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Article invité : The Years, de Virginia Woolf

This one has been a long time coming! The Years m’a donné du fil à retordre, interrompu par la fatigue de la fin d’année, l’été, l’envie de lire des romans un peu plus simples… Finalement, comme les précédents, toute la difficulté s’envole dans les derniers chapitres que j’ai lus d’un coup, emportée par les tourbillons de l’écriture de Woolf.

‘A deep murmur sang in her ears—the land itself, singing to itself, a chorus, alone. She lay there listening. She was happy, completely. Time had ceased.’

C’est le dernier roman paru du vivant de Woolf, intrinsèquement lié à l’essai Three Guineas ; l’idée initiale était d’écrire un essai-fiction, une œuvre qui croiserait les genres en illustrant par la fiction les propos de l’essai. Finalement Woolf sépare ses deux idées, et publie en 1937 cette fresque familiale qui raconte l’histoire des Pargiters entre 1880 et 1937. Chaque chapitre se situe dans une nouvelle année, avec des ellipses plus ou moins étendues, et on suit toute une fratrie et leurs cousins. Le roman explore des instants de vie, des petits moments dont certains auront des résonances tout au long de la vie des protagonistes, plutôt que les moments extraordinaires : on ne voit rien du mariage de Kitty, de l’expérience de North à la guerre ou de Martin en Inde, rien non plus des voyages d’Eleanor. En revanche, on est témoins du mini crush de Kitty pour ce garçon auquel elle repensera toute sa vie, car il représente ce qu’elle aurait finalement souhaité : une vie loin des mondanités et de la ville, plus proche de la nature, où elle se sentirait plus à sa place. On ne voit pas Rose dans ses combats féministes, décrits en creux par ses frères et sœurs, ni son passage en prison, mais on assiste à l’agression dont elle est victime enfant lorsqu’un homme s’exhibe devant elle alors qu’elle s’est faufilée hors de la maison un soir. En fait, Woolf nous raconte très peu des moments les plus durs qu’ils et elles vivent, même si on peut lire certaines choses entre les lignes (je me suis demandé si Rose avait fait une tentative de suicide par exemple, sans que la réponse m’apparaisse clairement), à l’exception peut-être de la mort et de l’enterrement de leur mère, au début du roman. Mais même cette scène est vue par le prisme de Delia, une des filles, qui peine à ressentir une véritable émotion après les années de maladie de sa mère, dont elle a finalement déjà partiellement fait le deuil.

‘I wish I hadn’t quarrelled so much with my mother, she thought, overcome with a sudden sense of the passage of time and its tragedy. Then the music changed.’

The Years s’intéresse à la construction de l’être, à la vieillesse, à la place de ses personnages dans la société (notamment des femmes, et c’est là qu’on lit le lien avec Three Guineas). Après la lecture d’Orlando, de The Waves et de To the Lighthouse, il apparaît presque comme une synthèse : on retrouve Londres et ses scènes de société, la longue fresque du temps qui passe, de l’enfance à la vieillesse, et les réflexions sur ce que nos choix de vie disent de nous mais aussi sur comment ils nous contraignent. Si Woolf va moins loin sur certains thèmes (la mort et le deuil, notamment), c’est sur le thème de l’évolution vers la vieillesse que ce roman m’a marquée. Eleanor, l’aînée de la fratrie, jamais mariée, dévouée à s’occuper de son père, aurait pu vivre une vie empreinte de regret ; pourtant, si autour de 45 ans elle exprime une certaine mélancolie face à la vie familiale de son frère Morris, elle s’épanouit dans ses activités philanthropiques puis dans une frénésie de voyages et d’aventures sur toute la deuxième partie de sa vie, lorsqu’elle est libérée de ses devoirs familiaux et du poids de la société. Elle accepte sa vie et s’accepte elle-même dans une évolution intérieure touchante et, fait rare chez Woolf, empreinte d’espoir (mais pas tout à fait exempte de nostalgie pour autant).

‘There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves.’

Côté commentaire social, Woolf distille plein de petits éléments. Lorsque Kitty va à l’opéra, richement habillée, elle songe au rôle des vêtements dans le positionnement social, sur le fait de se sentir ou non à sa place dans un cadre ou un autre (thématique déjà abordée dans Orlando). Cette scène était d’ailleurs particulièrement juste, décrivant cette longue soirée où l’esprit vagabonde, la musique nous fait replonger dans les souvenirs et l’introspection. Kitty, toujours, alors qu’elle se fait l’hôtesse d’un dîner de la haute société, se sait à sa place par la position que lui confère son mariage, mais se sent en léger décalage, consciente de son ignorance lorsqu’elle ne réalise pas que telle phrase est en fait une citation, et répond naïvement. Elle trouve les préoccupation de ses invitées futiles, mais admire néanmoins leur courage et leur talent social. Enfin, on observe un brin de la société changeante à travers le personnage de Crosby, domestique de la famille Pargiter jusqu’à la vente de la maison familiale : cette vieille femme qui exprime ses émotions avec bien plus de sincérité et de facilité que les enfants de la famille (bourgeoise, de toute évidence), fait honte à Eleanor lorsqu’elle réalise qu’elle a vécu pendant 40 ans dans ce petit sous-sol sombre.

