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Article invité : To the Lighthouse, de Virginia Woolf

Ce qu’il y a de bien, avec les livres de Woolf, c’est que l’expérience de lecture se mêle au texte, parfois malgré soi. J’ai mis plus de 2 mois à lire To the Lighthouse, comme un miroir des dix ans écoulés entre le début et la fin du roman. Je l’ai un peu sous-estimé : il me semblait plus « normal », avec une narration toujours typique de Woolf mais un récit plus classique. L’ennui, c’est qu’il était du coup un peu moins poétique et ‘out of this world’ que ne l’était The Waves, par exemple… mais, en relisant les citations que j’ai notées, les pages qui m’ont marquées, pas de doute : c’est toujours Virginia Woolf, avec ses fulgurances de compréhension humaine, sa créativité dans l’usage de la langue, et la justesse des émotions qu’elle décrit.

And all the lives we ever lived and all the lives to be are full of trees and changing leaves.

To the Lighthouse, donc, est un récit où il ne se passe rien de très extraordinaire, du moins pour l’habituée de fantasy rebondissante que je suis. On y explore notre rapport à l’autre ; l’éternelle solitude intérieure ; le deuil (j’aurais dû m’y attendre chez Woolf, mais ça m’a prise par surprise) ; le sens de la vie ; le sens de créer, d’écrire, de peindre ; la force d’un lieu et du temps passé ensemble, aussi. Mais avec ces personnages qui n’ont rien d’extraordinaire – une famille, entourée de leurs amis pendant leurs vacances annuelles sur l’île de Skye –, qui vivent des choses qui n’ont rien d’extraordinaire – une journée, une promenade sur la plage, un dîner, une demande en mariage –, Woolf dépeint des instants, well… extraordinaires. Des instants anodins qui restent avec soi. Dans le flot de conscience des personnages qu’on partage en tant que lectrice, on vit avec elles (surtout elles) les ralentissements intérieurs où tant d’émotions et de questionnements émergent.

It partook, she felt […], of eternity; […] Of such moments, she thought, the thing is made that remains for ever after. This would remain.


La première partie du roman décrit une journée et un dîner, un été sur l’île de Skye (le point décevant du roman c’est que Skye est douloureusement sous-utilisée : c’est pourtant le lieu parfait pour mêler mélancolie et émerveillement !). J’en retiens le dialogue silencieux entre Mrs Ramsay et Mr Ramsay pendant le dîner, alors qu’on ne sait plus bien si on partage uniquement sa conscience à elle, et ce qu’elle imagine des réactions de son mari, ou bien si la narration oscille avec fluidité de l’un à l’autre ; la longueur du dîner, les envie de solitude ou l’ennui des uns et des autres, qui a fait écho à mon ennui et décrit parfaitement cette difficulté à être réellement dans le moment présent, ces repas où la conversation nous passe un peu au-dessus. Pourtant, le dîner est pour elleux un moment qui définit, un moment qui restera, qui représente ce temps passé ensemble dans cette maison, année après année, et les liens qui se sont tissés entre ces personnes dont on ne sait pas si elles se côtoient le reste du temps. Entre autres introspections, la conversation nous mène aussi sur un terrain désormais familier chez Virginia Woolf : la question de l’art, des great men, de ce que l’artiste laisse au monde. Le sujet est présent dans tout le roman, avec en creux la question du genre (Charles Tansley explique à Lily qu’une femme ne pourrait ni écrire, ni peindre). Les hommes sont publiés, reconnus, mais cela ne leur suffit pas, tandis que Lily peint avec acharnement, ce jour là puis dix ans plus tard, et résume ainsi son tableau : There it was – her picture. Yes, with all its green and blues, its lines running up and across, its attempt at something. Et c’est cette vision de l’art que je préfère : elle valorise le temps passé, l’acte d’essayer, de… créer [insérer ici une évidence sur l’enfer qu’est l’IA générative].

