d’atteinte d’objectifs dans les États-Unis post-Grande Dépression : elle mesurait la production d’équipements et de nourriture, sortie de la pauvreté. Mais l’indicateur est devenu un objectif en soi, quelques soient ses conséquences et son lien à la production réelle. Or, croître indéfiniment dans un monde fini ne peut pas bien tourner sur le long terme. Il faut transitionner vers un monde post-croissance – après une phase de décroissance pour redonner à l’économie mondiale une taille supportable par la planète tout en assurant les droits humains (se retrouver dans le donut de Raworth). Le but est d’arriver à une économie stationnaire, en harmonie avec la Nature, où les décisions sont prises collectivement et où les richesses sont équitablement partagées.

Historiquement, l’économie est l’organisation de l’utilisation des ressources pour satisfaire des besoins (en prenant en compte à la fois les besoins immédiats – court-terme, la résilience du système – moyen-terme, et sa soutenabilité – long-terme)). Mais l’économie telle qu’on l’entend de nos jours est celle mesurée par le PIB : l’addition des valeurs marchandes des différents biens et services.
C’est assez différent : on regarde seulement ce qui est mesurable, et donc échangé dans un secteur marchand, en excluant beaucoup de pans de l’activité humaine et naturelle (travail domestique, bénévolat, services écosystémiques par exemple), et on additionne indifféremment toutes les activités, qu’elles soient bénéfiques ou néfastes à la réalisation des besoins humains. Le PIB peut ainsi augmenter par intensification des échanges (changer de téléphone tous les 2 ans au lieu de tous les 5 ans, échanger des billets entre deux personnes en boucle), ou par accroissement de la sphère marchande (des nuits passées en couchsurfing sont passées en Airb’n’b), sans que plus de besoins ne soient satisfaits : le PIB et sa croissance sont donc en grande partie décorrélés des besoins humains.

Parrique s’attarde sur les arguments sur la possibilité de découpler consommation de ressources (et donc le risque sur la soutenabilité) et croissance : historiquement, on n’a constaté que des découplages temporaires (suivi d’un rebond), petits, lorsque la croissance était de toute façon faible, et poussés par des délocalisations/une tertiarisation locale de l’économie. Pour qu’un découplage soit utile à la soutenabilité, il devrait au contraire être mondial, massif, permanent… et arriver immédiatement. Ce découplage absolu pourrait de plus être obéré par :

  • des effets rebonds,
  • l’empreinte non-nulle du secteur tertiaire (qui repose sur des infrastructures physiques)
  • la diminution des retours sur investissement énergétiques et miniers (extraire la même quantité d’énergie demande de plus en plus d’énergie au fur et à mesure qu’on épuise les ressources faciles d’accès), et
  • l’impossibilité d’un recyclage à 100%.

Le découplage comme solution pour rester dans un monde en croissance est donc une chimère.

L’économie comprise comme les activités de production est encastrée dans les activités de reproduction (sommeil, lien social, repas, entretien/maintenance – faire que les humains, les infrastructure et le système se perpétuent) et dans les services écosystémiques (l’entretien des grands cycles biologiques et physico-chimiques par les écosystèmes).
La croissance est toujours limitée par un budget-temps allouable aux activités humaines : il n’y a que 24h dans une journée, et on ne peut pas toutes les consacrer aux activités productives : ce serait creuser dans les processus de reproduction, et donc délétère pour la croissance elle-même, puisque sur le plus long terme, ces processus la soutiennent.

Pour qu’un objet devienne une marchandise, il faut qu’il soit quantifiable, standardisable (considérer tous les lapins d’une même espèce comme équivalents par ex), monétisable (donner une valeur monétaire à un lapin), et privatisable (établir un droit de propriété sur les lapins, qui sera transférable). Ces processus engendrent des pertes entre les objets et les marchandises : les légumes non-calibrés ne sont pas vendables (pas standardisés), et on perd une diversité de qualités intéressantes si on ne s’intéresse qu’à certains aspects d’un objet.
De plus, l’inscription d’un échange dans la sphère marchande change sa nature : la relation d’achat/vente n’est plus la même que celle de don/contre-don, et les attentes entre les acteurs ne sont plus les mêmes : un trajet en Blablacar ne se vit pas comme un trajet en stop, les parents participant à une garderie communautaire n’ont pas les mêmes attentes que ceux inscrivant leurs enfants dans une crèche privée.
Le périmètre de ce qui est marchandisable est fixé socialement (on peut vendre des carottes, pas des organes humains), ainsi que les modalités de la marchandisation (normes d’hygiènes associées, possibilités de vendre tel bien dans tel ou tel lieu). L’activité économique ne se fait pas dans le vide, mais selon ce que la société définit comme acceptable (les marchés ne se créent pas ex nihilo) : il est donc tout à fait possible de réguler différemment cette activité et de l’orienter vers une décroissance généralisée.

