Archives de catégorie : Des livres et nous

Eat the ones you love, de Sarah Maria Griffin

Roman irlandais paru en 2025. Après un licenciement et une rupture, Chell retourne vivre à 30 ans passés dans le pavillon de banlieue de ses parents. Alors qu’elle fait ses courses dans le centre commercial de la banlieue, elle voit une offre d’emploi pour la fleuriste du centre commercial. Attirée aussi bien par l’offre que par la fleuriste elle-même, elle devient assistante fleuriste. Mais le centre commercial et Neve (la fleuriste) cachent un secret : la serre abandonnée au centre de la galerie marchande abrite une plante sentiente, qui a étendu ses lianes dans toutes les galeries techniques du centre, et connaît une faim insatiable…

J’ai bien aimé. La narration se fait principalement via le point de vue de Baby, la plante maléfique. Ça donne une coloration particulière au récit puisqu’elle ne cache pas ses intentions envers les personnages, et à la fois elle a accès à leur monologue interne puisque (ta gueule c’est magique) ses sports sont à l’intérieur des personnages principaux. Tous les personnages ont l’air assez perdu, que ce soit Chell – explicable au vu des événements récents dans sa vie mais qui a plusieurs moments agit de la pure façon possible, à la fois lâche et sans considération pour les personnes autour d’elle – ou Neve, qui s’est laissée complètement absorber par sa relation chelou avec Baby. Mais les personnages secondaires n’ont pas l’air beaucoup mieux, tous à graviter autour de ce centre commercial en fin de vie dont la fermeture imminente est annoncée depuis un an maintenant. L’ambiance du centre commercial avec la moitié des boutiques fermées est d’ailleurs particulièrement bien rendue, et le slow burn entre Chelle et Neve bien écrit. L’espèce de réalisme magique où les gens acceptent la possibilité d’une plante sentiente qui se nourrit à la fois très concrètement de gens et des sentiments qu’ils manifestent fonctionne bien, et la nature jamais totalement explicitée de Baby laisse entrevoir la possibilité d’une horreur cosmique – il y a la mention d’un trou dans la réalité.

j’ai juste été moins convaincu par la fin, la résurrection de Jen sort un peu de nulle part, et Baby s’avère finalement très facile à vaincre alors qu’il a été présenté comme tout-puissant pendant une bonne partie du roman.

Recommandé si vous aimez les slow burns lesbiens et le gothique moderne à base de plantes maléfiques dans des centres commerciaux brutalistes (but who wouldn’t?)

Le Jour avant le bonheur, d’Erri de Luca

Roman italien paru en 2009. Dans le Naples d’après-guerre, le narrateur est un orphelin élevé par le gardien d’un immeuble. Fasciné par une fille qui habitait dans l’immeuble quand il était petit, il va retomber sur elle a l’orée de l’âge adulte. Le roman va être focalisé sur le coming of age du narrateur, qui s’instruit auprès du gardien de l’immeuble en parallèle de ses cours à l’école, et qui va lui apprendre l’essentiel : la scopa, la plomberie, l’Histoire des années d’occupation et comment Naples s’est soulevée à la fin, la sexualité (pas directement avec le gardien), et comment tenir un couteau. Le retour d’Anna va précipiter l’entrée dans l’âge adulte du narrateur, selon un schéma de masculinité assez cliché.

J’ai bien aimé, c’est assez basique dans l’histoire mais c’est bien écrit, on se retrouve plongé dans ce coming of age.

Les Nuits sans Kim Sauvage, de Sabrina Calvo

Roman de science-fiction français paru en 2024. Dans un présent alternatif où la réalité virtuelle existe depuis les années 80, le monde réel est dans un sale état. Vic est une ancienne enfant abandonnée, qui a été adoptée par une marque de mode. Elle travaille pour un magazine féminin et alors qu’elle écrit une rubrique rétro, elle tombe sur le clip des Nuits sans Kim Wilde, de Laurent Voulzy. Elle réalise que les lunettes portées par Laurent Voulzy dans le clip sont le même modèle que celui qui sert à accéder à la réalité virtuelle. Alors qu’elle cherche à mettre la main sur ces lunettes, elle va découvrir une forme de conspiration autour d’elle, plusieurs acteurs cherchant soit à l’empêcher soit à l’aider à trouver les lunettes puis un autre item, alors que les frontières entre la réalité virtuelle (l’Ouvert) et la réalité réelle (le Clos) semble de plus en plus poreuses.