Parmi les moments qui m’ont ralentie intérieurement, moi aussi, il y a les questionnements de Lily – qui semble tantôt froide, tantôt débordante de sentiments intenses et contradictoires – sur le fait d’aimer, ou même simplement d’apprécier quelqu’un. La superposition d’admiration, d’agacement, de respect, d’affection dont il faudrait faire une somme pour comprendre ce que l’on ressent pour autrui lui semble vertigineuse. Elle décrit aussi cette envie voire ce besoin de partage absolu de conscience avec l’autre, qui fait écho chez moi à un refus d’accepter la solitude qui vient inéluctablement avec l’existence (oui, Woolf, c’est intense.).

Could loving, as people called it, make her and Mrs Ramsay one? for it was not knowledge but unity that she desired, not inscriptions on tablets, nothing that could be written in any language known to men, but intimacy itself […].

De manière générale, la vision complexe du rapport à l’autre que Woolf présente me semble à la fois juste et caricaturale, en tout cas haute en couleurs (notamment dans le lien parent-enfant) : les émotions intenses – positives comme négatives – côtoient une certaine indifférence parfois. Mr Ramsay est un personnage intéressant à cet égard car nous ne partageons jamais, je crois, son intériorité ; on le voit à travers Mrs Ramsay, à travers leurs enfants, à travers les amis de la famille. Pourtant, il cristallise ces nombreuses émotions contradictoires. Le roman traite aussi des questions mêlés de l’amour, du mariage, des choix de vie, avec un regard juste et intéressant sur la société de son époque je pense. Mais ce n’est pas très satisfaisant aujourd’hui, car Woolf présente surtout deux options : se consacrer au mariage et à sa famille, qui peuvent être sources de richesse ou de drame, d’une part ; se consacrer à soi, son art, d’autre part. Woolf ne met pas en avant une option plutôt que l’autre, et on peut d’ailleurs lire entre les lignes sa critique de ce choix réduit (particulièrement) pour les femmes, mais j’ai tout de même préféré The Waves à cet égard, où l’amitié prenait une place plus importante.

Le rapport à soi et au temps qui passe est un autre point clé exploré par le roman : la bagarre contre la vie, l’estime de soi, le sens de l’existence… et je vous laisse avec deux citations qui disent bien plus que ce que je pourrais écrire :

There it was before her – life. Life: she thought but she did not finish her thought. She took a look at life, for she had a clear sense of it there, something real, something private, which she shared neither with her children nor with her husband. A sort of transaction went on between them, in which she was on one side, and life was on another, and she was always trying to get the better of it, as it was of her; and sometimes they parleyed (when she sat alone); there were, she remembered, great reconciliation scenes; but for the most part, oddly enough, she must admit that she felt this thing that she called life terrible, hostile, and quick to pounce on you if you gave it a chance.

What is the meaning of life? That was all- a simple question; one that tended to close in on one with years, the great revelation had never come. The great revelation perhaps never did come. Instead, there were little daily miracles, illuminations, matches struck unexpectedly in the dark; here was one.

Je retiens aussi la justesse de cette description de fin de journée, quand tout change une fois la nuit tombée, qu’on peine à croire que quelques heures auparavant on était dehors, au soleil, et qu’une espèce d’inquiétude monte avec le mouvement des arbres dans le vent et l’obscurité. Enfin seul·e, un sentiment aussi soulageant que porteur d’angoisse (mais là, je projette), le lendemain à quelques instants de conscience près.

With her foot on the threshold she waited a moment longer in a scene which was vanishing even as she looked, and then, as she moved and took Minta’s arm and left the room, it changed, it shaped itself differently; it had become, she knew, giving one last look at it over her shoulder, already the past.


La nuit, justement, nous emmène dix ans plus tard. C’est le passage le plus étrange du texte, où la narration devient omnisciente sans qu’on comprenne vraiment ce qu’il se passe. On observe la maison tomber en décrépitude, oubliée, et on apprend ce qu’il advient de nos personnages (je n’en dit pas plus car spoilers). La description est sombre, effrayante, angoissante, et de mon côté j’ai cru qu’il s’agissait plutôt d’un flot de possibles que porterait la nuit.

