Archives par mot-clé : recommandé

Ernestine (tomes 1 et 2), de Salomé Lahoche

« Le chaos, les crises, c’est ce que je connais qui s’apparente le plus à de la joie »

Bande dessinée française sur une enfant qui est en CM1 et qui fume des clopes. Ernestine est la petite dernière d’une famille dysfonctionnelle, avec un grand frère idiot, un père artiste en manque d’inspiration éternelle et une mère qui fait tourner toute la maison (j’en entends déjà qui vont hurler, mais on peut dresser un parallèle avec Rick et Morty, avec une Ernestine qui occuperait les 2 rôles titres à la fois). On peut aussi rapprocher Ernestine d’une Matilda mais en plus blasée et en plus malveillante, même si sous sa carapace pointent parfois (les séquences de rêves, sa psychanalyse avec un arbre…) quelques failles et un besoin qu’on s’occupe d’elle (mais sous ses propres termes, et si vous suggérez qu’elle a peut-être juste besoin d’un câlin –which she most definitely does – elle vous plantera, parce que oui elle a aussi un opinel). Toujours dans les rapprochements avec d’autres personnages d’enfants dysfonctionnels, ça fait penser en termes de setup à Mortelle Adèle – sauf qu’Ernestine c’est réussi alors que Mortelle Adèle c’est un peu nul – disons que c’est à Mortelle Adèle ce que Calvin et Hobbes est à Boule et Bill (comme quoi, moi aussi je peux faire de la littérature comparée finalement).
Y’a aussi des thématiques féministes avec l’incompétence totale des deux hommes à faire une quelconque tâche dans la maison, la façon dont la mère se sent coincée dans la vie qu’elle s’est construite, et 15 000 références dans les livres qu’on voit Ernestine lire où dans les posters sur les murs de sa chambre (qui est d’ailleurs une cabane dans un arbre à l’intérieur de la maison familiale).

Grosse reco.

Leviticus, d’Adrian Chiarella

Film d’horreur australien paru en 2026. Suite à (on suppose) la mort du père, Naim et sa mère Arlène ont déménagé dans une petite communauté rurale australienne, fortement religieuse (tendance évangélique). Arlène s’est tourné vers sa foi depuis cette disparition et il est important pour elle que Naim grandisse dans un environnement croyant. Naim a cependant d’autres plans. Gay, il commencer une relation avec Ryan, un garçon de son lycée. Mais après avoir vu ce dernier embrasser un autre garçon, il les dénonce au pasteur (ou whatever l’équivalent chez les évangéliques). Un prêtre itinérant vient alors réaliser un rituel de « purification » sur les deux hommes, à la suite duquel ils vont voir dès qu’ils sont seuls une créature qui prend l’apparence de leur amoureux pour tenter de les tuer.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance. On est dans l’arrière pays australien, pas un outback désertique mais plutôt des espèces de banlieue pauvres ponctuées d’usines, de lignes électriques et de bâtiments abandonnés. Les jeunes acteurs sont très bons dans leur rôle. Le fonctionnement du monstre rappelle It follows (invisible sauf à celui qu’il poursuit, avançant inexorablement vers sa victime), mais sa weaponization par des communautés religieuses homophobes est intéressante. Le fait qu’il prenne les traits de l’être aimé (et pas seulement les traits, il parle, fait référence à des événements passés) et du coup lie ensemble désir et danger est très bien pensé. Ça fait évidemment penser aussi bien à l’épidémie de sida, mais aussi aux homophobes qui tendent des pièges sur les applis de rencontre. Et si la créature est réussie, les véritables monstres sont cependant la communauté évangélique prête à lâcher cette créature sur leurs enfants queers parce que « la peur est nécessaire », et qui refuse d’entendre et d’aider ces enfants.

Recommandé.

Small Prophets, de Mackenzie Crook

Série britannique parue en 2026. Michael Sleep travaille dans un magasin de bricolage. Il ne s’est jamais remis de la disparition inexpliquée de sa compagne il y a 7 ans. Il va rendre tous les jours visites à son père dans sa maison de retraite. Un jour, ce dernier lui transmet une recette pour créer des homonculi, des esprits prophétiques qui peuvent répondre à n’importe quelle question. Michael va mettre en application la recette dans son abri de jardin, sous le regard inquisiteur de ses voisins et avec l’aide d’une de ses collègues.