Une économie en décroissance produirait moins de bien et services (quantité, diversité, fréquence). Cela se traduirait par une baisse du PIB, mais spécifiquement aux dépens des activités socialement et écologiquement néfastes. Pour fonctionner, la décroissance doit viser :

  • L’allégement de l’empreinte écologique : le but est, à l’échelle de chaque territoire, de faire repasser la consommation de ressources en dessous des seuils de renouvelabilité. Pour ça, on vise une réduction ciblée des activités extractives et émettrices de CO2, avec des politiques d’interdiction et de désincitation : fermeture de lignes aériennes, taxes sur le kérosène, taxe progressive sur les vols en avion, taxes sur les SUV, interdiction planifiée des moteurs thermiques neufs, interdiction de la publicité pour les voitures, interdiction de la publicité pour les produits carnés …
  • De manière démocratique : l’objectif est de sortir du fonctionnement visant à la maximisation des profits pour les grands groupes : (re)nationalisation des monopoles naturels, organisation collective du démantèlement de certaines activités jugées nocives, transformation de d’autres activités en coopératives.
  • Dans un esprit de justice sociale : tout le monde n’émet pas les mêmes quantités de CO2. La décroissance doit viser une convergence entre pays et classes : les plus riches devront supprimer une part bien plus importante de leur empreinte écologique que les plus pauvres, qui pourront dans certains cas continuer de croître pour passer au dessus des seuils garantissant les droits humains.
  • Et dans le souci du bien-être des gens : le but de la décroissance est de préserver les activités à impact positif et le temps libre. Cela passe par une mise en commun des équipements, une primauté accordée aux activités associatives, la préservation de la Nature et des possibilités d’accès à icelle, et la garantie de l’accès à un travail socialement utile.

La décroissance est une phase, qui doit permettre d’atteindre une organisation de la société post-croissance, qui sera stationnaire et respectera toujours les 4 points mis en avant pour une décroissance fonctionnelle. Il peut y avoir des variations de production selon les moments, mais qui restent légères : le but est de rester dans le donut de Raworth, les gains de productivité sont toujours recherchés mais pour permettre de dégager davantage de temps libre.

  • L’économie est circularisée au maximum (réduction de la pression sur les ressources), l’éco-innovation permet d’améliorer là où possible l’efficacité des procédés, libérant des ressources (soit pour une autre activité, soit pour de la non-consommation : restitution de zones à la Nature).
  • L’expression des besoins pour savoir quoi produire passe par des comités/conventions plus ou moins locales, qui remontent et arbitrent les besoins des citoyen.nes. Les entreprises sont dirigées par leurs parties prenantes, et doivent justifier en quoi la production qu’elle proposent est socialement bénéfique (produits, process, à quels besoins ils répondent) avant d’avoir un accès au crédit (qui deviendrait un commun bancaire) et aux autres ressources
  • Pour garantir la redistribution, mise en place d’un héritage minimum garanti, touché à 18 ans, et d’une taxation progressive du patrimoine (ex, de 0,1% à 90%, en sept tranches). Revenu minimum garanti + taxation progressive sur les revenus, échelle des salaires dans les entreprises ou fixation des salaires par les employés et distribution des profits de chaque entreprise votée par les parties prenantes.

Nos puissantes amitiés, d’Alice Raybaud

Essai paru en 2024, sur les liens d’amitié et la place qui leur est donné dans nos sociétés occidentales modernes. Ca souffre d’un défaut qui est celui de l’« essai de journaliste » : par rapport à des essais de chercheureuses, c’est beaucoup moins fouillé, ça présente des éléments intéressant mais j’ai tout le temps envie que ça aille plus loin. Et par ailleurs la maison d’édition a mal fait son travail, il y a des coquilles dans le texte, ce qui sort de la lecture.

Ces éléments posés, quid ? Le livre se divise en 8 chapitres, qui traitent respectivement de l’Histoire de l’amitié, des amitiés genrées (entre hommes, entre femmes, entre les deux genres principaux), de récupérer des dispositifs pensés pour les couples pour des relations amicales (PACS, cohabitation), d’avoir (ou d’éduquer) des enfants entre ami.es, des amitiés queer, de liens entre militantisme et amitié, de travail/production dans des groupes amicaux (plutôt que dans du salariat classique) et de la vieillesse (avec l’exemple de la maison des Babayagas).