Turning back among the many leaves which the past had folded in him, peering into the heart of that forest where light and shade so chequer against each other that all shape is distorted, and one blunders, now with the sun in one’s eyes, now with a dark shadow, he sought an image to cool and detach and round off his feeling in a concrete shape.

Au réveil, donc, on retrouve nos personnages, que ce retour dans la maison sur Skye plonge dans le passé et l’introspection. Il se passe encore moins de choses qu’en première partie, et le flot m’a paru plus fluide – car plus besoin de comprendre qui a dit quoi à qui au milieu d’une narration fuyante. On arrive à une certaine forme de conclusion, de relâchement : les émotions s’expriment plus librement, et apaisent. De mon côté, je clos ce roman avec le mélange désormais familier d’émerveillement et de mélancolie que Woolf soulève en moi. On ne peut pas dire que ce soit une lecture légère ; elle réveille des angoisses et tristesses, et les apaise en même temps. Bon, et puis tout simplement, c’est beau. Une sorte de poème de 234 pages.

Here sitting on the world, she thought, for she could not shake herself free from the sense that everything this morning was happening for the first time, perhaps for the last time, as a traveller, even though he is half asleep, knows, looking out the train window, that he must look now, for he will never see that town, or that mulecart, or that woman at work in the fields, again.

Albion, de Anna Hope

Roman anglais publié en 2025. Philip Brooke est le patriarche excentrique d’une riche famille bourgeoise anglaise. Il possède une propriété de 1000 acres au cœur du Sussex. Depuis 10 ans maintenant la propriété est le lieu d’une expérience de réensauvagement, le projet Albion, menée par Philip et sa fille Franny. Mais Philip vient de mourir. La question de l’héritage que laisse Philip, sous toutes ses formes, va être au cœur du roman, qui va nous donner à voir le point de vue des différents membres de la famille de Philip, et des personnes qui ont vécu sur le domaine. On s’aperçoit rapidement que Philip était une personne exécrable qui sous couvert d’être un esprit libre a blessé absolument toutes les personnes autour de lui, et que globalement toute la famille lui doit une flopée de dysfonctionnement psychologiques.

Il y a un côté « on vous montre toutes les façons différentes dont des personnes riches peuvent mal aller », avec des archétypes classiques comme Milo, avatar de techbro qui micro dose des drogues pour libérer son côté créatif, mais aussi des portraits plus inattendus comme Fanny et sa passion pour la Nature aux dépens de toutes considérations sociales. Globalement c’est assez réussi dans le côté fresque familiale dysfonctionnelle, avec la figure de Philip et de son héritage qui plane sur chaque personne, et la façon dont la vie sur le domaine semble un monde à part où les règles du monde extérieur semblent suspendues.

Recommandé.

Article invité : The Waves, de Virginia Woolf

Après pas loin de deux mois de lecture en pointillés, à m’accrocher comme je peux dans l’étrange confusion que sont The Waves, ma fin de lecture aujourd’hui m’a laissée tout à fait mélancolique. Et avec, bizarrement, l’envie de replonger.

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.’

J’ai pourtant failli abandonner, car j’ai rarement (jamais ?) lu un roman (?) aussi bizarre et compliqué. De quoi sérieusement trigger un beau sentiment de stupidité. Je disais avoir compris 30 % d’Orlando, c’était sans doute sous-estimé ; j’ai dû comprendre dans les 20 % de The Waves. La bonne nouvelle, comme me l’a dit une amie, c’est que « si Woolf avait voulu qu’on comprenne tout, elle n’aurait pas écrit comme ça ». De fait. Alors comment décrire The Waves ? J’ai peiné à chaque fois que j’ai essayé de le faire dans la vraie vie ces derniers mois. On suit la vie de six ami·es d’enfance (Bernard, Susan, Neville, Jinny, Louis, Rhoda). Le roman (again, ?) est constitué de paragraphes juxtaposés, rédigés au discours direct, les personnages s’exprimant les uns après les autres. On comprend vite qu’il s’agit plutôt d’un flux de pensées, et pas de véritable parole orale, et alors que l’essentiel du récit tourne autour des liens entre les six, on ne les voit jamais réellement interagir. Tandis que leurs caractères s’avèrent bien distincts, on fait à peine la différence entre leurs différents monologues intérieurs stylistiquement, ce qui rend la lecture assez compliquée. Et si l’on arrive à s’adapter à la forme, il faut encore comprendre quelque chose au fond, car nos six ami·es ne s’expriment pas de la plus explicite des façons.