C’était très cool ! La série ne dure que 6 épisodes (mais une S2 a été annoncée), donc ça part pas dans 5000 directions, mais pour autant la question de la création des homonculi n’est pas le seul focus de la série : c’est juste un moyen pour Michael de répondre à une question, mais on se concentre tout autant sur ses relations avec ses collègues, sur les obsessions de son voisin psychorigide, sur le quotidien de son père dans sa maison de retraite. Kudos a la série pour mettre en scène la relation entre Michael et Kacey comme exclusivement amicale. Les personnages secondaires sont tous très réussis et le tout fait très très anglais dans la vibe.

Recommandé.

Une toute petite fissure, de Claire Griois

Roman français paru en 2026. Lola a 27 ans. Lors de vacances à la mer avec son compagnon Malo, sa hanche se casse, inexplicablement. Elle se retrouve clouée dans son appartement, perdue dans une errance médicale. Malo ne supporte pas l’immobilité. Il quitte Lola, qui se retrouve à devoir processer une rupture en plus de ses complications médicales.

J’ai beaucoup aimé l’écriture. La focalisation interne réussit bien à faire adopter le point de vue de Lola. On voit comment le handicap impacte son regard sur elle-même et son estime de soi, comment elle prend soudainement conscience de tout ce qu’il n’est pas possible de faire avec une hanche en vrac. L’errance médicale est bien retranscrite, avec des médecins qui sont incapable de lui donner un diagnostic, voire qui lui expliquent que sa fracture n’a pas pu arriver telle qu’elle la décrit.
L’autre gros sujet c’est évidemment la relation entre Malo et Lola, à la fois la disparition progressive de Malo suite au handicap de Lola (qui illustre cette charmante statistique issue d’une étude étatsunienne sur des cas de maladies graves dans des couples hétéros : environ 20,8 % des couples se séparent lorsque la femme est malade, contre 2,9 % lorsque c’est l’homme), et aussi la levée progressive du voile sur comment s’est déroulée leur relation jusqu’à l’accident. Je trouve cette partie vraiment réussie, parce que la relation est montrée comme problématique, mais de façon assez originale : Malo n’a rien de maléfique ou malintentionné, mais il est juste toujours à 200%, forçant Lola à s’adapter à son rythme (pas par contrainte mais parce qu’il n’en connait pas d’autre et que de son côté elle a envie d’être avec lui et donc elle s’ajuste, tout le temps).

Recommandé.

Coyote vs. ACME, de Dave Green

Film d’animation étatsunien paru en 2026. Après des années à utiliser en vain des produits ACME pour tenter d’attraper le Bip-Bip, Vil Coyote décide d’attaquer ACME en justice pour les blessures que leurs produits défaillants lui ont infligé. Léger problème : il est un coyote qui ne parle que par pancarte interposées, et c’est une multinationale avec une armée d’avocats.

J’ai bien aimé. Les films (réussis) intégrant les toons et les humains c’est une de mes marottes (qui n’est donc pas la même chose qu’un pet peeve, merci au lecteur attentif qui a relevé ce contresens) donc le film partait gagnant, mais je trouve qu’ils réussissent à faire quelque chose avec un vrai discours : faire d’ACME qui est toujours vu en arrière plan des dessins animés une multinationale avec de vrais enjeux financiers, des pratiques douteuses et des contrats avec l’armée, c’est bien trouvé. On reprend les aspects les plus sombres de Who framed Roger Rabbit? en déplaçant le focus d’une intrigue policière et d’un méchant « individuel » vers les agissements d’une multinationale et un affrontement dans un prétoire. On quitte aussi le côté « I couldn’t do it because it wasn’t funny » de Roger Rabbit : les dysfonctionnements des produits ACME ont vraiment causé de la douleur à Vil Coyote, à la fois physique et dans son incapacité à attraper le Bip-Bip (même si ce dernier point est discutable, Vil Coyote étant comparé à Sisyphe et sa relation au Bip-Bip étant dans la fin du film montrée comme Plus Compliquée Que Ça™). Dans les petits détails rigolos, j’ai bien aimé que les différents plans par d’autres perso que Vil Coyote pour attraper/contacter le Bip Bip soient à chaque fois de mettre des graines sur la route, ie le plan le plus basique de Vil Coyote – et que ça ne marche pas du tout, montrant que le Coyote est bien un expert de son domaine.

