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Article invité : The Waves, de Virgina Woolf

Après pas loin de deux mois de lecture en pointillés, à m’accrocher comme je peux dans l’étrange confusion que sont The Waves, ma fin de lecture aujourd’hui m’a laissée tout à fait mélancolique. Et avec, bizarrement, l’envie de replonger.

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.’

J’ai pourtant failli abandonner, car j’ai rarement (jamais ?) lu un roman (?) aussi bizarre et compliqué. De quoi sérieusement trigger un beau sentiment de stupidité. Je disais avoir compris 30 % d’Orlando, c’était sans doute sous-estimé ; j’ai dû comprendre dans les 20 % de The Waves. La bonne nouvelle, comme me l’a dit une amie, c’est que « si Woolf avait voulu qu’on comprenne tout, elle n’aurait pas écrit comme ça ». De fait. Alors comment décrire The Waves ? J’ai peiné à chaque fois que j’ai essayé de le faire dans la vraie vie ces derniers mois. On suit la vie de six ami·es d’enfance (Bernard, Susan, Neville, Jinny, Louis, Rhoda). Le roman (again, ?) est constitué de paragraphes juxtaposés, rédigés au discours direct, les personnages s’exprimant les uns après les autres. On comprend vite qu’il s’agit plutôt d’un flux de pensées, et pas de véritable parole orale, et alors que l’essentiel du récit tourne autour des liens entre les six, on ne les voit jamais réellement interagir. Tandis que leurs caractères s’avèrent bien distincts, on fait à peine la différence entre leurs différents monologues intérieurs stylistiquement, ce qui rend la lecture assez compliquée. Et si l’on arrive à s’adapter à la forme, il faut encore comprendre quelque chose au fond, car nos six ami·es ne s’expriment pas de la plus explicite des façons.

Islands of light are swimming on the grass,’ said Rhoda. ‘They have fallen through the trees.’

Tout ceci étant posé, on comprend peut-être un peu mieux qu’il s’agit d’un livre à expérimenter (to experience en anglais serait plus juste), et que la confusion et la mélancolie que je ressens font certainement partie de l’expérience. Il faut se laisser happer, accepter de perdre le fil, d’oublier ce qu’on vient de lire, de trouver un propos extrêmement profond et le suivant parfaitement banal : je ne sais pas vous, mais ce n’est pas si loin de ce qu’il se passe dans mon propre monologue intérieur. L’unité stylistique permet au moins cela : on est emporté dans la prose poétique de Woolf, de laquelle ressortent à la fois de la joie et de l’émerveillement (les rayons de lumière entre les arbres, un après-midi allongés sur l’herbe) et des images sombres, dures et inquiétantes. Je n’aime pas trop lire les œuvres – surtout d’une femme – au regard de la vie de leur autrice : j’aimerais ne pas voir le suicide de Woolf partout, jusque dans un roman écrit dix ans plus tôt. Pour autant, ses œuvres semblent si personnelles qu’il me semble impossible d’oublier l’autrice en les lisant… et d’autant plus quand elles parlent du sens de la vie, de deuil, de suicide (petit TW au passage), de regret et de perdre pied face à soi-même, comme c’est le cas de The Waves.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.’

The Waves, ce n’est pas vraiment un récit, ou en tout cas les événements précis importent assez peu (tant mieux, car je n’en ai pas retenu grand-chose). C’est une réflexion sur la construction de soi, de l’enfance à la vieillesse, notamment à travers ce que l’on projette aux autres et les relations que l’on crée. Qui est-on ? Comment définir le soi dans le maelstrom d’émotions, de postures, d’attitudes que l’on adopte au contact de nos ami·es ? Comment le deuil vient-il se fracasser sur cet échafaudage, plus fragile chez certains que chez d’autres, qui constitue l’être ? Comment grandir, aussi, et apprendre à renoncer aux multiples autres vies qu’on aurait pu choisir ?

Some people go to priests; others to poetry; I to my friends, I to my own heart, I to seek among phrases and fragments something unbroken — I to whom there is not beauty enough in moon or tree; to whom the touch of one person with another is all, yet who cannot grasp even that, who am so imperfect, so weak, so unspeakably lonely.’