Islands of light are swimming on the grass,’ said Rhoda. ‘They have fallen through the trees.’

Tout ceci étant posé, on comprend peut-être un peu mieux qu’il s’agit d’un livre à expérimenter (to experience en anglais serait plus juste), et que la confusion et la mélancolie que je ressens font certainement partie de l’expérience. Il faut se laisser happer, accepter de perdre le fil, d’oublier ce qu’on vient de lire, de trouver un propos extrêmement profond et le suivant parfaitement banal : je ne sais pas vous, mais ce n’est pas si loin de ce qu’il se passe dans mon propre monologue intérieur. L’unité stylistique permet au moins cela : on est emporté dans la prose poétique de Woolf, de laquelle ressortent à la fois de la joie et de l’émerveillement (les rayons de lumière entre les arbres, un après-midi allongés sur l’herbe) et des images sombres, dures et inquiétantes. Je n’aime pas trop lire les œuvres – surtout d’une femme – au regard de la vie de leur autrice : j’aimerais ne pas voir le suicide de Woolf partout, jusque dans un roman écrit dix ans plus tôt. Pour autant, ses œuvres semblent si personnelles qu’il me semble impossible d’oublier l’autrice en les lisant… et d’autant plus quand elles parlent du sens de la vie, de deuil, de suicide (petit TW au passage), de regret et de perdre pied face à soi-même, comme c’est le cas de The Waves.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.’

The Waves, ce n’est pas vraiment un récit, ou en tout cas les événements précis importent assez peu (tant mieux, car je n’en ai pas retenu grand-chose). C’est une réflexion sur la construction de soi, de l’enfance à la vieillesse, notamment à travers ce que l’on projette aux autres et les relations que l’on crée. Qui est-on ? Comment définir le soi dans le maelstrom d’émotions, de postures, d’attitudes que l’on adopte au contact de nos ami·es ? Comment le deuil vient-il se fracasser sur cet échafaudage, plus fragile chez certains que chez d’autres, qui constitue l’être ? Comment grandir, aussi, et apprendre à renoncer aux multiples autres vies qu’on aurait pu choisir ?

Some people go to priests; others to poetry; I to my friends, I to my own heart, I to seek among phrases and fragments something unbroken — I to whom there is not beauty enough in moon or tree; to whom the touch of one person with another is all, yet who cannot grasp even that, who am so imperfect, so weak, so unspeakably lonely.’

Tout ce courant de questionnements est assez touchant, notamment parce qu’il a régulièrement trait, dans l’intériorité de chacun de nos six personnages, à leur rapport aux autres, des émotions les plus banalement humaines (mais pas moins importantes) aux questionnement profonds sur la solitude. Iels s’observent les uns les autres avec admiration et envie, avec mépris, avec regret, avec amour. Leurs regards intérieurs sont tout à la fois fiers et durs, sans indulgence. Je trouve à ce sujet la diversité des personnages intéressante : Bernard a la conversation facile, fait rire ses ami·es, joue souvent le rôle de liant social ; Susan aspire à une vie simple, proche de la nature, et sa droiture et sa confiance suscitent l’admiration ; Neville, que je lis comme gay sans que cela soit pour autant explicite (je crois, mais who knows), est un ami loyal et un poète mélancolique ; Jinny incarne la vie, la jeunesse, la fête ; Louis est l’éternel mal-aimé, sûr de ne jamais être vraiment intégré, alors que son sens moral est une inspiration pour ses ami·es ; Rhoda, neuroatypique, inquiète, reste à l’écart et submergée par ses sensations et émotions. Chacun·e à sa façon, ils incarnent des facettes de nous-mêmes. Cela m’a frustrée de ne pas réussir à m’identifier à l’un·e ou à l’autre particulièrement, mais je dois reconnaître que l’œuvre est probablement plus fine et réussie telle quelle. De la même manière, habituée aux romans « classiques », j’aurais aimé en lisant voir les personnages interagir : mais, en n’offrant que le récit intérieur de leurs rencontres, on s’assure de ne jamais avoir un regard extérieur sur nos personnages, et de ne jamais les voir par d’autres yeux que les leurs. D’ailleurs, j’ai trouvé intéressant que les conjoint·es soient presque entièrement absent·es du récit. Le sujet de Woolf ici, c’est surtout l’amitié d’enfance. Quelques visages, rencontrés tôt, dont la présence se fait persistante au fil de la vie malgré l’éloignement géographique et les chemins de vie différents.