‘We’re all afraid of each other, he thought; afraid of what? Of criticism; of laughter; of people who think differently… ‘

The Years nous fait parfois osciller entre la peur de la solitude et l’inconfort de l’interaction humaine : beaucoup de personnages peuvent sembler seuls (tels Sara, la cousine handicapée et neuroatypique, qui vit dans une certaine pauvreté, ou Martin, éternel bachelor sans grands attachements sociaux), et pourtant leurs rencontres sont teintées d’une certaine gêne et d’une difficulté à se parler. Pourtant, au fil des 55 ans que dure le roman, on comprend qu’une véritable affection les lie. Sara représente d’ailleurs une sorte de sortie de la norme, à qui il est parfois plus facile de parler car elle-même dit plus spontanément ce qu’elle a sur le cœur. Plusieurs personnages, dont North, l’un des représentants de la génération suivante, tissent avec elle une relation forte (peut-être car il a moins peur d’elle que d’autres)… Mais, comme il le réalise dans le dernier chapitre, on a tous peur des autres. Cette longue dernière scène de la fête est magistrale : tous nos personnages sont réunis, et Virginia Woolf nous entraîne dans le flot de plus en plus fluide de leur intériorité. Leur inconfort et leur grande familiarité se mêlent d’une façon qui dessine parfaitement les grandes réunions familiales : on se connaît, on se chamaille, et on se sent pourtant par moments terriblement seuls. Après une longue soirée (et nuit) de festivités, de danse et de discussions interrompues et mélangées, les sentiments sont bien plus à nu et on sent une espèce d’euphorie mêlée de mélancolie face à ce temps passé ensemble. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai ressenti : car les émotions que Woolf fait naître sur le papier ne sont sans doute pas exactement les miennes, et pourtant j’ai si souvent l’impression de m’y reconnaître avec une justesse frappante…

‘Millions of things came back to her. Atoms danced apart and massed themselves. But how did they compose what people called a life?’

Niveau style, le roman est moins poétique et évocateur que The Waves, plus simple aussi que To the Lighthouse, mais je crois qu’il n’a rien à leur envier en terme de contenu (et, évidemment, la prose reste magnifique). Tout ceci me donne d’ailleurs envie de le relire, pour mieux y déceler tout ce que Woolf glisse entre les lignes.

Article-invité : Des Paillettes sur le compost, de Myriam Bahaffou

Bon, je ne sais pas si j’ai bien compris les messages féministes de ce livre en acceptant de faire un article pour Machin qui avait la flemme de le faire lui-même, mais passons.

J’ai bien aimé l’essai, que j’ai trouvé agréable et pas trop compliqué à lire (y compris dans un environnement empli de distractions grotesques), sans qu’il soit simpliste pour autant. Les sujets sont traités, pour la plupart, avec le bon degré de profondeur par rapport à ce que je connaissais des éco-féminismes avant ma lecture, et avec pas mal de références pour aller plus loin.

Sans surprise ce sont les chapitres sur le véganisme et notre rapport aux animaux qui m’ont le plus convaincue. Sur le véganisme, l’autrice appelle à ne pas réduire le discours à une question de consommation, ni d’ailleurs à en faire une question morale bourgeoise et blanche uniquement (ce que j’ai tendance, par provocation, à faire, et je reste convaincue que la question morale est importante). Elle ne souscrit pas pour autant à l’idée d’absoudre l’éleveur qui ferait l’effort d’offrir de moins mauvaises conditions (de vie, parce que de mort, vous savez ce que j’en pense) à ses animaux, ou de considérer que les pauvres n’ont aucune responsabilité dans le système carniste. Elle nous invite donc à penser le véganisme comme un véritable changement de paradigme et de rapport aux animaux (ce que, cela dit, plein de vegans font déjà d’après moi), dans une réflexion intersectionnelle et pragmatique qui mêle les enjeux de classe, de race, de genre et d’antispécisme. Ça rejoint aussi une discussion récente avec une amie qui nous expliquait que notre système agroalimentaire n’est absolument pas capable de soutenir une alimentation végétale pour la totalité de la population. Autrement dit, on ne peut pas promouvoir le véganisme sans réflexion concrète sur les changements à apporter à ce système pour que ce soit effectivement possible.

