Archives de catégorie : Culture/Procrastination

Boum Boum – Politiques du dancefloor, d’Arnaud Idelon

Essai français paru en 2025. L’auteur s’intéresse aux enjeux politiques qui traversent les fêtes modernes, particulièrement celles qu’il a fréquentées, ie des fêtes techno en région parisienne dans les années 2000 et 2010.

La fête est une remise en cause de l’ordre quotidien, qui peut avoir une double dimension :

  • Exutoire temporaire permettant de faire accepter l’ordre des choses le reste du temps (rôle du carnaval)
  • Point de départ d’une remise en cause de plus long terme de cet ordre.

Les fêtes sont – ou peuvent être – un moment de reconfiguration des relations sociales, et un temps improductif voir un temps contre-productif si les participant•es s’y épuisent et ont alors moins de ressources pour le reste de la semaine à consacrer à leur travail ou autres activités.

L’esthétique de la fête underground a été récupérée par des lieux tout à fait insérés dans le capitalisme mondialisé. Pire, les grands clubs situés dans d’anciens entrepôts nécessitent des investissements qui ne sont à la portée que de grosses structures. Seul celle-ci peuvent alors mettre en place de tels lieux aux dépens de structures plus petites et locales. Cohabitent alors sous le même vocable de « fête techno » des free parties revendiquant un rejet du capitalisme et des structures qui au contraire sont totalement au service de ce capitalisme et de ses acteurs dominants.

Les clubs capitalistes avec physio à l’entrée vont souvent reproduire les hiérarchies et l’ordre social extérieur au club ne laissant entrer que les personnes privilégiées ou répondant aux normes de beauté. Un bémol cependant : le filtre à l’entrée des lieux de festivités peut aussi servir à permettre une non-mixité et donc la mise en place d’espace safe.

Les free parties peuvent être considérés comme une forme de commun : le déroulé de la fête appartient à tout•es ses participant•es, qui partagent un espace-temps et des ressources (sound system,bouffe, e au, alcool…) et s’organisent pour les gérer.

La fête ou les moments festifs peuvent aussi servir à soutenir les luttes, en permettant une unité des participants et un moment de pause dans les temps plus sérieux de la lutte. Pas seulement les luttes progressistes d’ailleurs.

Murder on the Orient-Express, de Sidney Lumet

Film britannique de 1974, adaptation du roman éponyme d’Agatha Christie de 1934. Lors d’un voyage de l’Orient-Express d’Istanbul à Calais, un riche Étatsunien est assassiné de 12 coups de poignards après avoir été drogué. Hercule Poirot, qui était à bord du train, va enquêter pour élucider le meurtre avant que le train bloqué par une congère sur les rails ne soit secouru.

J’ai moins aimé que les autres films de Sidney Lumet que j’ai vu. Je pense que le fait de déjà connaître l’intrigue n’a pas forcément joué en faveur du film, mais par ailleurs je trouve que c’est pas parfait en termes de présentation des indices pour permettre au spectateur de déduire ce qui s’est passé. Les acteurs sont très bon et la mise en scène de Poirot avec sa skincare routine avant de se mettre au lit est rigolote, mais pour autant ça n’a pas totalement cliqué pour moi.

Speak no evil, de James Watkins

Film étatsunien de 2024, remake plus soft d’une version danoise parue en 2022. Un couple d’américains coincés qui ont déménagé à Londres font la rencontre de deux anglais exubérant lors de vacances en Italie. Les anglais les invitent à passer un weekend dans leur maison isolée à la campagne. Sur place, le malaise se fait de plus en plus perceptible, les hôtes transgressant progressivement de plus en plus de conventions sociales.

C’est une forme de reverse-home invasion, qui fonctionne assez bien. Les acteurs sont très bons, notamment celui qui joue Alex, qui réussit très bien à poser ce personnage de mec exubérant qui dépasse les limites, qu’on peut trouver bon enfant mais qui finit par gêner, sans qu’on réussisse à dire au début s’il est juste un peu lourd, ou si vraiment il y a quelque chose qui cloche. Ça illustre bien le spectre entre des comportements juste un peu toxiques et la full-blown psychopathie. La séquence finale de chasse dans la maison est assez inventive, sur un script pourtant déjà vu de nombreuses fois. Une seule décision un peu absurde des personnages (revenir pour le doudou de la fille quand ils se sont déjà rendus compte que y’a quelque chose qui n’allait pas du tout), pour le reste c’est assez cohérent comme décisions. Les personnages des « gentils » ne sont pas particulièrement sympathique et assez lâches, mais ça en fait des personnes plus crédibles que des final girls ultra badass

Redux Redux, de Kevin et Matthew McManus

Just one thing, at a specific place, all at once

Film de genre de 2025. La fille d’Irene a été tuée. Pour la venger, elle voyage d’univers parallèle en univers parallèle pour tuer encore et encore le meurtrier. C’est difficile d’en dire plus sur le synopsis sans divulgâcher certains éléments du film, et je recommande d’aller le voir avec juste ces infos. J’ai vraiment beaucoup aimé. Très belles images, excellent design de machine à changer d’univers, super bande son. Grosse reco.