So I went out. I saw the first morning he would never see.’

Finalement, les vagues ont gagné. J’ai eu la sensation de lutter contre l’écriture, contre la difficulté, alors qu’il aurait peut-être fallu céder dès le début, et me laisser emporter malgré l’étrangeté. Le long monologue réflexif final a eu raison de moi, en tout cas : assise dans le froid et le soleil d’hiver, il m’a bouleversée, m’a plongée dans la mélancolie, mais m’a aussi bercée dans une sorte d’acceptation apaisée. Pas une tempête d’émotions intenses, mais une impression diffuse et profonde, marquante, que je crains de laisser s’échapper trop vite… et qui disparaît sans bruit.

The waves broke on the shore.‘

Article invité : Orlando, de Virginia Woolf

Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’article invité, mais heureusement Marie_nym était là pour sauver le jour, avec une recension d’Orlando.

“I’m sick to death of this particular self. I want another.”

Plus de 10 ans après ma découverte de Mrs Dalloway en prépa, voici le retour de Virginia Woolf sur ma table de chevet. À la recherche d’un « petit » projet avec une amie, nous avons décidé de nous lancer dans une (re)lecture de l’œuvre de Woolf : voici dans la liste de mes lectures à venir l’essentiel de ses romans et quelques essais.

Cette fois, je lirai en anglais. J’ai un souvenir flou de Mrs Dalloway, mais il y a quelque chose de très poétique dans ce flou, la sensation qu’elle fait partie de ces auteur·ices chez qui les mots se font musique, et j’ai envie d’en faire l’expérience dans sa langue originale. Un peu au hasard, parce que c’est un de ses romans les plus connus sans doute, nous choisissons de commencer par Orlando. Je me dis rapidement que ce n’est pas le plus simple ni le plus limpide… As it turns out, c’était en fait un roman presque classique comparé à The Waves, que nous venons de commencer. Mais je prends de l’avance.

Je n’avais en tête que quelques éléments en commençant Orlando : il serait question de fluidité de genre et de voyage dans le temps. Deux thèmes déjà plutôt rares (enfin, j’imagine) et surprenants en 1928. Mais je n’avais pas idée de ce qui m’attendait concernant la narration, car le titre complet est Orlando: A Biography. Toute l’histoire de ce personnage nous est donc racontée par une biographe (impossible de ne pas y voir Woolf elle-même), et c’est proprement hilarant. La biographe intervient en permanence dans son discours, explique les difficultés de son travail face au manque de sources historiques, commente son propre récit, et sort sans cesse du ton impartial et factuel qu’elle affecte au départ. Le ton est caustique, très anglais, un peu décalé, et tout simplement drôle.

Are we so made that we have to take death in small doses daily or we could not go on with the business of living?”

Orlando est un personnage solitaire, mélancolique, sensible, amoureux·se de la nature et de la littérature. Iel est parfaitement unique et multiple à la fois, impossible à réellement comprendre, et pourtant on se reconnaît en lui et elle au fil des déferlements d’émotions que la vue de la campagne anglaise ou d’une montagne turque peut lui causer. Ces émotions, et ces épiphanies régulières, sont l’occasion de superbes lignes où le texte est beau en soi, indépendamment de ce qu’il dit effectivement. Les mots s’associent comme les notes d’un accord, et l’on est soudainement saisis par la beauté de ce qu’on vient de lire.

