Archives par mot-clé : recommandé

Small Prophets, de Mackenzie Crook

Série britannique parue en 2026. Michael Sleep travaille dans un magasin de bricolage. Il ne s’est jamais remis de la disparition inexpliquée de sa compagne il y a 7 ans. Il va rendre tous les jours visites à son père dans sa maison de retraite. Un jour, ce dernier lui transmet une recette pour créer des homonculi, des esprits prophétiques qui peuvent répondre à n’importe quelle question. Michael va mettre en application la recette dans son abri de jardin, sous le regard inquisiteur de ses voisins et avec l’aide d’une de ses collègues.

C’était très cool ! La série ne dure que 6 épisodes (mais une S2 a été annoncée), donc ça part pas dans 5000 directions, mais pour autant la question de la création des homonculi n’est pas le seul focus de la série : c’est juste un moyen pour Michael de répondre à une question, mais on se concentre tout autant sur ses relations avec ses collègues, sur les obsessions de son voisin psychorigide, sur le quotidien de son père dans sa maison de retraite. Kudos a la série pour mettre en scène la relation entre Michael et Kacey comme exclusivement amicale. Les personnages secondaires sont tous très réussis et le tout fait très très anglais dans la vibe.

Recommandé.

Une toute petite fissure, de Claire Griois

Roman français paru en 2026. Lola a 27 ans. Lors de vacances à la mer avec son compagnon Malo, sa hanche se casse, inexplicablement. Elle se retrouve clouée dans son appartement, perdue dans une errance médicale. Malo ne supporte pas l’immobilité. Il quitte Lola, qui se retrouve à devoir processer une rupture en plus de ses complications médicales.

J’ai beaucoup aimé l’écriture. La focalisation interne réussit bien à faire adopter le point de vue de Lola. On voit comment le handicap impacte son regard sur elle-même et son estime de soi, comment elle prend soudainement conscience de tout ce qu’il n’est pas possible de faire avec une hanche en vrac. L’errance médicale est bien retranscrite, avec des médecins qui sont incapable de lui donner un diagnostic, voire qui lui expliquent que sa fracture n’a pas pu arriver telle qu’elle la décrit.
L’autre gros sujet c’est évidemment la relation entre Malo et Lola, à la fois la disparition progressive de Malo suite au handicap de Lola (qui illustre cette charmante statistique issue d’une étude étatsunienne sur des cas de maladies graves dans des couples hétéros : environ 20,8 % des couples se séparent lorsque la femme est malade, contre 2,9 % lorsque c’est l’homme), et aussi la levée progressive du voile sur comment s’est déroulée leur relation jusqu’à l’accident. Je trouve cette partie vraiment réussie, parce que la relation est montrée comme problématique, mais de façon assez originale : Malo n’a rien de maléfique ou malintentionné, mais il est juste toujours à 200%, forçant Lola à s’adapter à son rythme (pas par contrainte mais parce qu’il n’en connait pas d’autre et que de son côté elle a envie d’être avec lui et donc elle s’ajuste, tout le temps).

Recommandé.

Coyote vs. ACME, de Dave Green

Film d’animation étatsunien paru en 2026. Après des années à utiliser en vain des produits ACME pour tenter d’attraper le Bip-Bip, Vil Coyote décide d’attaquer ACME en justice pour les blessures que leurs produits défaillants lui ont infligé. Léger problème : il est un coyote qui ne parle que par pancarte interposées, et c’est une multinationale avec une armée d’avocats.

J’ai bien aimé. Les films (réussis) intégrant les toons et les humains c’est une de mes marottes (qui n’est donc pas la même chose qu’un pet peeve, merci au lecteur attentif qui a relevé ce contresens) donc le film partait gagnant, mais je trouve qu’ils réussissent à faire quelque chose avec un vrai discours : faire d’ACME qui est toujours vu en arrière plan des dessins animés une multinationale avec de vrais enjeux financiers, des pratiques douteuses et des contrats avec l’armée, c’est bien trouvé. On reprend les aspects les plus sombres de Who framed Roger Rabbit? en déplaçant le focus d’une intrigue policière et d’un méchant « individuel » vers les agissements d’une multinationale et un affrontement dans un prétoire. On quitte aussi le côté « I couldn’t do it because it wasn’t funny » de Roger Rabbit : les dysfonctionnements des produits ACME ont vraiment causé de la douleur à Vil Coyote, à la fois physique et dans son incapacité à attraper le Bip-Bip (même si ce dernier point est discutable, Vil Coyote étant comparé à Sisyphe et sa relation au Bip-Bip étant dans la fin du film montrée comme Plus Compliquée Que Ça™). Dans les petits détails rigolos, j’ai bien aimé que les différents plans par d’autres perso que Vil Coyote pour attraper/contacter le Bip Bip soient à chaque fois de mettre des graines sur la route, ie le plan le plus basique de Vil Coyote – et que ça ne marche pas du tout, montrant que le Coyote est bien un expert de son domaine.