L’ouvrage évoque les soutiens mutuels que peuvent d’apporter des amie.es, la notion de non-exclusivité des amitiés (et le fait que ça n’empêche pas une possible jalousie), le fait qu’au contraire de la relation romantique souvent avec l’amitié on ne met pas « tous ses œufs dans le même panier », ie on ne demande pas à une seule personne d’être à la fois un.e confident.e, un.e partenaire sexuel.le, un.e coparent.e, un soutien psy… Il parle aussi de l’intérêt (et des risques) de mêler militantisme et amitié (avec l’exemple des luttes féministes, mais c’est probablement transposable). Il montre bien que la relation romantique (et la filiation) est la seule envisagée dans les dispositifs légaux d’entérinement des unions entre personnes. Dans la vision du monde c’est pas mal le cas aussi (le couple comme « relation prioritaire » sur les amitiés), mais moins que dans la loi quand même.

Intéressant, mais mériterait d’être encore approfondi comme sujet.

A City on Mars, de Kelly et Zach Weinersmith

Essai scientifique publié en 2023. Les auteurices expliquent qu’au regard des évolutions récentes du coût des lancements spatiaux, les rêves d’expansion spatiales sont devenus largement plus réalistes. Ils ont en conséquence voulu écrire un livre sur les points techniques que ça pouvait impliquer, mais en creusant, ils se sont rendus compte que les infos qu’ils espéraient trouver n’existaient principalement pas, et ils sont surtout devenus beaucoup moins convaincu que l’expansion spatiale de l’Humanité était une bonne idée.

Dans le préambule ils passent en revue les arguments classiques en faveur de l’expansion spatiale et concluent que seuls deux d’entre eux sont réellement valides : celui en faveur de la survie sur le long terme de l’Humanité (mais la survie sur le court terme n’est en rien aidé par l’expansion spatiale, qui pour permettre des habitats autoportés demandera des siècles) et l’argument de « because we can » (qui est valable mais pas très basé moralement).

Les auteurices passent ensuite en revue les connaissances sur la vie hors de la gravité et la magnétosphère terrestres : globalement elles sont très éparses et ne couvrent que des gens qui sont resté sur des périodes courtes en orbite, pas des années, et encore moins des gens qui sont nés et ont grandi en orbite. Les radiations sont un problème, la perte osseuse et musculaire est un problème, les compétences pour faire des opérations médicales mêmes simples en microgravité sont quasi non existantes, le comportement des fluides dans le corps en orbite conduite à une perte de vue. Pour une colonie qui s’autogère, on a globalement l’idée qu’il est possible de faire du sexe dans l’espace (et des FIV seraient possibles aussi), mais la question de la grossesse et de l’accouchement est totalement un mystère : une des solutions envisagées serait de mettre les femmes enceintes dans des centrifugeuses pour 9 mois pour reproduire la gravité terrestre (pas sûr que ça enthousiasme beaucoup les femmes enceintes en question).

Gros manque de données aussi sur les risques psychologiques liés à l’espace : pas de données sur des séjours longs toujours, et en plus les astronautes ont fortement intérêt à cacher leurs pbs mentaux pour ne pas être exclu.es des vols. Cependant, rien pour le moment qui laisse penser qu’il y aurait des problèmes différents de ceux qu’on a sur Terre, mais ceux qu’on a sur Terre nécessitent des professionnels pour les traiter, voire des médicaments, et ça implique d’avoir une masse critique de personnes sur place et une chaine de prod (ou d’approvisionnement régulier) de médicaments.

En termes de systèmes fermés permettant la vie humaine, des expériences ont été menées sur terre (notamment Biosphère 2) qui n’ont pas été très conclusives dans un sens ou dans l’autre : l’expérience a pu être menée à terme sans être interrompue, mais les participant.es étaient affamés et devaient travailler 8h/jour 6jours/7 pour produire la nourriture : pas très compatible avec les autres tâches qui seront nécessaires sur un habitat en dehors de la Terre. Des économies d’échelles sont réalisables avec un habitat plus gros, mais pas prouvées pour le moment dans un cadre expérimental un peu carré.