“For once the disease of reading has laid upon the system it weakens so that it falls an easy prey to that other scourge which dwells in the ink pot and festers in the quill. The wretch takes to writing. ”


Ces variations de style sont, à mon sens, tout à fait recherchées et accompagnent celles des textes d’Orlando elle-même au fil de sa longue vie. Woolf dissémine dans son récit de nombreux éléments de réflexion sur la littérature et son propre métier : qu’est-ce qui fait un·e écrivain·e ? Peut-on avoir du succès si l’on recherche la gloire ? Qu’est-ce qui définit un « chef d’œuvre » ou un « grand auteur » (j’aimerais pouvoir écrire great writer et m’affranchir du masculin, mais passons) retenus par l’histoire de la littérature ? L’œuvre est d’ailleurs truffée de références et de rencontres avec les auteurs des différentes ères littéraires que traverse Orlando, avec un brin de satire mêlée d’admiration.

Je reviens aux deux éléments que je connaissais d’Orlando. Je pense que l’un n’a d’ailleurs de sens qu’avec l’autre : c’est le fait qu’Orlando, au fil de ses quelques centaines d’années d’existence, observe et vive les évolutions sociétales associées, qui rend intéressant son changement de sexe. Je ne crois pas que Woolf utilise déjà le mot gender, mais elle explique le concept sans le nommer. Car Orlando est témoin, entre le XVIe et le XIXe siècle, des changements des normes de beauté (des hommes et des femmes), du comportement attendu des unes et des autres, des impératifs vestimentaires, bref ce qui caractérise et différencie les deux genres. Que le genre soit une affaire de construction sociale apparaît extrêmement clairement au fil de la vie d’Orlando. L’impact de ces normes sur la personnalité même, évolutive, d’Orlando, est aussi très visible : de femme indépendante, aventureuse et assez peu inquiétée de ce que la société pourrait penser de certaines de ses fréquentations, elle devient à l’époque victorienne une femme caricaturalement sujette à divers accès de faiblesse, inquiète d’apparaître non mariée dans la société, et à la recherche d’un mari – elle qui s’écriait quelques décennies plus tôt « Life and a Lover ! » avant de partir conquérir Londres. La biographe décrit tous ces changements avec une naïveté feinte, ne questionne pas les changements de posture sociale d’Orlando, alors même qu’ils contredisent ceux décrit 50 ans plus tôt et alors qu’elle était déjà femme. Ce décalage et cette ironie à peine dissimulée rendent le propos d’autant plus lisible, en tout cas pour nos yeux d’aujourd’hui.

For what more terrifying revelation can there be than that it is the present moment?”

Je quitte l’explication de texte pour laquelle je n’ai aucune légitimité dans la mesure où j’ai la sensation d’avoir compris environ 30% de l’œuvre, et j’en reviens à mon expérience de lecture : ce qui m’a le plus fascinée dans Orlando reste la narration, la forme. Je ne m’attendais pas exactement à des passages par des wormholes pour passer d’une époque à une autre, mais je n’imaginais pas en tout cas une telle fluidité du temps qui passe. On ne sait pas toujours s’il s’est passé 3 semaines ou 30 ans entre deux événements de la vie d’Orlando, et soudainement la mention du monarque régnant ou de la nouvelle cathédrale Saint-Paul me font réaliser (après une petite spirale Wikipédia sur la succession Élisabéthaine) que le récit a avancé de quelques bonnes dizaines d’années. Certains personnages – notamment historiques – disparaissent, d’autres refont surface de manière inattendue, les serviteurs d’Orlando l’attendent chez elle après 100 ans d’absence, et les temporalités sont floues et superposées. J’ai trouvé ça assez beau et magique, et évidemment drôle et décalé aussi : le mari d’Orlando, à peine épousé, est apparemment perpétuellement au Cap Horn.

Allez, goodbye, dear Orlando. Et bon courage pour les questionnements existentiels. De mon côté, je vais voir si The Waves me fait chavirer ou non !