Hic Sunt REVELATIONES

Eat the ones you love, de Sarah Maria Griffin

Roman irlandais paru en 2025. Après un licenciement et une rupture, Chell retourne vivre à 30 ans passés dans le pavillon de banlieue de ses parents. Alors qu’elle fait ses courses dans le centre commercial de la banlieue, elle voit une offre d’emploi pour la fleuriste du centre commercial. Attirée aussi bien par l’offre que par la fleuriste elle-même, elle devient assistante fleuriste. Mais le centre commercial et Neve (la fleuriste) cachent un secret : la serre abandonnée au centre de la galerie marchande abrite une plante sentiente, qui a étendu ses lianes dans toutes les galeries techniques du centre, et connaît une faim insatiable…

J’ai bien aimé. La narration se fait principalement via le point de vue de Baby, la plante maléfique. Ça donne une coloration particulière au récit puisqu’elle ne cache pas ses intentions envers les personnages, et à la fois elle a accès à leur monologue interne puisque (ta gueule c’est magique) ses sports sont à l’intérieur des personnages principaux. Tous les personnages ont l’air assez perdu, que ce soit Chell – explicable au vu des événements récents dans sa vie mais qui a plusieurs moments agit de la pure façon possible, à la fois lâche et sans considération pour les personnes autour d’elle – ou Neve, qui s’est laissée complètement absorber par sa relation chelou avec Baby. Mais les personnages secondaires n’ont pas l’air beaucoup mieux, tous à graviter autour de ce centre commercial en fin de vie dont la fermeture imminente est annoncée depuis un an maintenant. L’ambiance du centre commercial avec la moitié des boutiques fermées est d’ailleurs particulièrement bien rendue, et le slow burn entre Chelle et Neve bien écrit. L’espèce de réalisme magique où les gens acceptent la possibilité d’une plante sentiente qui se nourrit à la fois très concrètement de gens et des sentiments qu’ils manifestent fonctionne bien, et la nature jamais totalement explicitée de Baby laisse entrevoir la possibilité d’une horreur cosmique – il y a la mention d’un trou dans la réalité.

j’ai juste été moins convaincu par la fin, la résurrection de Jen sort un peu de nulle part, et Baby s’avère finalement très facile à vaincre alors qu’il a été présenté comme tout-puissant pendant une bonne partie du roman.

Recommandé si vous aimez les slow burns lesbiens et le gothique moderne à base de plantes maléfiques dans des centres commerciaux brutalistes (but who wouldn’t?)

The Substance, de Coralie Fargeat

Dr. Jekyll and Mrs Carpenter

Film franco-étatsunien de 2024. Elisabeth Sparkle est une ancienne star de cinéma, qui à 50 ans se retrouve mise au banc par un système médiatique qui ne veut que des femmes jeunes. Refusant d’être ainsi oubliée, elle commence à consommer la Substance, un médicament mystérieux qui fait naître une version plus jeune d’elle, Sue. Elle doit passer 7 jours sous chaque forme sous peine d’infliger des dégâts à un de ses corps. Mais rapidement Sue prend de plus en plus de place, et le corps d’Élisabeth se dégrade de plus en plus.

On n’est pas dans le film subtil, tous les personnages sont des archétypes, et s’il y en a qui sont réussis (les actionnaires du réseau télé notamment qu’on voit 30 secondes mais qui donne leur max pour cocher la case « vieillards égrillards »), ça dessert quand même un peu le film. Notamment il devient assez rapidement évident que le problème d’Élisabeth n’est pas qu’elle vieillit mais qu’elle a zéro amis. Pourtant le film ne fait rien pour adresser ce point.

je dirais que le film décolle vraiment dans ces dernières 30/45 minutes, quand il assume vraiment le côté Grand Guignol et le côté body Horror. Là ça devient très bon mais c’est très tardif.