J’ai bien aimé. Comme souvent avec Sabrina Calvo, y’a des moments de l’histoire qui reposent plus sur la vibe que sur un cheminement logique du point A au point B, mais les images marchent toutes très bien, on croit à cet improbable futur où la mode textile dirige tout et où les rues sont encombrées de partout de rebuts d’ultrafast-fashion.

Recommandé.

La Végétarienne, de Han Kang

Roman coréen paru en 2007. Suite à un rêve, Yŏnghye devient végétarienne du jour au lendemain. Son refus de consommer et de cuisiner de la viande va provoquer un bouleversement de l’ordre social dans son entourage, puisqu’elle quitte soudainement la figure de la femme et de la fille soumise et dévouée à son mari et ses parents. Pour autant Yŏnghye n’est pas une figure d’indépendance : l’absolutisme de son refus de la viande finit par apparaître lié à un trouble psychique, puisqu’elle se laisse peu a peu mourir de faim…

Je n’ai pas énormément accroché. Le premier chapitre est raconté du point de vue du mari de Yŏnghye, qui a l’air parfaitement atroce, une incarnation chimiquement pure du patriarcat. Partant de là, on pourrait s’attendre à ce que la suite du roman soit le récit de l’émancipation de son héroïne, mais au contraire on la voit se refermer de plus en plus sur elle-même. On n’a jamais son point de vue à elle, mais celui de son mari, de son beau-frère puis de sa sœur.

Panorama, de Lilia Hassaine

Roman d’anticipation français paru en 2025. Dans les années 2050, la France est passée sous l’ère de la Transparence. La vie privée est bannie, les gens habitent dans des maisons aux murs de verre, les données publiques comme privées sont toutes accessibles. Malgré toutes ces mesures, une famille disparaît dans sa maison transparente d’un des quartiers les plus huppés de la ville. On va suivre l’enquête menée par une policière pour essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Je n’ai pas été très convaincu. Il y a un aspect fable philosophique, mais la dénonciation de la transparence tombe un peu à plat, ça fait très « ouin-ouin les réseaux sociaux pourquoi les gens mettent tout en ligne », sans creuser vraiment les enjeux derrière, comme si c’était un comportement qui émergeait spontanément des gens et sans s’attaquer à la question des structures. Par ailleurs l’histoire ne fait pas une très bonne enquête policière, et les états d’âme de la narratrice sont assez artificiels.

Bof bof, donc.

Albion, de Anna Hope

Roman anglais publié en 2025. Philip Brooke est le patriarche excentrique d’une riche famille bourgeoise anglaise. Il possède une propriété de 1000 acres au cœur du Sussex. Depuis 10 ans maintenant la propriété est le lieu d’une expérience de réensauvagement, le projet Albion, menée par Philip et sa fille Franny. Mais Philip vient de mourir. La question de l’héritage que laisse Philip, sous toutes ses formes, va être au cœur du roman, qui va nous donner à voir le point de vue des différents membres de la famille de Philip, et des personnes qui ont vécu sur le domaine. On s’aperçoit rapidement que Philip était une personne exécrable qui sous couvert d’être un esprit libre a blessé absolument toutes les personnes autour de lui, et que globalement toute la famille lui doit une flopée de dysfonctionnement psychologiques.

Il y a un côté « on vous montre toutes les façons différentes dont des personnes riches peuvent mal aller », avec des archétypes classiques comme Milo, avatar de techbro qui micro dose des drogues pour libérer son côté créatif, mais aussi des portraits plus inattendus comme Fanny et sa passion pour la Nature aux dépens de toutes considérations sociales. Globalement c’est assez réussi dans le côté fresque familiale dysfonctionnelle, avec la figure de Philip et de son héritage qui plane sur chaque personne, et la façon dont la vie sur le domaine semble un monde à part où les règles du monde extérieur semblent suspendues.

Recommandé.

Dans la maison rêvée, de Carmen Maria Machado

Autofiction étatsunienne parue en 2019. La narratrice raconte sa relation avec « la femme de la maison rêvée », la personne avec qui elle a été en relation abusive durant les années où elle était en master. Chaque chapitre a un titre qui suit le format La Maison rêvée comme X, avec X qui varie, étant soit un autre lieu (généralement un des lieux depuis lequel la narratrice explique rédiger le texte que nous lisons), soit un trope d’écriture : un lipogramme, un roman de fantasy, un déjà vu, un prologue… Les chapitres varient donc en forme (sans que ce soit non plus full Exercices de style) et ils suivent globalement le déroulé chronologique de la relation, avec cependant des allers-retours ou des considérations depuis le moment de l’écriture. Le texte aborde la violence domestique dans les couples lesbiens – et la question de comment la traiter pour à la fois protéger et aider les victimes sans donner des armes aux homophobes qui se réjouissent du cliché de la lesbienne manipulatrice et dangereuse – ainsi que le gaslighting, le trope des maisons hantées, la dissociation.