Trouble with lichen, de John Wyndham

Roman de science-fiction anglais publié en 1960. Une chercheuse travaillant dans un institut de recherche privé en biochimie découvre un lichen possédant une molécule – l’antigérone – ralentissant le vieillissement des êtres vivants. Le lichen n’existe qu’en quantité limité dans une région de Chine. L’annonce de l’existence permettant de ralentir grandement le vieillissement est pour la chercheuse une excellente nouvelle, permettant aux gens de réaliser pleinement leur potentiel et d’avoir une vision de long terme, mais elle est persuadée que les institutions actuelles étoufferont cette possibilité, les institutions visant à se perpétuer elles-mêmes et étant calibrées pour des humains vivant 80 ans. Comment dans ce cas faire en sorte de préserver la possibilité de déployer l’antigérone, et à qui administrer les faibles quantités existantes pour le moment ?

C’était court mais ça fonctionne bien. J’avais lu il y a longtemps Le Jour des Triffides de Wyndham que j’avais bien aimé. Faire un roman de SF sur le vieillissement et prendre comme personnage principal en 1960 unE scientifique de génie, c’est assez original (bon, la fin est pas très féministe je trouve, mais pour l’époque c’est quand même novateur). Au delà du concept de l’antigérone, le roman n’est pas très science-fictif, c’est plus un récit de la réception de l’annonce de l’antigérone et de la stratégie de Diana pour faire en sorte que l’antigérone soit acceptée par les structures sociales.

The Ladies of Grace Adieu, de Susanna Clarke

Recueil de nouvelles publié en 2006, et situé dans le même univers que Jonathan Strange & Mr Norrell, ie une Angleterre du XIXe siècle où la magie et les fées existent mais sont bien moins présentes que par le passé. Les nouvelles étaient assez inégales. J’ai bien aimé la nouvelle éponyme, ainsi que Mrs Mabb et Mr Simmonnelli, moins les autres.

C’est un bonus sympa à Jonathan Strange & Mr Norrell, mais ça ne tient pas debout tout seul.

Tinker, Taylor, Soldier, Spy, de John Le Carré

Roman d’espionnage britannique paru en 1974. George Smiley, ancien espion récemment à la retraite depuis une opération qui a catastrophiquement mal tourné, est rappelé officieusement par des agents toujours actifs. Une découverte récente laisse penser qu’il y aurait une taupe russe au plus au niveau du Cirque, l’agence britannique de renseignements. Smiley doit conduire une enquête en dehors de tous canaux officiels, pour démasquer la taupe sans l’alerter. Vont suivre 300 pages d’espionnage débridé, a base de courses poursuites à Venise, gadgets astucieux et… Non. Ce n’est pas ce genre de roman d’espionnage. 300 pages d’espionnage dans les règles de l’art à base de coups de fils passés depuis une cabine téléphonique à chaque fois différente, code a base de bouteilles de lait laissées sur le perron et entretien avec d’anciens agents pour corroborer leurs versions d’une nuit cruciale arrivée 3 ans auparavant. L’ambiance est crépusculaire, avec des agents vivant dans le souvenir d’un Empire britannique au centre du Grand Jeu alors que l’Empire n’est plus, professant se battre pour des valeurs quand finalement l’espionnage ne vaut plus que pour lui même, et des recrutements effectués au sein de la noblesse britannique et des grands colleges anglais avec un élitisme décomplexé.

Je recommande.

Les Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro

Récupéré dans une boîte à livres à Narbonne, le livre raconte à la première personne le voyage à travers l’Angleterre, les souvenirs, les réflexions sur son métier et sur sa vie d’un majordome anglais en 1956. C’est assez court, mais c’est un très bon roman. Le point de vue interne du protagoniste, Stevens permet une révélation progressive des conditions dans lesquelles il a exercé son office. Considérant que le premier devoir d’un majordome est de ne jamais laisser glisser le masque du professionnalisme, on découvre peu à peu ce comment il a tout sacrifié à son métier, sans même forcément en être conscient.

Je recommande.