Recommandé si vous aimez 12 angry men et Bugs bunny.

Article invité : Histoires de moine et de robot, de Becky Chambers

Une recension par Mc

Nouvelle en deux parties (ou deux nouvelles qui se suivent) de Science-Fiction, paru en 2022-2023, que j’ai lu en VF. Le détail a son importance : Le personnage principal, Frœur Dex, est non-binaire, donc le texte en VF utilise « iel » de la deuxième à la dernière page, et ce n’est même pas un sujet.

Le livre est un « buddy movie » de voyage qui suit, donc, les aventures de Frœur Dex, moine-psychologue, dans une utopie futuriste, longtemps après la sécession des robots et la transition de l’humanité à un mode de vie écolo autogéré (qui sert de toile de fond à l’intrigue). Iel traverse une crise existentielle à se demander à quoi rime sa vie, qui s’arrange en rencontrant le premier robot à vouloir croiser des humains depuis des siècles (nommé Omphale), qui a pour sa part une quête : celle de demander aux humains de quoi iels ont besoin et prendre des nouvelles.

Ça se lit très bien et plutôt vite, et j’ai bien aimé, à plusieurs titres : d’une part pour le duo Dex-Omphale qui marche plutôt bien et permet d’explorer de manière intéressante les quêtes de l’un et de l’autre; et d’autre part pour la présentation d’une utopie fonctionnelle qui, bien que située pas mal dans le futur, se base pour l’essentiel sur de l’existant, du moins techniquement (c’est le côté société, rapports humains et priorités des gens qui est alien à notre présent, pas la technologie (exception : les robots, mais qui ne sont pas vraiment dans le monde des humains)), avec un bémol sur le côté semi-religieux d’une partie de la société, que je trouve un peu étrange.

Recommandé si vous aimez les moines en crise existentielle, et les robots curieux.

La recension par Machin est disponible ici.

Notre Salut, d’Emmanuel Marre

Film français paru en 2026. Emmanuel Marre met en scène l’histoire de son arrière-grand-père Henri Marre, qui a été un fonctionnaire pétainiste convaincu, en charge de la section de Limoges du Commissariat à la Lutte contre le Chômage de l’État Français. On le voit grenouiller à Vichy pour réussir à se faire attribuer un poste, puis mettre en œuvre la politique de mise au travail dans la région qui lui est attribuée, notamment via la mise en place de camps rassemblant les étrangers qui sont envoyés au travail de façon obligatoire. On le voit aussi contribuer aux rafles des juifs et se justifier à lui-même que c’était compliqué de ne pas accepter de mettre le matériel de son commissariat à contribution, puis en fin de guerre, rejoindre Paris et des cercles patronaux et de miliciens continuant à adopter la rhétorique la plus fasciste possible à base « de purification du corps national ». Bref, c’est très clair que c’est un type absolument infâme, et on le voit aussi être une espèce de loser qui parle un langage managérial tristement actuel. C’est presque de la comédie de bureau par moment, mais on ne perd jamais de vue que le personnage est horrible, même si Swann Arlaud lui prête un charme indéniable.

C’était un film très réussi sur la Collaboration, sur les compromissions que certains n’ont pas hésité à faire pour s’assurer une place dans le nouvel ordre qu’était l’État Français. On voit dans les politiques mises en place par l’État Français des liens très clairs avec des politiques actuelles (obligation d’accepter la 3e offre d’emploi pour les chômeurs…) ou promues par des partis d’extrême-droite (préférence nationale pour les emplois…). Les choix de caméras et d’éclairage (certaines scènes ont l’air d’être tournées au smartphone avec flash allumé, même quand elles sont supposées se passer dans des soirées mondaines a priori bien éclairées) donnent un aspect documentaire (on retrouve le lien à la comédie de bureau). D’autres scènes sont saturées de grain, Henri Marre est souvent filmé en train de faire ses trucs à l’arrière-plan de scènes où des gens avec plus de pouvoir parlent ou agissent au premier plan, illustrant la petitesse du personnage.