Le Jour avant le bonheur, d’Erri de Luca

Roman italien paru en 2009. Dans le Naples d’après-guerre, le narrateur est un orphelin élevé par le gardien d’un immeuble. Fasciné par une fille qui habitait dans l’immeuble quand il était petit, il va retomber sur elle a l’orée de l’âge adulte. Le roman va être focalisé sur le coming of age du narrateur, qui s’instruit auprès du gardien de l’immeuble en parallèle de ses cours à l’école, et qui va lui apprendre l’essentiel : la scopa, la plomberie, l’Histoire des années d’occupation et comment Naples s’est soulevée à la fin, la sexualité (pas directement avec le gardien), et comment tenir un couteau. Le retour d’Anna va précipiter l’entrée dans l’âge adulte du narrateur, selon un schéma de masculinité assez cliché.

J’ai bien aimé, c’est assez basique dans l’histoire mais c’est bien écrit, on se retrouve plongé dans ce coming of age.

Man Finds Tape, de Paul Gandersman et Peter Hall

Film d’horreur étatsunien paru en 2025. Lucas et Lynn Page ont grandi dans la petite ville de Larkin, au Texas. Leurs parents s’occupaient de tous les sujets en lien avec la vidéo dans la ville, ce qui a conduit les deux jeunes adultes à avoir accès à plein de caméras et à leurs rushs et à travailler dans le domaine eux aussi. Lynn est partie de Larkin, mais Lucas y est resté, et trouve dans la maison parentale une cassette où on voit quelqu’un s’introduire dans sa chambre quand il est enfant, scène dont il n’a aucun souvenir. En creusant, il va trouver d’autres vidéos montrant des événements dont personne n’a souvenir à Larkin. Pire, la visualisation de ces vidéos le fait sombrer, lui et les autres Larkinais, dans une narcolepsie.

Il y a de bonnes idées, et ça fait un film de found footage un peu original puisqu’on a les rushs de différentes caméras montées par Lynn, avec des interviews face caméra de certains Larkinais. Mais il y a aussi des éléments assez fouillis, avec à la fois des personnages très plats et très peu d’explication sur le mystère global – aussi bien sur l’emprise du « monstre » sur la ville que sur la question de l’Étranger et de son rôle. Ça a l’air volontaire de laisser les persos comme les spectateurs dans le noir, mais ça ne marche pas totalement.

Les Nuits sans Kim Sauvage, de Sabrina Calvo

Roman de science-fiction français paru en 2024. Dans un présent alternatif où la réalité virtuelle existe depuis les années 80, le monde réel est dans un sale état. Vic est une ancienne enfant abandonnée, qui a été adoptée par une marque de mode. Elle travaille pour un magazine féminin et alors qu’elle écrit une rubrique rétro, elle tombe sur le clip des Nuits sans Kim Wilde, de Laurent Voulzy. Elle réalise que les lunettes portées par Laurent Voulzy dans le clip sont le même modèle que celui qui sert à accéder à la réalité virtuelle. Alors qu’elle cherche à mettre la main sur ces lunettes, elle va découvrir une forme de conspiration autour d’elle, plusieurs acteurs cherchant soit à l’empêcher soit à l’aider à trouver les lunettes puis un autre item, alors que les frontières entre la réalité virtuelle (l’Ouvert) et la réalité réelle (le Clos) semble de plus en plus poreuses.

J’ai bien aimé. Comme souvent avec Sabrina Calvo, y’a des moments de l’histoire qui reposent plus sur la vibe que sur un cheminement logique du point A au point B, mais les images marchent toutes très bien, on croit à cet improbable futur où la mode textile dirige tout et où les rues sont encombrées de partout de rebuts d’ultrafast-fashion.

Recommandé.

Newroz, de la compagnie La Meute

Seul en scène d’acrobaties créé en 2023, que j’ai vu à la Grainerie. Bahoz Tamaux raconte face au public son ressenti en tant que français d’origine kurde qui a grandi dans un petit village de l’Aube, ses premiers contacts avec le racisme systémique et la perception de son identité. Le tout entrecoupé de chansons et d’acrobaties.

Niveau scénique j’ai beaucoup aimé. Le comédien chante super bien et joue de la basse et du oud (pas certain, mais instrument qui ressemble beaucoup à un oud en tous cas) tout aussi bien. Les acrobaties sont réussies et le dispositif scénique avec la plateforme qui monte aussi.

Par contre sur l’analyse politique je trouve que ça reste très léger : c’est intéressant d’avoir ce témoignage, et la façon dont Bahoz Temaux pose la narration fait bien ressentir l’impact émotionnel, mais c’est vraiment racisme systémique 101, perso j’aurai bien voulu un truc un peu plus creusé.