Le deuxième chapitre sur le sujet est plus intéressant à mes yeux car plus côté philo que côté militantisme : elle revient sur les thèses éculées de différence essentielle entre les humains et les autres animaux, et de vie consciente d’un côté et instinctive de l’autre. J’ai notamment beaucoup aimé ce qu’elle dit sur l’instinct : les animaux non-humains s’adaptent à nous, à ce qu’on leur impose, « inventent de multiples formes de survie » et font de fait évoluer leur instinct qui n’est donc pas un jeu immuable de réactions aux conditions extérieures. Je suis aussi d’accord avec l’autrice quand elle affirme que voir les animaux non-humains comme des êtres purs à protéger n’est pas pertinent, et que c’est une façon de s’affranchir de la question compliquée : qu’est-ce qu’on fait, à ce stade, de toutes ces espèces qu’on a domestiquées, sélectionnées, forcées à évoluer selon nos « besoins » ou plutôt nos envies ? Impossible d’ignorer que nos rapports aux animaux sont faits d’histoires mêlées de violence, d’exploitation, d’essentialisation, mais aussi d’amitié. Je trouve cette perspective intéressante car elle fait écho à ce que je pense déjà, par exemple, de mes rapports à mon chat ou aux chevaux que j’aimerais encore côtoyer même si je dois renoncer à l’équitation traditionnelle que j’ai connue jusqu’à mes 20 ans. Pour ma part, je résume donc les choses ainsi : c’est évidemment complexe de déterminer concrètement comment mettre fin, sur le long terme et à grande échelle, à des siècles de domination et d’exploitation et ce serait simpliste et malhonnête de dire le contraire. En revanche, là tout de suite, c’est assez simple de décider de cesser de massacrer des animaux pour le plaisir d’un repas.

Le reste de l’essai m’a moins marqué, même s’il évoque plein d’éléments intéressants. J’ai notamment apprécié la partie sur les espaces en non-mixité et tout ce qu’ils ouvrent comme possibilités. Ce qui a vraiment particulièrement résonné pour moi, c’est quand l’autrice dit avec franchise que dans une situation où des hommes cis sont présents, elle a toujours le réflexe de les laisser prendre en charge « le moindre travail manuel », car elle se sent incompétente et maladroite, et que même avec des hommes bienveillants elle n’arrive pas à s’autoriser à apprendre. J’ai aussi apprécié qu’elle s’élève contre l’idée qui oppose de manière essentialisante les hommes destructeurs et les femmes pacifistes. Je reste convaincue que le système patriarcal, le capitalisme et le spécisme sont liés notamment par leur volonté de domination et d’exploitation (des corps, des terres, des ressources…), et que ce n’est pas du tout anodin que la majorité des chasseurs soit des hommes ou que plus de femmes deviennent végétariennes… mais les idées bullshit de féminin sacré et d’innocence féminine me tenaient jusqu’ici un peu éloignée de l’écoféminisme et je suis donc contente que cet essai m’ait proposé une perspective plus nuancée.

L’essai a aussi quelques défauts, par ailleurs. Certains chapitres présentent des expériences personnelles qui font réfléchir, mais qui sont un peu aveugles à certains biais ou privilèges (par exemple sur la question de la performance de genre et de la beauté, où Myriam Bahaffou n’écrit clairement pas « de chez les moches »). Je passe sur le chapitre sur l’astrologie qui ne m’a pas tellement convaincue de la pertinence de la « place des spiritualités » dans les écoféminismes : ne pas mépriser leur place historique, oui ; ne pas mépriser non plus les émerveillements quotidiens et émotions intenses que notre planète, ses paysages et ses habitant·es peuvent créer, oui aussi. La spiritualité peut représenter un refuge, mais je trouve un peu dangereux de lui laisser une trop grande place dans ce qui est, pour moi, une lutte acharnée pour la survie. Enfin, je trouve aussi le dernier chapitre sur l’écoféminisme et l’État un peu mince : on entre dans les questions de stratégie d’un mouvement, de sa radicalité qui n’est – d’après l’autrice – que peu compatible avec l’accession au poste de député par exemple. Tout ce qu’elle dit est assez juste mais à mes yeux pas super utile pour avancer : oui, Sandrine Rousseau qui félicite Valérie Pécresse c’est pas un move que je soutiens, mais elle reste l’une des voix les plus radicales qu’on entend sur ces sujets, et je pense qu’elle participe à ré-élargir la fenêtre d’Overton un peu à gauche (ou du moins elle s’accroche et en ralentit un peu le mouvement vers la droite). Bref, une fois qu’on a dit que révolution et gouvernement ne sont pas compatibles, que fait-on ? Myriam Bahaffou propose quand même quelques bases telles que le définancement de la police ou « l’arrêt pur et simple de la propagande des lobbys de la viande et du lait » pour créer un « écoféminisme de gouvernement » plus solide que les mesures proposées actuellement. Et elle clôture son essai en évoquant des « guerrières éco-féministes », ce qui, comme elle, me parle plus que de briser le plafond de verre sans remettre en jeu le système.