Tout ce courant de questionnements est assez touchant, notamment parce qu’il a régulièrement trait, dans l’intériorité de chacun de nos six personnages, à leur rapport aux autres, des émotions les plus banalement humaines (mais pas moins importantes) aux questionnement profonds sur la solitude. Iels s’observent les uns les autres avec admiration et envie, avec mépris, avec regret, avec amour. Leurs regards intérieurs sont tout à la fois fiers et durs, sans indulgence. Je trouve à ce sujet la diversité des personnages intéressante : Bernard a la conversation facile, fait rire ses ami·es, joue souvent le rôle de liant social ; Susan aspire à une vie simple, proche de la nature, et sa droiture et sa confiance suscitent l’admiration ; Neville, que je lis comme gay sans que cela soit pour autant explicite (je crois, mais who knows), est un ami loyal et un poète mélancolique ; Jinny incarne la vie, la jeunesse, la fête ; Louis est l’éternel mal-aimé, sûr de ne jamais être vraiment intégré, alors que son sens moral est une inspiration pour ses ami·es ; Rhoda, neuroatypique, inquiète, reste à l’écart et submergée par ses sensations et émotions. Chacun·e à sa façon, ils incarnent des facettes de nous-mêmes. Cela m’a frustrée de ne pas réussir à m’identifier à l’un·e ou à l’autre particulièrement, mais je dois reconnaître que l’œuvre est probablement plus fine et réussie telle quelle. De la même manière, habituée aux romans « classiques », j’aurais aimé en lisant voir les personnages interagir : mais, en n’offrant que le récit intérieur de leurs rencontres, on s’assure de ne jamais avoir un regard extérieur sur nos personnages, et de ne jamais les voir par d’autres yeux que les leurs. D’ailleurs, j’ai trouvé intéressant que les conjoint·es soient presque entièrement absent·es du récit. Le sujet de Woolf ici, c’est surtout l’amitié d’enfance. Quelques visages, rencontrés tôt, dont la présence se fait persistante au fil de la vie malgré l’éloignement géographique et les chemins de vie différents.

So I went out. I saw the first morning he would never see.’

Finalement, les vagues ont gagné. J’ai eu la sensation de lutter contre l’écriture, contre la difficulté, alors qu’il aurait peut-être fallu céder dès le début, et me laisser emporter malgré l’étrangeté. Le long monologue réflexif final a eu raison de moi, en tout cas : assise dans le froid et le soleil d’hiver, il m’a bouleversée, m’a plongée dans la mélancolie, mais m’a aussi bercée dans une sorte d’acceptation apaisée. Pas une tempête d’émotions intenses, mais une impression diffuse et profonde, marquante, que je crains de laisser s’échapper trop vite… et qui disparaît sans bruit.

The waves broke on the shore.‘

Article invité : Orlando, de Virginia Woolf

Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’article invité, mais heureusement Marie_nym était là pour sauver le jour, avec une recension d’Orlando.

“I’m sick to death of this particular self. I want another.”

Plus de 10 ans après ma découverte de Mrs Dalloway en prépa, voici le retour de Virginia Woolf sur ma table de chevet. À la recherche d’un « petit » projet avec une amie, nous avons décidé de nous lancer dans une (re)lecture de l’œuvre de Woolf : voici dans la liste de mes lectures à venir l’essentiel de ses romans et quelques essais.

Cette fois, je lirai en anglais. J’ai un souvenir flou de Mrs Dalloway, mais il y a quelque chose de très poétique dans ce flou, la sensation qu’elle fait partie de ces auteur·ices chez qui les mots se font musique, et j’ai envie d’en faire l’expérience dans sa langue originale. Un peu au hasard, parce que c’est un de ses romans les plus connus sans doute, nous choisissons de commencer par Orlando. Je me dis rapidement que ce n’est pas le plus simple ni le plus limpide… As it turns out, c’était en fait un roman presque classique comparé à The Waves, que nous venons de commencer. Mais je prends de l’avance.

Je n’avais en tête que quelques éléments en commençant Orlando : il serait question de fluidité de genre et de voyage dans le temps. Deux thèmes déjà plutôt rares (enfin, j’imagine) et surprenants en 1928. Mais je n’avais pas idée de ce qui m’attendait concernant la narration, car le titre complet est Orlando: A Biography. Toute l’histoire de ce personnage nous est donc racontée par une biographe (impossible de ne pas y voir Woolf elle-même), et c’est proprement hilarant. La biographe intervient en permanence dans son discours, explique les difficultés de son travail face au manque de sources historiques, commente son propre récit, et sort sans cesse du ton impartial et factuel qu’elle affecte au départ. Le ton est caustique, très anglais, un peu décalé, et tout simplement drôle.