Recommandé si vous aimez 12 angry men et Bugs bunny.

Article invité : Histoires de moine et de robot, de Becky Chambers

Une recension par Mc

Nouvelle en deux parties (ou deux nouvelles qui se suivent) de Science-Fiction, paru en 2022-2023, que j’ai lu en VF. Le détail a son importance : Le personnage principal, Frœur Dex, est non-binaire, donc le texte en VF utilise « iel » de la deuxième à la dernière page, et ce n’est même pas un sujet.

Le livre est un « buddy movie » de voyage qui suit, donc, les aventures de Frœur Dex, moine-psychologue, dans une utopie futuriste, longtemps après la sécession des robots et la transition de l’humanité à un mode de vie écolo autogéré (qui sert de toile de fond à l’intrigue). Iel traverse une crise existentielle à se demander à quoi rime sa vie, qui s’arrange en rencontrant le premier robot à vouloir croiser des humains depuis des siècles (nommé Omphale), qui a pour sa part une quête : celle de demander aux humains de quoi iels ont besoin et prendre des nouvelles.

Ça se lit très bien et plutôt vite, et j’ai bien aimé, à plusieurs titres : d’une part pour le duo Dex-Omphale qui marche plutôt bien et permet d’explorer de manière intéressante les quêtes de l’un et de l’autre; et d’autre part pour la présentation d’une utopie fonctionnelle qui, bien que située pas mal dans le futur, se base pour l’essentiel sur de l’existant, du moins techniquement (c’est le côté société, rapports humains et priorités des gens qui est alien à notre présent, pas la technologie (exception : les robots, mais qui ne sont pas vraiment dans le monde des humains)), avec un bémol sur le côté semi-religieux d’une partie de la société, que je trouve un peu étrange.

Recommandé si vous aimez les moines en crise existentielle, et les robots curieux.

La recension par Machin est disponible ici.

Notre Salut, d’Emmanuel Marre

Film français paru en 2026. Emmanuel Marre met en scène l’histoire de son arrière-grand-père Henri Marre, qui a été un fonctionnaire pétainiste convaincu, en charge de la section de Limoges du Commissariat à la Lutte contre le Chômage de l’État Français. On le voit grenouiller à Vichy pour réussir à se faire attribuer un poste, puis mettre en œuvre la politique de mise au travail dans la région qui lui est attribuée, notamment via la mise en place de camps rassemblant les étrangers qui sont envoyés au travail de façon obligatoire. On le voit aussi contribuer aux rafles des juifs et se justifier à lui-même que c’était compliqué de ne pas accepter de mettre le matériel de son commissariat à contribution, puis en fin de guerre, rejoindre Paris et des cercles patronaux et de miliciens continuant à adopter la rhétorique la plus fasciste possible à base « de purification du corps national ». Bref, c’est très clair que c’est un type absolument infâme, et on le voit aussi être une espèce de loser qui parle un langage managérial tristement actuel. C’est presque de la comédie de bureau par moment, mais on ne perd jamais de vue que le personnage est horrible, même si Swann Arlaud lui prête un charme indéniable.

C’était un film très réussi sur la Collaboration, sur les compromissions que certains n’ont pas hésité à faire pour s’assurer une place dans le nouvel ordre qu’était l’État Français. On voit dans les politiques mises en place par l’État Français des liens très clairs avec des politiques actuelles (obligation d’accepter la 3e offre d’emploi pour les chômeurs…) ou promues par des partis d’extrême-droite (préférence nationale pour les emplois…). Les choix de caméras et d’éclairage (certaines scènes ont l’air d’être tournées au smartphone avec flash allumé, même quand elles sont supposées se passer dans des soirées mondaines a priori bien éclairées) donnent un aspect documentaire (on retrouve le lien à la comédie de bureau). D’autres scènes sont saturées de grain, Henri Marre est souvent filmé en train de faire ses trucs à l’arrière-plan de scènes où des gens avec plus de pouvoir parlent ou agissent au premier plan, illustrant la petitesse du personnage.