Merci à Machin, Marion et Béné, nos échanges et vos avis ont nourri cet article !

Article invité : To the Lighthouse, de Virginia Woolf

Ce qu’il y a de bien, avec les livres de Woolf, c’est que l’expérience de lecture se mêle au texte, parfois malgré soi. J’ai mis plus de 2 mois à lire To the Lighthouse, comme un miroir des dix ans écoulés entre le début et la fin du roman. Je l’ai un peu sous-estimé : il me semblait plus « normal », avec une narration toujours typique de Woolf mais un récit plus classique. L’ennui, c’est qu’il était du coup un peu moins poétique et ‘out of this world’ que ne l’était The Waves, par exemple… mais, en relisant les citations que j’ai notées, les pages qui m’ont marquées, pas de doute : c’est toujours Virginia Woolf, avec ses fulgurances de compréhension humaine, sa créativité dans l’usage de la langue, et la justesse des émotions qu’elle décrit.

And all the lives we ever lived and all the lives to be are full of trees and changing leaves.

To the Lighthouse, donc, est un récit où il ne se passe rien de très extraordinaire, du moins pour l’habituée de fantasy rebondissante que je suis. On y explore notre rapport à l’autre ; l’éternelle solitude intérieure ; le deuil (j’aurais dû m’y attendre chez Woolf, mais ça m’a prise par surprise) ; le sens de la vie ; le sens de créer, d’écrire, de peindre ; la force d’un lieu et du temps passé ensemble, aussi. Mais avec ces personnages qui n’ont rien d’extraordinaire – une famille, entourée de leurs amis pendant leurs vacances annuelles sur l’île de Skye –, qui vivent des choses qui n’ont rien d’extraordinaire – une journée, une promenade sur la plage, un dîner, une demande en mariage –, Woolf dépeint des instants, well… extraordinaires. Des instants anodins qui restent avec soi. Dans le flot de conscience des personnages qu’on partage en tant que lectrice, on vit avec elles (surtout elles) les ralentissements intérieurs où tant d’émotions et de questionnements émergent.

It partook, she felt […], of eternity; […] Of such moments, she thought, the thing is made that remains for ever after. This would remain.


La première partie du roman décrit une journée et un dîner, un été sur l’île de Skye (le point décevant du roman c’est que Skye est douloureusement sous-utilisée : c’est pourtant le lieu parfait pour mêler mélancolie et émerveillement !). J’en retiens le dialogue silencieux entre Mrs Ramsay et Mr Ramsay pendant le dîner, alors qu’on ne sait plus bien si on partage uniquement sa conscience à elle, et ce qu’elle imagine des réactions de son mari, ou bien si la narration oscille avec fluidité de l’un à l’autre ; la longueur du dîner, les envie de solitude ou l’ennui des uns et des autres, qui a fait écho à mon ennui et décrit parfaitement cette difficulté à être réellement dans le moment présent, ces repas où la conversation nous passe un peu au-dessus. Pourtant, le dîner est pour elleux un moment qui définit, un moment qui restera, qui représente ce temps passé ensemble dans cette maison, année après année, et les liens qui se sont tissés entre ces personnes dont on ne sait pas si elles se côtoient le reste du temps. Entre autres introspections, la conversation nous mène aussi sur un terrain désormais familier chez Virginia Woolf : la question de l’art, des great men, de ce que l’artiste laisse au monde. Le sujet est présent dans tout le roman, avec en creux la question du genre (Charles Tansley explique à Lily qu’une femme ne pourrait ni écrire, ni peindre). Les hommes sont publiés, reconnus, mais cela ne leur suffit pas, tandis que Lily peint avec acharnement, ce jour là puis dix ans plus tard, et résume ainsi son tableau : There it was – her picture. Yes, with all its green and blues, its lines running up and across, its attempt at something. Et c’est cette vision de l’art que je préfère : elle valorise le temps passé, l’acte d’essayer, de… créer [insérer ici une évidence sur l’enfer qu’est l’IA générative].