Are we so made that we have to take death in small doses daily or we could not go on with the business of living?”

Orlando est un personnage solitaire, mélancolique, sensible, amoureux·se de la nature et de la littérature. Iel est parfaitement unique et multiple à la fois, impossible à réellement comprendre, et pourtant on se reconnaît en lui et elle au fil des déferlements d’émotions que la vue de la campagne anglaise ou d’une montagne turque peut lui causer. Ces émotions, et ces épiphanies régulières, sont l’occasion de superbes lignes où le texte est beau en soi, indépendamment de ce qu’il dit effectivement. Les mots s’associent comme les notes d’un accord, et l’on est soudainement saisis par la beauté de ce qu’on vient de lire.

“For once the disease of reading has laid upon the system it weakens so that it falls an easy prey to that other scourge which dwells in the ink pot and festers in the quill. The wretch takes to writing. ”


Ces variations de style sont, à mon sens, tout à fait recherchées et accompagnent celles des textes d’Orlando elle-même au fil de sa longue vie. Woolf dissémine dans son récit de nombreux éléments de réflexion sur la littérature et son propre métier : qu’est-ce qui fait un·e écrivain·e ? Peut-on avoir du succès si l’on recherche la gloire ? Qu’est-ce qui définit un « chef d’œuvre » ou un « grand auteur » (j’aimerais pouvoir écrire great writer et m’affranchir du masculin, mais passons) retenus par l’histoire de la littérature ? L’œuvre est d’ailleurs truffée de références et de rencontres avec les auteurs des différentes ères littéraires que traverse Orlando, avec un brin de satire mêlée d’admiration.

Je reviens aux deux éléments que je connaissais d’Orlando. Je pense que l’un n’a d’ailleurs de sens qu’avec l’autre : c’est le fait qu’Orlando, au fil de ses quelques centaines d’années d’existence, observe et vive les évolutions sociétales associées, qui rend intéressant son changement de sexe. Je ne crois pas que Woolf utilise déjà le mot gender, mais elle explique le concept sans le nommer. Car Orlando est témoin, entre le XVIe et le XIXe siècle, des changements des normes de beauté (des hommes et des femmes), du comportement attendu des unes et des autres, des impératifs vestimentaires, bref ce qui caractérise et différencie les deux genres. Que le genre soit une affaire de construction sociale apparaît extrêmement clairement au fil de la vie d’Orlando. L’impact de ces normes sur la personnalité même, évolutive, d’Orlando, est aussi très visible : de femme indépendante, aventureuse et assez peu inquiétée de ce que la société pourrait penser de certaines de ses fréquentations, elle devient à l’époque victorienne une femme caricaturalement sujette à divers accès de faiblesse, inquiète d’apparaître non mariée dans la société, et à la recherche d’un mari – elle qui s’écriait quelques décennies plus tôt « Life and a Lover ! » avant de partir conquérir Londres. La biographe décrit tous ces changements avec une naïveté feinte, ne questionne pas les changements de posture sociale d’Orlando, alors même qu’ils contredisent ceux décrit 50 ans plus tôt et alors qu’elle était déjà femme. Ce décalage et cette ironie à peine dissimulée rendent le propos d’autant plus lisible, en tout cas pour nos yeux d’aujourd’hui.

For what more terrifying revelation can there be than that it is the present moment?”

Je quitte l’explication de texte pour laquelle je n’ai aucune légitimité dans la mesure où j’ai la sensation d’avoir compris environ 30% de l’œuvre, et j’en reviens à mon expérience de lecture : ce qui m’a le plus fascinée dans Orlando reste la narration, la forme. Je ne m’attendais pas exactement à des passages par des wormholes pour passer d’une époque à une autre, mais je n’imaginais pas en tout cas une telle fluidité du temps qui passe. On ne sait pas toujours s’il s’est passé 3 semaines ou 30 ans entre deux événements de la vie d’Orlando, et soudainement la mention du monarque régnant ou de la nouvelle cathédrale Saint-Paul me font réaliser (après une petite spirale Wikipédia sur la succession Élisabéthaine) que le récit a avancé de quelques bonnes dizaines d’années. Certains personnages – notamment historiques – disparaissent, d’autres refont surface de manière inattendue, les serviteurs d’Orlando l’attendent chez elle après 100 ans d’absence, et les temporalités sont floues et superposées. J’ai trouvé ça assez beau et magique, et évidemment drôle et décalé aussi : le mari d’Orlando, à peine épousé, est apparemment perpétuellement au Cap Horn.