Recommandé si vous aimez la banalité du mal et le sourire de Swann Arlaud.

Evil Dead Burn, de Sébastien Vaniček

Film d’horreur de 2025, dans la franchise Evil Dead. Joseph Price découvre dans la maison familiale une arme capable d’exorciser les démons, cachée là par son grand père.

Mais la découverte de l’arme brise le sort qui la maintenait dissimulée aux yeux des démons. Un démon va alors tuer William, le frère de Joseph, puis la veillée mortuaire va être le cadre d’un assaut des démons sur la maison, avec la possession l’un après l’autre de chacun des membres de la famille jusqu’à ce qu’il ne reste que la femme de William, Alice, pour se battre contre la malédiction.

Fort réussi ! Le synopsis est très classique, c’est un format d’home invasion, mais comme dans Vermines, Vaniček réussit bien à jouer avec son sujet. Les personnages sont bien caractérisés, personne ne fait un héros parfait. L’arrivée des démons et l’occasion de faire éclater plein de tension sous-jacente, la relation entre les frères, comment leurs parents les considèrent, la place des belles filles dans la famille… Le film est aussi assez inventif dans le gore (TW sur la mort d’un chien), il y a un côté limite grand guignol sur les déchaînements de violence déclenchée par les démons. Tout l’espace de la maison est bien exploité, de la cave au toit. Le rapport des démons au feu est exploité de façon créative, avec l’augmentation de la chaleur dans la maison, les différents incendies, la crémation, … J’ai aussi beaucoup aimé la scène où la grand-mère devient possédée, et où elle se lève dans son lit recouverte par son drap, incarnant de façon intéressante l’iconographie classique du fantôme

Recommandé.

Four Mothers, de Darren Thornton

Film irlandais de 2024, remake d’un film italien de 2008. Edward est un auteur irlandais dont le premier roman est en train d’exploser aux US. Il hésite à aller faire une tournée sur place, mais il vit avec sa mère dépendante, qu’il n’ose pas laisser seule. À l’occasion de la pride de Maspalomas, deux de ses amis, puis son psy, lui laissent la garde de leurs mères respectives. Il se retrouve donc avec à la fois la garde de quatre femmes âgées et les appels de plus en plus insistants de son agente, et tente de gérer le tout avec l’aide amusée de son ex, aide-soignant qui va bientôt quitter le pays.

Le contraste entre le style de vie qu’Edward et ses amis veulent avoir, ie les clichés de la culture gay internationale, et leur vie réelle, à prendre soin de leurs mères respectives dans une petite ville irlandaise est bien rendue. Les différentes nuances de femme âgées irlandaises même si on a moins accès à leur intériorité qu’à celle d’Edward. Les différences générationnelles (et les points de convergence) sont bien mis en scène.

Recommandé.

120 battements par minute, de Robin Campillo

Film français paru en 2017, qui parle des actions et des membres d’Act Up-Paris dans les années 90. On suit Nathan, qui rejoint l’organisation et fait la connaissance de Sean. Les deux hommes vont nouer une histoire d’amour rythmée par les actions d’Act Up (die-in, distributions de moyens de prévention dans les lycées, intrusion dans les locaux de laboratoires pharmaceutiques, discussions animées dans les réunions hebdomadaires d’organisation, …) et la dégradation de l’état de santé de Sean, séropositif.

Le film est très beau, il réussit bien à montrer la lutte, dans ses côtés durs comme ses côtés festifs, les discussions (et les tensions) internes à Act Up sur le niveau de radicalité, les échanges qu’il faut avoir ou non avec les autorités, les laboratoires… L’histoire d’amour entre Sean et Nathan est aussi mise en scène de manière crédible – et les morts de Sean, et de Jérémy, un autre militant, sont particulièrement marquantes. On voit quelques scènes de vies de Nathan et Sean en dehors d’Act Up, qui développent un peu leur relation, mais l’essentiel du film est centré sur leur présence dans l’organisation – et on voit aussi le point de vue de quelques autres militants.

Recommandé.

Article invité : The Years, de Virginia Woolf

This one has been a long time coming! The Years m’a donné du fil à retordre, interrompu par la fatigue de la fin d’année, l’été, l’envie de lire des romans un peu plus simples… Finalement, comme les précédents, toute la difficulté s’envole dans les derniers chapitres que j’ai lus d’un coup, emportée par les tourbillons de l’écriture de Woolf.