Parmi les moments qui m’ont ralentie intérieurement, moi aussi, il y a les questionnements de Lily – qui semble tantôt froide, tantôt débordante de sentiments intenses et contradictoires – sur le fait d’aimer, ou même simplement d’apprécier quelqu’un. La superposition d’admiration, d’agacement, de respect, d’affection dont il faudrait faire une somme pour comprendre ce que l’on ressent pour autrui lui semble vertigineuse. Elle décrit aussi cette envie voire ce besoin de partage absolu de conscience avec l’autre, qui fait écho chez moi à un refus d’accepter la solitude qui vient inéluctablement avec l’existence (oui, Woolf, c’est intense.).

Could loving, as people called it, make her and Mrs Ramsay one? for it was not knowledge but unity that she desired, not inscriptions on tablets, nothing that could be written in any language known to men, but intimacy itself […].

De manière générale, la vision complexe du rapport à l’autre que Woolf présente me semble à la fois juste et caricaturale, en tout cas haute en couleurs (notamment dans le lien parent-enfant) : les émotions intenses – positives comme négatives – côtoient une certaine indifférence parfois. Mr Ramsay est un personnage intéressant à cet égard car nous ne partageons jamais, je crois, son intériorité ; on le voit à travers Mrs Ramsay, à travers leurs enfants, à travers les amis de la famille. Pourtant, il cristallise ces nombreuses émotions contradictoires. Le roman traite aussi des questions mêlés de l’amour, du mariage, des choix de vie, avec un regard juste et intéressant sur la société de son époque je pense. Mais ce n’est pas très satisfaisant aujourd’hui, car Woolf présente surtout deux options : se consacrer au mariage et à sa famille, qui peuvent être sources de richesse ou de drame, d’une part ; se consacrer à soi, son art, d’autre part. Woolf ne met pas en avant une option plutôt que l’autre, et on peut d’ailleurs lire entre les lignes sa critique de ce choix réduit (particulièrement) pour les femmes, mais j’ai tout de même préféré The Waves à cet égard, où l’amitié prenait une place plus importante.

Le rapport à soi et au temps qui passe est un autre point clé exploré par le roman : la bagarre contre la vie, l’estime de soi, le sens de l’existence… et je vous laisse avec deux citations qui disent bien plus que ce que je pourrais écrire :

There it was before her – life. Life: she thought but she did not finish her thought. She took a look at life, for she had a clear sense of it there, something real, something private, which she shared neither with her children nor with her husband. A sort of transaction went on between them, in which she was on one side, and life was on another, and she was always trying to get the better of it, as it was of her; and sometimes they parleyed (when she sat alone); there were, she remembered, great reconciliation scenes; but for the most part, oddly enough, she must admit that she felt this thing that she called life terrible, hostile, and quick to pounce on you if you gave it a chance.

What is the meaning of life? That was all- a simple question; one that tended to close in on one with years, the great revelation had never come. The great revelation perhaps never did come. Instead, there were little daily miracles, illuminations, matches struck unexpectedly in the dark; here was one.

Je retiens aussi la justesse de cette description de fin de journée, quand tout change une fois la nuit tombée, qu’on peine à croire que quelques heures auparavant on était dehors, au soleil, et qu’une espèce d’inquiétude monte avec le mouvement des arbres dans le vent et l’obscurité. Enfin seul·e, un sentiment aussi soulageant que porteur d’angoisse (mais là, je projette), le lendemain à quelques instants de conscience près.

With her foot on the threshold she waited a moment longer in a scene which was vanishing even as she looked, and then, as she moved and took Minta’s arm and left the room, it changed, it shaped itself differently; it had become, she knew, giving one last look at it over her shoulder, already the past.


La nuit, justement, nous emmène dix ans plus tard. C’est le passage le plus étrange du texte, où la narration devient omnisciente sans qu’on comprenne vraiment ce qu’il se passe. On observe la maison tomber en décrépitude, oubliée, et on apprend ce qu’il advient de nos personnages (je n’en dit pas plus car spoilers). La description est sombre, effrayante, angoissante, et de mon côté j’ai cru qu’il s’agissait plutôt d’un flot de possibles que porterait la nuit.

Turning back among the many leaves which the past had folded in him, peering into the heart of that forest where light and shade so chequer against each other that all shape is distorted, and one blunders, now with the sun in one’s eyes, now with a dark shadow, he sought an image to cool and detach and round off his feeling in a concrete shape.

Au réveil, donc, on retrouve nos personnages, que ce retour dans la maison sur Skye plonge dans le passé et l’introspection. Il se passe encore moins de choses qu’en première partie, et le flot m’a paru plus fluide – car plus besoin de comprendre qui a dit quoi à qui au milieu d’une narration fuyante. On arrive à une certaine forme de conclusion, de relâchement : les émotions s’expriment plus librement, et apaisent. De mon côté, je clos ce roman avec le mélange désormais familier d’émerveillement et de mélancolie que Woolf soulève en moi. On ne peut pas dire que ce soit une lecture légère ; elle réveille des angoisses et tristesses, et les apaise en même temps. Bon, et puis tout simplement, c’est beau. Une sorte de poème de 234 pages.

