Ce qu’il y a de bien, avec les livres de Woolf, c’est que l’expérience de lecture se mêle au texte, parfois malgré soi. J’ai mis plus de 2 mois à lire To the Lighthouse, comme un miroir des dix ans écoulés entre le début et la fin du roman. Je l’ai un peu sous-estimé : il me semblait plus « normal », avec une narration toujours typique de Woolf mais un récit plus classique. L’ennui, c’est qu’il était du coup un peu moins poétique et ‘out of this world’ que ne l’était The Waves, par exemple… mais, en relisant les citations que j’ai notées, les pages qui m’ont marquées, pas de doute : c’est toujours Virginia Woolf, avec ses fulgurances de compréhension humaine, sa créativité dans l’usage de la langue, et la justesse des émotions qu’elle décrit.
And all the lives we ever lived and all the lives to be are full of trees and changing leaves.
To the Lighthouse, donc, est un récit où il ne se passe rien de très extraordinaire, du moins pour l’habituée de fantasy rebondissante que je suis. On y explore notre rapport à l’autre ; l’éternelle solitude intérieure ; le deuil (j’aurais dû m’y attendre chez Woolf, mais ça m’a prise par surprise) ; le sens de la vie ; le sens de créer, d’écrire, de peindre ; la force d’un lieu et du temps passé ensemble, aussi. Mais avec ces personnages qui n’ont rien d’extraordinaire – une famille, entourée de leurs amis pendant leurs vacances annuelles sur l’île de Skye –, qui vivent des choses qui n’ont rien d’extraordinaire – une journée, une promenade sur la plage, un dîner, une demande en mariage –, Woolf dépeint des instants, well… extraordinaires. Des instants anodins qui restent avec soi. Dans le flot de conscience des personnages qu’on partage en tant que lectrice, on vit avec elles (surtout elles) les ralentissements intérieurs où tant d’émotions et de questionnements émergent.
It partook, she felt […], of eternity; […] Of such moments, she thought, the thing is made that remains for ever after. This would remain.
La première partie du roman décrit une journée et un dîner, un été sur l’île de Skye (le point décevant du roman c’est que Skye est douloureusement sous-utilisée : c’est pourtant le lieu parfait pour mêler mélancolie et émerveillement !). J’en retiens le dialogue silencieux entre Mrs Ramsay et Mr Ramsay pendant le dîner, alors qu’on ne sait plus bien si on partage uniquement sa conscience à elle, et ce qu’elle imagine des réactions de son mari, ou bien si la narration oscille avec fluidité de l’un à l’autre ; la longueur du dîner, les envie de solitude ou l’ennui des uns et des autres, qui a fait écho à mon ennui et décrit parfaitement cette difficulté à être réellement dans le moment présent, ces repas où la conversation nous passe un peu au-dessus. Pourtant, le dîner est pour elleux un moment qui définit, un moment qui restera, qui représente ce temps passé ensemble dans cette maison, année après année, et les liens qui se sont tissés entre ces personnes dont on ne sait pas si elles se côtoient le reste du temps. Entre autres introspections, la conversation nous mène aussi sur un terrain désormais familier chez Virginia Woolf : la question de l’art, des great men, de ce que l’artiste laisse au monde. Le sujet est présent dans tout le roman, avec en creux la question du genre (Charles Tansley explique à Lily qu’une femme ne pourrait ni écrire, ni peindre). Les hommes sont publiés, reconnus, mais cela ne leur suffit pas, tandis que Lily peint avec acharnement, ce jour là puis dix ans plus tard, et résume ainsi son tableau : There it was – her picture. Yes, with all its green and blues, its lines running up and across, its attempt at something. Et c’est cette vision de l’art que je préfère : elle valorise le temps passé, l’acte d’essayer, de… créer [insérer ici une évidence sur l’enfer qu’est l’IA générative].
Parmi les moments qui m’ont ralentie intérieurement, moi aussi, il y a les questionnements de Lily – qui semble tantôt froide, tantôt débordante de sentiments intenses et contradictoires – sur le fait d’aimer, ou même simplement d’apprécier quelqu’un. La superposition d’admiration, d’agacement, de respect, d’affection dont il faudrait faire une somme pour comprendre ce que l’on ressent pour autrui lui semble vertigineuse. Elle décrit aussi cette envie voire ce besoin de partage absolu de conscience avec l’autre, qui fait écho chez moi à un refus d’accepter la solitude qui vient inéluctablement avec l’existence (oui, Woolf, c’est intense.).
Could loving, as people called it, make her and Mrs Ramsay one? for it was not knowledge but unity that she desired, not inscriptions on tablets, nothing that could be written in any language known to men, but intimacy itself […].