‘A deep murmur sang in her ears—the land itself, singing to itself, a chorus, alone. She lay there listening. She was happy, completely. Time had ceased.’

C’est le dernier roman paru du vivant de Woolf, intrinsèquement lié à l’essai Three Guineas ; l’idée initiale était d’écrire un essai-fiction, une œuvre qui croiserait les genres en illustrant par la fiction les propos de l’essai. Finalement Woolf sépare ses deux idées, et publie en 1937 cette fresque familiale qui raconte l’histoire des Pargiters entre 1880 et 1937. Chaque chapitre se situe dans une nouvelle année, avec des ellipses plus ou moins étendues, et on suit toute une fratrie et leurs cousins. Le roman explore des instants de vie, des petits moments dont certains auront des résonances tout au long de la vie des protagonistes, plutôt que les moments extraordinaires : on ne voit rien du mariage de Kitty, de l’expérience de North à la guerre ou de Martin en Inde, rien non plus des voyages d’Eleanor. En revanche, on est témoins du mini crush de Kitty pour ce garçon auquel elle repensera toute sa vie, car il représente ce qu’elle aurait finalement souhaité : une vie loin des mondanités et de la ville, plus proche de la nature, où elle se sentirait plus à sa place. On ne voit pas Rose dans ses combats féministes, décrits en creux par ses frères et sœurs, ni son passage en prison, mais on assiste à l’agression dont elle est victime enfant lorsqu’un homme s’exhibe devant elle alors qu’elle s’est faufilée hors de la maison un soir. En fait, Woolf nous raconte très peu des moments les plus durs qu’ils et elles vivent, même si on peut lire certaines choses entre les lignes (je me suis demandé si Rose avait fait une tentative de suicide par exemple, sans que la réponse m’apparaisse clairement), à l’exception peut-être de la mort et de l’enterrement de leur mère, au début du roman. Mais même cette scène est vue par le prisme de Delia, une des filles, qui peine à ressentir une véritable émotion après les années de maladie de sa mère, dont elle a finalement déjà partiellement fait le deuil.

‘I wish I hadn’t quarrelled so much with my mother, she thought, overcome with a sudden sense of the passage of time and its tragedy. Then the music changed.’

The Years s’intéresse à la construction de l’être, à la vieillesse, à la place de ses personnages dans la société (notamment des femmes, et c’est là qu’on lit le lien avec Three Guineas). Après la lecture d’Orlando, de The Waves et de To the Lighthouse, il apparaît presque comme une synthèse : on retrouve Londres et ses scènes de société, la longue fresque du temps qui passe, de l’enfance à la vieillesse, et les réflexions sur ce que nos choix de vie disent de nous mais aussi sur comment ils nous contraignent. Si Woolf va moins loin sur certains thèmes (la mort et le deuil, notamment), c’est sur le thème de l’évolution vers la vieillesse que ce roman m’a marquée. Eleanor, l’aînée de la fratrie, jamais mariée, dévouée à s’occuper de son père, aurait pu vivre une vie empreinte de regret ; pourtant, si autour de 45 ans elle exprime une certaine mélancolie face à la vie familiale de son frère Morris, elle s’épanouit dans ses activités philanthropiques puis dans une frénésie de voyages et d’aventures sur toute la deuxième partie de sa vie, lorsqu’elle est libérée de ses devoirs familiaux et du poids de la société. Elle accepte sa vie et s’accepte elle-même dans une évolution intérieure touchante et, fait rare chez Woolf, empreinte d’espoir (mais pas tout à fait exempte de nostalgie pour autant).

‘There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves.’

Côté commentaire social, Woolf distille plein de petits éléments. Lorsque Kitty va à l’opéra, richement habillée, elle songe au rôle des vêtements dans le positionnement social, sur le fait de se sentir ou non à sa place dans un cadre ou un autre (thématique déjà abordée dans Orlando). Cette scène était d’ailleurs particulièrement juste, décrivant cette longue soirée où l’esprit vagabonde, la musique nous fait replonger dans les souvenirs et l’introspection. Kitty, toujours, alors qu’elle se fait l’hôtesse d’un dîner de la haute société, se sait à sa place par la position que lui confère son mariage, mais se sent en léger décalage, consciente de son ignorance lorsqu’elle ne réalise pas que telle phrase est en fait une citation, et répond naïvement. Elle trouve les préoccupation de ses invitées futiles, mais admire néanmoins leur courage et leur talent social. Enfin, on observe un brin de la société changeante à travers le personnage de Crosby, domestique de la famille Pargiter jusqu’à la vente de la maison familiale : cette vieille femme qui exprime ses émotions avec bien plus de sincérité et de facilité que les enfants de la famille (bourgeoise, de toute évidence), fait honte à Eleanor lorsqu’elle réalise qu’elle a vécu pendant 40 ans dans ce petit sous-sol sombre.