Recommandé si vous aimez la banalité du mal et le sourire de Swann Arlaud.

Evil Dead Burn, de Sébastien Vaniček

Film d’horreur de 2025, dans la franchise Evil Dead. Joseph Price découvre dans la maison familiale une arme capable d’exorciser les démons, cachée là par son grand père.

Mais la découverte de l’arme brise le sort qui la maintenait dissimulée aux yeux des démons. Un démon va alors tuer William, le frère de Joseph, puis la veillée mortuaire va être le cadre d’un assaut des démons sur la maison, avec la possession l’un après l’autre de chacun des membres de la famille jusqu’à ce qu’il ne reste que la femme de William, Alice, pour se battre contre la malédiction.

Fort réussi ! Le synopsis est très classique, c’est un format d’home invasion, mais comme dans Vermines, Vaniček réussit bien à jouer avec son sujet. Les personnages sont bien caractérisés, personne ne fait un héros parfait. L’arrivée des démons et l’occasion de faire éclater plein de tension sous-jacente, la relation entre les frères, comment leurs parents les considèrent, la place des belles filles dans la famille… Le film est aussi assez inventif dans le gore (TW sur la mort d’un chien), il y a un côté limite grand guignol sur les déchaînements de violence déclenchée par les démons. Tout l’espace de la maison est bien exploité, de la cave au toit. Le rapport des démons au feu est exploité de façon créative, avec l’augmentation de la chaleur dans la maison, les différents incendies, la crémation, … J’ai aussi beaucoup aimé la scène où la grand-mère devient possédée, et où elle se lève dans son lit recouverte par son drap, incarnant de façon intéressante l’iconographie classique du fantôme

Recommandé.

Four Mothers, de Darren Thornton

Film irlandais de 2024, remake d’un film italien de 2008. Edward est un auteur irlandais dont le premier roman est en train d’exploser aux US. Il hésite à aller faire une tournée sur place, mais il vit avec sa mère dépendante, qu’il n’ose pas laisser seule. À l’occasion de la pride de Maspalomas, deux de ses amis, puis son psy, lui laissent la garde de leurs mères respectives. Il se retrouve donc avec à la fois la garde de quatre femmes âgées et les appels de plus en plus insistants de son agente, et tente de gérer le tout avec l’aide amusée de son ex, aide-soignant qui va bientôt quitter le pays.

Le contraste entre le style de vie qu’Edward et ses amis veulent avoir, ie les clichés de la culture gay internationale, et leur vie réelle, à prendre soin de leurs mères respectives dans une petite ville irlandaise est bien rendue. Les différentes nuances de femme âgées irlandaises même si on a moins accès à leur intériorité qu’à celle d’Edward. Les différences générationnelles (et les points de convergence) sont bien mis en scène.

Recommandé.

120 battements par minute, de Robin Campillo

Film français paru en 2017, qui parle des actions et des membres d’Act Up-Paris dans les années 90. On suit Nathan, qui rejoint l’organisation et fait la connaissance de Sean. Les deux hommes vont nouer une histoire d’amour rythmée par les actions d’Act Up (die-in, distributions de moyens de prévention dans les lycées, intrusion dans les locaux de laboratoires pharmaceutiques, discussions animées dans les réunions hebdomadaires d’organisation, …) et la dégradation de l’état de santé de Sean, séropositif.

Le film est très beau, il réussit bien à montrer la lutte, dans ses côtés durs comme ses côtés festifs, les discussions (et les tensions) internes à Act Up sur le niveau de radicalité, les échanges qu’il faut avoir ou non avec les autorités, les laboratoires… L’histoire d’amour entre Sean et Nathan est aussi mise en scène de manière crédible – et les morts de Sean, et de Jérémy, un autre militant, sont particulièrement marquantes. On voit quelques scènes de vies de Nathan et Sean en dehors d’Act Up, qui développent un peu leur relation, mais l’essentiel du film est centré sur leur présence dans l’organisation – et on voit aussi le point de vue de quelques autres militants.

Recommandé.