C’est bien écrit et c’est intéressant, c’est à la limite entre l’essai et le roman. Par contre TW sur la description des violences psychologiques, très bien retranscrites.

Echo Park, de Michael Connelly

Polar étatsunien paru en 2006. On suit l’inspecteur Hieronymus « Harry » Bosch, alors que de nouveaux éléments viennent de surgir dans une affaire qu’il a traité dans les années 90 : un tueur arrêté par hasard et pour une autre affaire veut négocier une remise de peine contre des révélations sur l’emplacement du corps de Marie Gesto, la victime de ce vieux dossier. Bosch accepte de participer aux interrogatoires, mais il lui semble que quelque chose ne colle pas dans le témoignage du tueur, sans arriver à mettre le doigt sur quoi…

J’ai bien aimé. C’est un polar assez classique, mais avec un inspecteur obsédé par son métier qui se retrouve dépassé à la fois par sa propre volonté d’aller au bout du dossier quel qu’en soit le coût et par des forces extérieures qui tentent de maquiller la vérité. Les twists sont plutôt réussis et la figure de l’inspecteur, si elle répond aux codes du polar d’un héros désabusé et larger than life, possède en même temps une certaine crédibilité dans son processus d’autodestruction.

La Vie solide, d’Arthur Lochmann

Essai paru en 2019. L’auteur, qui s’est formé en tant que charpentier après des études en philosophie à l’université, revient sur ce que la pratique d’un métier manuel et spécifiquement de la charpenterie lui a apporté.

Sans surprise, j’ai bien aimé. Ça parle de la pratique réflexive d’un métier manuel, avec des références à Éloge du carburateur. L’auteur parle du rapport à la matière et de la maîtrise de sa production, où on est en responsabilité de la réussite ou de l’échec de ce qu’on fait. Il parle du travail collectif sur les chantiers, et de la transmission des compétences et connaissances entre charpentiers expérimentés et apprentis débutants, et le fait que ces compétences passent par des connaissances théoriques mais aussi par la pratique de gestes, avec le fait que certains charpentiers expérimentés ressentent une perte de pratique sur certains outils s’ils arrêtent de travailler pendant quelques semaines, à l’instar des musiciens ou des chirurgiens.

Il évoque aussi le rapport au temps que l’on trouve aussi bien sur les chantiers neufs que sur les travaux de restauration, puisque les charpentes construites doivent dans les deux cas tenir des dizaines d’années, et évidemment le rapport à l’espace avec la conception puis le montage de charpentes qui vont définir de nouveaux espaces intérieurs.

Il parle aussi de la relation de ce métier à la tradition et à la modernité avec la mise en œuvre de techniques qui sont restées sensiblement les mêmes à travers les siècles mais aussi l’arrivée d’éléments préfabriqués qui retirent une part de technicité au métier puisqu’on est plus qu’assembleur. Le métier à vivre aussi des connaissances nouvelles sur le comportement du bois qui souvent viennent confirmer des pratiques anciennes non expliquées. L’auteur est bac aussi les différences de tradition entre pays avec certains éléments comme la ferme qui sont considérés comme l’alpha et oméga de la charpente en France et très peu utilisés en Allemagne.

Recommandé si vous aimez bien les métiers manuels.

Querelle, de Kev Lambert

Roman québécois paru en 2018. Querelle est ouvrier dans une scierie de Roberval, où la grève a été déclarée. Le conflit est féroce : le patron file des cafés à la javel aux grévistes, engage des criminels pour incendier leurs maisons… En parallèle du conflit social qui monte progressivement en intensité, on suit la vie sexuelle, intense elle aussi, de Querelle, qui est ouvertement gay et un modèle de top, qui fait fantasmer tous les jeunes garçons de la région.

C’était étrange, très différent des Sentiers de Neige qui est l’autre bouquin de Kev Lambert que j’ai lu. C’est assez cru dans tout ce que ça décrit, notamment le côté sexuel (MN L m’a dit depuis que c’était un hommage à Querelle de Brest, de Jean Genet, qui est aussi explicite). Mais on se laisse porter par l’histoire de ce conflit qui s’envenime, la juxtaposition des points de vue et des histoires de vie.