‘We’re all afraid of each other, he thought; afraid of what? Of criticism; of laughter; of people who think differently… ‘

The Years nous fait parfois osciller entre la peur de la solitude et l’inconfort de l’interaction humaine : beaucoup de personnages peuvent sembler seuls (tels Sara, la cousine handicapée et neuroatypique, qui vit dans une certaine pauvreté, ou Martin, éternel bachelor sans grands attachements sociaux), et pourtant leurs rencontres sont teintées d’une certaine gêne et d’une difficulté à se parler. Pourtant, au fil des 55 ans que dure le roman, on comprend qu’une véritable affection les lie. Sara représente d’ailleurs une sorte de sortie de la norme, à qui il est parfois plus facile de parler car elle-même dit plus spontanément ce qu’elle a sur le cœur. Plusieurs personnages, dont North, l’un des représentants de la génération suivante, tissent avec elle une relation forte (peut-être car il a moins peur d’elle que d’autres)… Mais, comme il le réalise dans le dernier chapitre, on a tous peur des autres. Cette longue dernière scène de la fête est magistrale : tous nos personnages sont réunis, et Virginia Woolf nous entraîne dans le flot de plus en plus fluide de leur intériorité. Leur inconfort et leur grande familiarité se mêlent d’une façon qui dessine parfaitement les grandes réunions familiales : on se connaît, on se chamaille, et on se sent pourtant par moments terriblement seuls. Après une longue soirée (et nuit) de festivités, de danse et de discussions interrompues et mélangées, les sentiments sont bien plus à nu et on sent une espèce d’euphorie mêlée de mélancolie face à ce temps passé ensemble. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai ressenti : car les émotions que Woolf fait naître sur le papier ne sont sans doute pas exactement les miennes, et pourtant j’ai si souvent l’impression de m’y reconnaître avec une justesse frappante…

‘Millions of things came back to her. Atoms danced apart and massed themselves. But how did they compose what people called a life?’

Niveau style, le roman est moins poétique et évocateur que The Waves, plus simple aussi que To the Lighthouse, mais je crois qu’il n’a rien à leur envier en terme de contenu (et, évidemment, la prose reste magnifique). Tout ceci me donne d’ailleurs envie de le relire, pour mieux y déceler tout ce que Woolf glisse entre les lignes.

Juste une illusion, d’Olivier Nakache et Éric Toledano

Film français paru en 2026. En 1985, Vincent a 13 ans. Il prépare sa barmitsva, traîne avec ses copains dans un vidéoclub, et tombe amoureux de sa camarade de classe avec qui il doit préparer un exposé. En parallèle, son père cache à ses enfants qu’il a perdu son emploi, sa mère passe une certification à l’utilisation de l’informatique et son frère revend des bootlegs de concerts de new wave.

C’était assez réussi. Il y a évidemment tout le côté « on replonge dans la France des années 80 » qui est assez réussi (mais qui devient la tarte à la crème de pas mal d’œuvres ces temps-ci), avec un léger point sur le fait qu’on est sur une famille (inspirée de celle des réalisateurs) de juifs séfarades qui viennent du Maroc et de l’Algérie (mais bon ça reste un peu en arrière plan, c’est pas un film ni sur la judéité ni sur l’immigration, tout le monde a un white passing). Les personnages sont tous bien réussis : le père notamment qui est à la fois touchant dans ses angoisses du chômage et son rapport à ses enfants et qui est un sacré idiot sexiste qui n’en fout pas une à la maison, le grand frère qui d’abord est en opposition frontale avec le héros avant de prendre plus une posture de mentor, le love interest qui veut faire chier les parents. Film très masculin par contre, vu que les deux seules femmes sont la mère et le love interest (en même temps, film sur un gamin de 13 ans dans les années 80, pas surprenant).

Très bonne bande son avec pas mal de morceaux « marqueurs de l’époques », complémentés de morceaux au piano de Gogo Penguin qui eux sont des années 2020.

Recommandé.