De manière générale, la vision complexe du rapport à l’autre que Woolf présente me semble à la fois juste et caricaturale, en tout cas haute en couleurs (notamment dans le lien parent-enfant) : les émotions intenses – positives comme négatives – côtoient une certaine indifférence parfois. Mr Ramsay est un personnage intéressant à cet égard car nous ne partageons jamais, je crois, son intériorité ; on le voit à travers Mrs Ramsay, à travers leurs enfants, à travers les amis de la famille. Pourtant, il cristallise ces nombreuses émotions contradictoires. Le roman traite aussi des questions mêlés de l’amour, du mariage, des choix de vie, avec un regard juste et intéressant sur la société de son époque je pense. Mais ce n’est pas très satisfaisant aujourd’hui, car Woolf présente surtout deux options : se consacrer au mariage et à sa famille, qui peuvent être sources de richesse ou de drame, d’une part ; se consacrer à soi, son art, d’autre part. Woolf ne met pas en avant une option plutôt que l’autre, et on peut d’ailleurs lire entre les lignes sa critique de ce choix réduit (particulièrement) pour les femmes, mais j’ai tout de même préféré The Waves à cet égard, où l’amitié prenait une place plus importante.
Le rapport à soi et au temps qui passe est un autre point clé exploré par le roman : la bagarre contre la vie, l’estime de soi, le sens de l’existence… et je vous laisse avec deux citations qui disent bien plus que ce que je pourrais écrire :
There it was before her – life. Life: she thought but she did not finish her thought. She took a look at life, for she had a clear sense of it there, something real, something private, which she shared neither with her children nor with her husband. A sort of transaction went on between them, in which she was on one side, and life was on another, and she was always trying to get the better of it, as it was of her; and sometimes they parleyed (when she sat alone); there were, she remembered, great reconciliation scenes; but for the most part, oddly enough, she must admit that she felt this thing that she called life terrible, hostile, and quick to pounce on you if you gave it a chance.
What is the meaning of life? That was all- a simple question; one that tended to close in on one with years, the great revelation had never come. The great revelation perhaps never did come. Instead, there were little daily miracles, illuminations, matches struck unexpectedly in the dark; here was one.
Je retiens aussi la justesse de cette description de fin de journée, quand tout change une fois la nuit tombée, qu’on peine à croire que quelques heures auparavant on était dehors, au soleil, et qu’une espèce d’inquiétude monte avec le mouvement des arbres dans le vent et l’obscurité. Enfin seul·e, un sentiment aussi soulageant que porteur d’angoisse (mais là, je projette), le lendemain à quelques instants de conscience près.
With her foot on the threshold she waited a moment longer in a scene which was vanishing even as she looked, and then, as she moved and took Minta’s arm and left the room, it changed, it shaped itself differently; it had become, she knew, giving one last look at it over her shoulder, already the past.
La nuit, justement, nous emmène dix ans plus tard. C’est le passage le plus étrange du texte, où la narration devient omnisciente sans qu’on comprenne vraiment ce qu’il se passe. On observe la maison tomber en décrépitude, oubliée, et on apprend ce qu’il advient de nos personnages (je n’en dit pas plus car spoilers). La description est sombre, effrayante, angoissante, et de mon côté j’ai cru qu’il s’agissait plutôt d’un flot de possibles que porterait la nuit.
Turning back among the many leaves which the past had folded in him, peering into the heart of that forest where light and shade so chequer against each other that all shape is distorted, and one blunders, now with the sun in one’s eyes, now with a dark shadow, he sought an image to cool and detach and round off his feeling in a concrete shape.
Au réveil, donc, on retrouve nos personnages, que ce retour dans la maison sur Skye plonge dans le passé et l’introspection. Il se passe encore moins de choses qu’en première partie, et le flot m’a paru plus fluide – car plus besoin de comprendre qui a dit quoi à qui au milieu d’une narration fuyante. On arrive à une certaine forme de conclusion, de relâchement : les émotions s’expriment plus librement, et apaisent. De mon côté, je clos ce roman avec le mélange désormais familier d’émerveillement et de mélancolie que Woolf soulève en moi. On ne peut pas dire que ce soit une lecture légère ; elle réveille des angoisses et tristesses, et les apaise en même temps. Bon, et puis tout simplement, c’est beau. Une sorte de poème de 234 pages.
Here sitting on the world, she thought, for she could not shake herself free from the sense that everything this morning was happening for the first time, perhaps for the last time, as a traveller, even though he is half asleep, knows, looking out the train window, that he must look now, for he will never see that town, or that mulecart, or that woman at work in the fields, again.