Here sitting on the world, she thought, for she could not shake herself free from the sense that everything this morning was happening for the first time, perhaps for the last time, as a traveller, even though he is half asleep, knows, looking out the train window, that he must look now, for he will never see that town, or that mulecart, or that woman at work in the fields, again.

Article invité : The Waves, de Virginia Woolf

Après pas loin de deux mois de lecture en pointillés, à m’accrocher comme je peux dans l’étrange confusion que sont The Waves, ma fin de lecture aujourd’hui m’a laissée tout à fait mélancolique. Et avec, bizarrement, l’envie de replonger.

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.’

J’ai pourtant failli abandonner, car j’ai rarement (jamais ?) lu un roman (?) aussi bizarre et compliqué. De quoi sérieusement trigger un beau sentiment de stupidité. Je disais avoir compris 30 % d’Orlando, c’était sans doute sous-estimé ; j’ai dû comprendre dans les 20 % de The Waves. La bonne nouvelle, comme me l’a dit une amie, c’est que « si Woolf avait voulu qu’on comprenne tout, elle n’aurait pas écrit comme ça ». De fait. Alors comment décrire The Waves ? J’ai peiné à chaque fois que j’ai essayé de le faire dans la vraie vie ces derniers mois. On suit la vie de six ami·es d’enfance (Bernard, Susan, Neville, Jinny, Louis, Rhoda). Le roman (again, ?) est constitué de paragraphes juxtaposés, rédigés au discours direct, les personnages s’exprimant les uns après les autres. On comprend vite qu’il s’agit plutôt d’un flux de pensées, et pas de véritable parole orale, et alors que l’essentiel du récit tourne autour des liens entre les six, on ne les voit jamais réellement interagir. Tandis que leurs caractères s’avèrent bien distincts, on fait à peine la différence entre leurs différents monologues intérieurs stylistiquement, ce qui rend la lecture assez compliquée. Et si l’on arrive à s’adapter à la forme, il faut encore comprendre quelque chose au fond, car nos six ami·es ne s’expriment pas de la plus explicite des façons.

Islands of light are swimming on the grass,’ said Rhoda. ‘They have fallen through the trees.’

Tout ceci étant posé, on comprend peut-être un peu mieux qu’il s’agit d’un livre à expérimenter (to experience en anglais serait plus juste), et que la confusion et la mélancolie que je ressens font certainement partie de l’expérience. Il faut se laisser happer, accepter de perdre le fil, d’oublier ce qu’on vient de lire, de trouver un propos extrêmement profond et le suivant parfaitement banal : je ne sais pas vous, mais ce n’est pas si loin de ce qu’il se passe dans mon propre monologue intérieur. L’unité stylistique permet au moins cela : on est emporté dans la prose poétique de Woolf, de laquelle ressortent à la fois de la joie et de l’émerveillement (les rayons de lumière entre les arbres, un après-midi allongés sur l’herbe) et des images sombres, dures et inquiétantes. Je n’aime pas trop lire les œuvres – surtout d’une femme – au regard de la vie de leur autrice : j’aimerais ne pas voir le suicide de Woolf partout, jusque dans un roman écrit dix ans plus tôt. Pour autant, ses œuvres semblent si personnelles qu’il me semble impossible d’oublier l’autrice en les lisant… et d’autant plus quand elles parlent du sens de la vie, de deuil, de suicide (petit TW au passage), de regret et de perdre pied face à soi-même, comme c’est le cas de The Waves.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.’

The Waves, ce n’est pas vraiment un récit, ou en tout cas les événements précis importent assez peu (tant mieux, car je n’en ai pas retenu grand-chose). C’est une réflexion sur la construction de soi, de l’enfance à la vieillesse, notamment à travers ce que l’on projette aux autres et les relations que l’on crée. Qui est-on ? Comment définir le soi dans le maelstrom d’émotions, de postures, d’attitudes que l’on adopte au contact de nos ami·es ? Comment le deuil vient-il se fracasser sur cet échafaudage, plus fragile chez certains que chez d’autres, qui constitue l’être ? Comment grandir, aussi, et apprendre à renoncer aux multiples autres vies qu’on aurait pu choisir ?

Some people go to priests; others to poetry; I to my friends, I to my own heart, I to seek among phrases and fragments something unbroken — I to whom there is not beauty enough in moon or tree; to whom the touch of one person with another is all, yet who cannot grasp even that, who am so imperfect, so weak, so unspeakably lonely.’