Allez, goodbye, dear Orlando. Et bon courage pour les questionnements existentiels. De mon côté, je vais voir si The Waves me fait chavirer ou non !

Trouble with lichen, de John Wyndham

Roman de science-fiction anglais publié en 1960. Une chercheuse travaillant dans un institut de recherche privé en biochimie découvre un lichen possédant une molécule – l’antigérone – ralentissant le vieillissement des êtres vivants. Le lichen n’existe qu’en quantité limité dans une région de Chine. L’annonce de l’existence permettant de ralentir grandement le vieillissement est pour la chercheuse une excellente nouvelle, permettant aux gens de réaliser pleinement leur potentiel et d’avoir une vision de long terme, mais elle est persuadée que les institutions actuelles étoufferont cette possibilité, les institutions visant à se perpétuer elles-mêmes et étant calibrées pour des humains vivant 80 ans. Comment dans ce cas faire en sorte de préserver la possibilité de déployer l’antigérone, et à qui administrer les faibles quantités existantes pour le moment ?

C’était court mais ça fonctionne bien. J’avais lu il y a longtemps Le Jour des Triffides de Wyndham que j’avais bien aimé. Faire un roman de SF sur le vieillissement et prendre comme personnage principal en 1960 unE scientifique de génie, c’est assez original (bon, la fin est pas très féministe je trouve, mais pour l’époque c’est quand même novateur). Au delà du concept de l’antigérone, le roman n’est pas très science-fictif, c’est plus un récit de la réception de l’annonce de l’antigérone et de la stratégie de Diana pour faire en sorte que l’antigérone soit acceptée par les structures sociales.

The Ladies of Grace Adieu, de Susanna Clarke

Recueil de nouvelles publié en 2006, et situé dans le même univers que Jonathan Strange & Mr Norrell, ie une Angleterre du XIXe siècle où la magie et les fées existent mais sont bien moins présentes que par le passé. Les nouvelles étaient assez inégales. J’ai bien aimé la nouvelle éponyme, ainsi que Mrs Mabb et Mr Simmonnelli, moins les autres.

C’est un bonus sympa à Jonathan Strange & Mr Norrell, mais ça ne tient pas debout tout seul.

Tinker, Taylor, Soldier, Spy, de John Le Carré

Roman d’espionnage britannique paru en 1974. George Smiley, ancien espion récemment à la retraite depuis une opération qui a catastrophiquement mal tourné, est rappelé officieusement par des agents toujours actifs. Une découverte récente laisse penser qu’il y aurait une taupe russe au plus au niveau du Cirque, l’agence britannique de renseignements. Smiley doit conduire une enquête en dehors de tous canaux officiels, pour démasquer la taupe sans l’alerter. Vont suivre 300 pages d’espionnage débridé, a base de courses poursuites à Venise, gadgets astucieux et… Non. Ce n’est pas ce genre de roman d’espionnage. 300 pages d’espionnage dans les règles de l’art à base de coups de fils passés depuis une cabine téléphonique à chaque fois différente, code a base de bouteilles de lait laissées sur le perron et entretien avec d’anciens agents pour corroborer leurs versions d’une nuit cruciale arrivée 3 ans auparavant. L’ambiance est crépusculaire, avec des agents vivant dans le souvenir d’un Empire britannique au centre du Grand Jeu alors que l’Empire n’est plus, professant se battre pour des valeurs quand finalement l’espionnage ne vaut plus que pour lui même, et des recrutements effectués au sein de la noblesse britannique et des grands colleges anglais avec un élitisme décomplexé.

Je recommande.

Les Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro

Récupéré dans une boîte à livres à Narbonne, le livre raconte à la première personne le voyage à travers l’Angleterre, les souvenirs, les réflexions sur son métier et sur sa vie d’un majordome anglais en 1956. C’est assez court, mais c’est un très bon roman. Le point de vue interne du protagoniste, Stevens permet une révélation progressive des conditions dans lesquelles il a exercé son office. Considérant que le premier devoir d’un majordome est de ne jamais laisser glisser le masque du professionnalisme, on découvre peu à peu ce comment il a tout sacrifié à son métier, sans même forcément en être conscient.

Je recommande.