Concernant l’énergie, les auteurs concluent que ce sera nucléaire ou rien (pas de fossiles sur les autres planètes, vent très faible, solaire trop intermittent (lune) ou trop faible (mars). Pour l’habitat lui-même, la solution idéale semble être les lava tubes (des tubes creusés par la lave qui a fait des parois et laissé un espace vide au centre), pour autant qu’une cité souterraine puisse être qualifiée d’idéale, mais règle le problème des radiations, des variations de température et des régolithes abrasifs. Sinon, habitats possibles divisés en 3 classes : apporté tel quel dans un vaisseau spatial, assemblé depuis des éléments apportés par un vaisseau, construit avec des matériaux sur place. Dans tous les cas, besoin d’une couche isolante rajoutée pour se protéger des radiations (défléchies par la magnétosphère sur Terre), très probablement en régolithe vu l’abondance du matériau (faisable aussi avec les réserves d’eau).

Arguments pour et contre installer une colonie sur la Lune :

  • proche de la Terre, possible de s’installer dans des lava tubes à moindre frais, faible gravité qui facilite fortement les lancements.
  • toute petite zone réellement intéressante (cratères aux pôles avec du jour perpétuel sur la bordure pour avoir de l’énergie solaire, et de la nuit perpétuelle au fond pour espérer avoir de la glace) qui risque de mener à des tensions pour se l’approprier, très peu de ressources sur place (pas de carbone, l’helium 3 est en réalité pas du tout rentable à exploiter, stock de glace même dans les cratères très très limité), couvert de régolithe statiquement chargé et ultra abrasif qui flingue tout en surface

Arguments pour et contre une colonie sur Mars :

  • Une gravité proche de la Terre qui limitera probablement les problèmes de santé afférents (mais pas celle de la Terre, donc pas 0 risque), du carbone, de l’hydrogène et de l’oxygène facilement obtenable dans l’atmosphère, ainsi que de l’eau sous forme de glace, des températures sur certaines zones qui se rapprochent de celles de la Terre (mais pas partout ni tout le temps)
  • des régolithes comme sur la Lune mais en plus ils sont toxiques parce que plein de perchlorates, la distance au Soleil fait que les panneaux solaires sont moins efficaces (sans mentionner les tempêtes de poussière toxique à l’échelle planétaire). La distance à la Terre implique une d’être fortement autonome sinon tout incident sera mortel.

Les auteurices s’attardent pendant la seconde moitié du livre sur les lois et traités internationaux relatifs aux activités dans l’espace : globalement actuellement, l’Outer Space Treaty (OST) interdit de saisir des territoires (donc les installations ne peuvent être que temporaires) et d’exploiter des ressources. L’espace est vu comme un commun de l’Humanité, avec des règles d’usage très restrictives. Il n’est donc pas possible dans le cadre légal actuel de créer des États outre-spatiaux indépendants, ni que les États actuels colonisent l’espace. Pour eux, cet état de fait n’est pas un problème en soi : à l’heure actuelle, une expansion territoriale dans l’espace pose largement plus de problèmes qu’elle n’en résout, et comme vu dans la partie 1, toutes les questions de comment faire fonctionner une installation humaine permanente dans l’espace ne sont pas du tout résolues. Mais le cadre légal empêche aussi formellement de mener les expériences qui permettraient de résoudre ces questions. Pour les auteurices, rapprocher la gouvernance de l’espace de celle de l’Antarctique (qui est aussi un commun à l’heure actuelle) serait un progrès (mais que ça a déjà été tenté avec la proposition de Moon Agreement de 1979, rejeté parce que les US et l’URSS n’étaient pas ok avec ce que ça impliquait en termes de répartition des coûts et bénéfices. Les auteurices notent que la question de la loi est souvent ignorée par les personnes militant pour l’installation de bases spatiales, qui considère que c’est une technicalité qui s’effacera devant l’awesomeness de l’expansion spatiale, mais que la réalité est que les lois internationales sont tout à fait liantes et lentes à être changées.

Enfin, ils reviennent sur les deux arguments du début et note qu’en l’état actuel des choses, avoir des installations humaines hors de la Terre est un facteur aggravant des tensions géopolitiques actuelles : non seulement la question d’un cadre légal permettant leur existence sans que des États se sentent lésés n’est pas réglés, la possibilité de balancer des astéroïdes sur la Terre est un peu préoccupante, et surtout avoir des populations humaines dans des puits de gravité différents garantis que si on balance une arme chimique/bactériologique/nucléaire sur l’autre puits de gravité on n’a aucun risque de se prendre des retombées de sa propre arme dessus, ce qui est un argument de moins pour ne pas utiliser ce genre d’armes atroces.