Tout ce courant de questionnements est assez touchant, notamment parce qu’il a régulièrement trait, dans l’intériorité de chacun de nos six personnages, à leur rapport aux autres, des émotions les plus banalement humaines (mais pas moins importantes) aux questionnement profonds sur la solitude. Iels s’observent les uns les autres avec admiration et envie, avec mépris, avec regret, avec amour. Leurs regards intérieurs sont tout à la fois fiers et durs, sans indulgence. Je trouve à ce sujet la diversité des personnages intéressante : Bernard a la conversation facile, fait rire ses ami·es, joue souvent le rôle de liant social ; Susan aspire à une vie simple, proche de la nature, et sa droiture et sa confiance suscitent l’admiration ; Neville, que je lis comme gay sans que cela soit pour autant explicite (je crois, mais who knows), est un ami loyal et un poète mélancolique ; Jinny incarne la vie, la jeunesse, la fête ; Louis est l’éternel mal-aimé, sûr de ne jamais être vraiment intégré, alors que son sens moral est une inspiration pour ses ami·es ; Rhoda, neuroatypique, inquiète, reste à l’écart et submergée par ses sensations et émotions. Chacun·e à sa façon, ils incarnent des facettes de nous-mêmes. Cela m’a frustrée de ne pas réussir à m’identifier à l’un·e ou à l’autre particulièrement, mais je dois reconnaître que l’œuvre est probablement plus fine et réussie telle quelle. De la même manière, habituée aux romans « classiques », j’aurais aimé en lisant voir les personnages interagir : mais, en n’offrant que le récit intérieur de leurs rencontres, on s’assure de ne jamais avoir un regard extérieur sur nos personnages, et de ne jamais les voir par d’autres yeux que les leurs. D’ailleurs, j’ai trouvé intéressant que les conjoint·es soient presque entièrement absent·es du récit. Le sujet de Woolf ici, c’est surtout l’amitié d’enfance. Quelques visages, rencontrés tôt, dont la présence se fait persistante au fil de la vie malgré l’éloignement géographique et les chemins de vie différents.

So I went out. I saw the first morning he would never see.’

Finalement, les vagues ont gagné. J’ai eu la sensation de lutter contre l’écriture, contre la difficulté, alors qu’il aurait peut-être fallu céder dès le début, et me laisser emporter malgré l’étrangeté. Le long monologue réflexif final a eu raison de moi, en tout cas : assise dans le froid et le soleil d’hiver, il m’a bouleversée, m’a plongée dans la mélancolie, mais m’a aussi bercée dans une sorte d’acceptation apaisée. Pas une tempête d’émotions intenses, mais une impression diffuse et profonde, marquante, que je crains de laisser s’échapper trop vite… et qui disparaît sans bruit.

The waves broke on the shore.‘

Article invité : Orlando, de Virginia Woolf

Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’article invité, mais heureusement Marie_nym était là pour sauver le jour, avec une recension d’Orlando.

“I’m sick to death of this particular self. I want another.”

Plus de 10 ans après ma découverte de Mrs Dalloway en prépa, voici le retour de Virginia Woolf sur ma table de chevet. À la recherche d’un « petit » projet avec une amie, nous avons décidé de nous lancer dans une (re)lecture de l’œuvre de Woolf : voici dans la liste de mes lectures à venir l’essentiel de ses romans et quelques essais.

Cette fois, je lirai en anglais. J’ai un souvenir flou de Mrs Dalloway, mais il y a quelque chose de très poétique dans ce flou, la sensation qu’elle fait partie de ces auteur·ices chez qui les mots se font musique, et j’ai envie d’en faire l’expérience dans sa langue originale. Un peu au hasard, parce que c’est un de ses romans les plus connus sans doute, nous choisissons de commencer par Orlando. Je me dis rapidement que ce n’est pas le plus simple ni le plus limpide… As it turns out, c’était en fait un roman presque classique comparé à The Waves, que nous venons de commencer. Mais je prends de l’avance.

Je n’avais en tête que quelques éléments en commençant Orlando : il serait question de fluidité de genre et de voyage dans le temps. Deux thèmes déjà plutôt rares (enfin, j’imagine) et surprenants en 1928. Mais je n’avais pas idée de ce qui m’attendait concernant la narration, car le titre complet est Orlando: A Biography. Toute l’histoire de ce personnage nous est donc racontée par une biographe (impossible de ne pas y voir Woolf elle-même), et c’est proprement hilarant. La biographe intervient en permanence dans son discours, explique les difficultés de son travail face au manque de sources historiques, commente son propre récit, et sort sans cesse du ton impartial et factuel qu’elle affecte au départ. Le ton est caustique, très anglais, un peu décalé, et tout simplement drôle.

Are we so made that we have to take death in small doses daily or we could not go on with the business of living?”

Orlando est un personnage solitaire, mélancolique, sensible, amoureux·se de la nature et de la littérature. Iel est parfaitement unique et multiple à la fois, impossible à réellement comprendre, et pourtant on se reconnaît en lui et elle au fil des déferlements d’émotions que la vue de la campagne anglaise ou d’une montagne turque peut lui causer. Ces émotions, et ces épiphanies régulières, sont l’occasion de superbes lignes où le texte est beau en soi, indépendamment de ce qu’il dit effectivement. Les mots s’associent comme les notes d’un accord, et l’on est soudainement saisis par la beauté de ce qu’on vient de lire.

“For once the disease of reading has laid upon the system it weakens so that it falls an easy prey to that other scourge which dwells in the ink pot and festers in the quill. The wretch takes to writing. ”


Ces variations de style sont, à mon sens, tout à fait recherchées et accompagnent celles des textes d’Orlando elle-même au fil de sa longue vie. Woolf dissémine dans son récit de nombreux éléments de réflexion sur la littérature et son propre métier : qu’est-ce qui fait un·e écrivain·e ? Peut-on avoir du succès si l’on recherche la gloire ? Qu’est-ce qui définit un « chef d’œuvre » ou un « grand auteur » (j’aimerais pouvoir écrire great writer et m’affranchir du masculin, mais passons) retenus par l’histoire de la littérature ? L’œuvre est d’ailleurs truffée de références et de rencontres avec les auteurs des différentes ères littéraires que traverse Orlando, avec un brin de satire mêlée d’admiration.

Je reviens aux deux éléments que je connaissais d’Orlando. Je pense que l’un n’a d’ailleurs de sens qu’avec l’autre : c’est le fait qu’Orlando, au fil de ses quelques centaines d’années d’existence, observe et vive les évolutions sociétales associées, qui rend intéressant son changement de sexe. Je ne crois pas que Woolf utilise déjà le mot gender, mais elle explique le concept sans le nommer. Car Orlando est témoin, entre le XVIe et le XIXe siècle, des changements des normes de beauté (des hommes et des femmes), du comportement attendu des unes et des autres, des impératifs vestimentaires, bref ce qui caractérise et différencie les deux genres. Que le genre soit une affaire de construction sociale apparaît extrêmement clairement au fil de la vie d’Orlando. L’impact de ces normes sur la personnalité même, évolutive, d’Orlando, est aussi très visible : de femme indépendante, aventureuse et assez peu inquiétée de ce que la société pourrait penser de certaines de ses fréquentations, elle devient à l’époque victorienne une femme caricaturalement sujette à divers accès de faiblesse, inquiète d’apparaître non mariée dans la société, et à la recherche d’un mari – elle qui s’écriait quelques décennies plus tôt « Life and a Lover ! » avant de partir conquérir Londres. La biographe décrit tous ces changements avec une naïveté feinte, ne questionne pas les changements de posture sociale d’Orlando, alors même qu’ils contredisent ceux décrit 50 ans plus tôt et alors qu’elle était déjà femme. Ce décalage et cette ironie à peine dissimulée rendent le propos d’autant plus lisible, en tout cas pour nos yeux d’aujourd’hui.

For what more terrifying revelation can there be than that it is the present moment?”

Je quitte l’explication de texte pour laquelle je n’ai aucune légitimité dans la mesure où j’ai la sensation d’avoir compris environ 30% de l’œuvre, et j’en reviens à mon expérience de lecture : ce qui m’a le plus fascinée dans Orlando reste la narration, la forme. Je ne m’attendais pas exactement à des passages par des wormholes pour passer d’une époque à une autre, mais je n’imaginais pas en tout cas une telle fluidité du temps qui passe. On ne sait pas toujours s’il s’est passé 3 semaines ou 30 ans entre deux événements de la vie d’Orlando, et soudainement la mention du monarque régnant ou de la nouvelle cathédrale Saint-Paul me font réaliser (après une petite spirale Wikipédia sur la succession Élisabéthaine) que le récit a avancé de quelques bonnes dizaines d’années. Certains personnages – notamment historiques – disparaissent, d’autres refont surface de manière inattendue, les serviteurs d’Orlando l’attendent chez elle après 100 ans d’absence, et les temporalités sont floues et superposées. J’ai trouvé ça assez beau et magique, et évidemment drôle et décalé aussi : le mari d’Orlando, à peine épousé, est apparemment perpétuellement au Cap Horn.

Allez, goodbye, dear Orlando. Et bon courage pour les questionnements existentiels. De mon côté, je vais voir si The Waves me fait chavirer ou non !