Bref, les auteurices notent qu’en l’état actuel des choses, iels considèrent qu’il faut faire largement plus de recherche sur la vie dans l’espace, changer le cadre légal, plus généralement pacifier la Terre (et essayer de ne pas la flinguer environnementalement, ce que la recherche sur les écosystèmes nécessaires pour l’établissement des colonies spatiales aidera à faire) et adopter une stratégie de « Wait and go big » plutôt que de vouloir envoyer des gens dans l’espace tout de suite. Iels notent au passage que la stratégie « Wait and do nothing » fonctionne aussi : s’iels aiment l’idée de l’expansion spatiale sur le papier, iels sont persuadé.es à la fin de leur recherche qu’elle n’apportera aucun bénéfice de court ni moyen termes à l’Humanité.

Je recommande, c’était une lecture fort intéressante et facile d’accès sur le sujet.

Le Soin des choses, de Jérôme Denis et David Pontille

Essai sur la maintenance, d’un point de vue à la fois pratique et philosophique, publié en 2022.

Historiquement, la maintenance s’oppose à la valorisation historique du jetable comme une source de croissance et de diminution de la charge mentale. Enjeux de propriété intellectuelle sur la réparabilité des objets. Elle s’oppose aussi aux discours sur la disruption et l’innovation technique comme moteurs du progrès : les innovations le sont possibles qu’en s’appuyant sur des technologies et infrastructures préexistantes et maintenues dans un état fonctionnel : c’est cette maintenance de l’existant qui permet de construire du nouveau. La maintenance s’oppose aussi à la réparation : la réparation propose un récit d’une remise en état, d’un retour au status quo du fonctionnel, avec une intervention humaine ponctuelle. La maintenance est à l’inverse la perpétuation du présent : pas de tension narrative de la remise en état, et un travail de l’ombre, cyclique. Elle fait aussi disparaitre l’idée d’un état normal fonctionnel des choses : les choses ont différents états qui sont toujours dans un état d’usure variable et évolutif.
La perception habituelle des objets les conçoit comme « cristallisés », ie comme un objet qui forme un tout fonctionnel et immuable, alors que la réalité est que les objets utilisés par les humain.es sont formés de différents composants et matériaux qui interagissent au long de leur vie, s’usent, se modifient. Le point de vue de la maintenance est une vision éclatée et évolutive des objets. L’idée de l’objet cristallisé se rapproche de l’idée de la personne autonome : dans la réalité, humain.es comme objets nécessitent un travail de care : sont dans des relations auxquelles iels participent activement et qui leur permettent de fluctuer entre différents états.

Les auteurs identifient quatre grands types de maintenance :

  • La prolongation, la plus classique, qui consiste a étendre au jour le jour la fonctionnalité d’un objet. Pas d’horizon temporel précis en tête. Certaines caractéristiques peuvent être sacrifiées (la forme à la fonction, des fonctions annexes à la fonction principale : réparation d’une voiture en mettant une pièce de carrosserie d’une autre couleur, scotch pour faire tenir le câble d’un vélo, court-circuitage d’un interrupteur non fonctionnel…)
  • La permanence, vise à l’immuabilité d’un objet sur le temps long (exemple des enjeux mémoriels du corps de Lénine ou du village d’Oradour-sur-Glane, mais aussi le système signalétique du métro parisien) : beaucoup d’actes de maintenance suivant un protocole strict, beaucoup d’actions nécessaire pour que l’objet ne bouge pas. Maintien de la forme de l’objet ou de certaines caractéristiques, en sacrifiant les autres pour cet objectif.
  • Le ralentissement considère l’objet comme très peu modifiable parce que la question de son authenticité/intégrité est prééminente (œuvre d’art par ex) et voué inévitablement à la disparition, mais tente de tout faire pour la ralentir : contrôle de l’environnement et petites modifications (support pour éviter que des fissures ne s’agrandissent sur une œuvre d’art). Peut y avoir une tension usage/muséification et des divergences d’opinions sur ce qui constitue une modification acceptable : ce qui serait de la maintenance pour certain.es serait de la dégradation pour d’autres.
  • L’obstination va dans le sens opposé aux autres formes de maintenance : les objets durent plus que prévus initialement (une sonde spatiale, le rover Curiosity, des déchets radioactifs) et se posent la question de comment les humain.es le gèrent alors que ce n’était initialement pas prévu, avec souvent des budgets qui deviennent contraints. Plus généralement, question de quels objets méritent ou nécessitent d’être maintenus et quelles caractéristiques de ces objets : si pour un vélo c’est une question personnelle de l’énergie que l’on veut mettre dedans et de si la maintenance globale du vélo c’est la maintenance pièce à pièce ou le remplacement des pièces en bloc, la question se pose aussi à l’échelle collective avec les infrastructures héritées du développement passé : pipelines, centrales nucléaires, réseaux énergétiques…

Je recommande fortement.