Article-invité : Des Paillettes sur le compost, de Myriam Bahaffou

Bon, je ne sais pas si j’ai bien compris les messages féministes de ce livre en acceptant de faire un article pour Machin qui avait la flemme de le faire lui-même, mais passons.

J’ai bien aimé l’essai, que j’ai trouvé agréable et pas trop compliqué à lire (y compris dans un environnement empli de distractions grotesques), sans qu’il soit simpliste pour autant. Les sujets sont traités, pour la plupart, avec le bon degré de profondeur par rapport à ce que je connaissais des éco-féminismes avant ma lecture, et avec pas mal de références pour aller plus loin.

Sans surprise ce sont les chapitres sur le véganisme et notre rapport aux animaux qui m’ont le plus convaincue. Sur le véganisme, l’autrice appelle à ne pas réduire le discours à une question de consommation, ni d’ailleurs à en faire une question morale bourgeoise et blanche uniquement (ce que j’ai tendance, par provocation, à faire, et je reste convaincue que la question morale est importante). Elle ne souscrit pas pour autant à l’idée d’absoudre l’éleveur qui ferait l’effort d’offrir de moins mauvaises conditions (de vie, parce que de mort, vous savez ce que j’en pense) à ses animaux, ou de considérer que les pauvres n’ont aucune responsabilité dans le système carniste. Elle nous invite donc à penser le véganisme comme un véritable changement de paradigme et de rapport aux animaux (ce que, cela dit, plein de vegans font déjà d’après moi), dans une réflexion intersectionnelle et pragmatique qui mêle les enjeux de classe, de race, de genre et d’antispécisme. Ça rejoint aussi une discussion récente avec une amie qui nous expliquait que notre système agroalimentaire n’est absolument pas capable de soutenir une alimentation végétale pour la totalité de la population. Autrement dit, on ne peut pas promouvoir le véganisme sans réflexion concrète sur les changements à apporter à ce système pour que ce soit effectivement possible.

Le deuxième chapitre sur le sujet est plus intéressant à mes yeux car plus côté philo que côté militantisme : elle revient sur les thèses éculées de différence essentielle entre les humains et les autres animaux, et de vie consciente d’un côté et instinctive de l’autre. J’ai notamment beaucoup aimé ce qu’elle dit sur l’instinct : les animaux non-humains s’adaptent à nous, à ce qu’on leur impose, « inventent de multiples formes de survie » et font de fait évoluer leur instinct qui n’est donc pas un jeu immuable de réactions aux conditions extérieures. Je suis aussi d’accord avec l’autrice quand elle affirme que voir les animaux non-humains comme des êtres purs à protéger n’est pas pertinent, et que c’est une façon de s’affranchir de la question compliquée : qu’est-ce qu’on fait, à ce stade, de toutes ces espèces qu’on a domestiquées, sélectionnées, forcées à évoluer selon nos « besoins » ou plutôt nos envies ? Impossible d’ignorer que nos rapports aux animaux sont faits d’histoires mêlées de violence, d’exploitation, d’essentialisation, mais aussi d’amitié. Je trouve cette perspective intéressante car elle fait écho à ce que je pense déjà, par exemple, de mes rapports à mon chat ou aux chevaux que j’aimerais encore côtoyer même si je dois renoncer à l’équitation traditionnelle que j’ai connue jusqu’à mes 20 ans. Pour ma part, je résume donc les choses ainsi : c’est évidemment complexe de déterminer concrètement comment mettre fin, sur le long terme et à grande échelle, à des siècles de domination et d’exploitation et ce serait simpliste et malhonnête de dire le contraire. En revanche, là tout de suite, c’est assez simple de décider de cesser de massacrer des animaux pour le plaisir d’un repas.

Le reste de l’essai m’a moins marqué, même s’il évoque plein d’éléments intéressants. J’ai notamment apprécié la partie sur les espaces en non-mixité et tout ce qu’ils ouvrent comme possibilités. Ce qui a vraiment particulièrement résonné pour moi, c’est quand l’autrice dit avec franchise que dans une situation où des hommes cis sont présents, elle a toujours le réflexe de les laisser prendre en charge « le moindre travail manuel », car elle se sent incompétente et maladroite, et que même avec des hommes bienveillants elle n’arrive pas à s’autoriser à apprendre. J’ai aussi apprécié qu’elle s’élève contre l’idée qui oppose de manière essentialisante les hommes destructeurs et les femmes pacifistes. Je reste convaincue que le système patriarcal, le capitalisme et le spécisme sont liés notamment par leur volonté de domination et d’exploitation (des corps, des terres, des ressources…), et que ce n’est pas du tout anodin que la majorité des chasseurs soit des hommes ou que plus de femmes deviennent végétariennes… mais les idées bullshit de féminin sacré et d’innocence féminine me tenaient jusqu’ici un peu éloignée de l’écoféminisme et je suis donc contente que cet essai m’ait proposé une perspective plus nuancée.

L’essai a aussi quelques défauts, par ailleurs. Certains chapitres présentent des expériences personnelles qui font réfléchir, mais qui sont un peu aveugles à certains biais ou privilèges (par exemple sur la question de la performance de genre et de la beauté, où Myriam Bahaffou n’écrit clairement pas « de chez les moches »). Je passe sur le chapitre sur l’astrologie qui ne m’a pas tellement convaincue de la pertinence de la « place des spiritualités » dans les écoféminismes : ne pas mépriser leur place historique, oui ; ne pas mépriser non plus les émerveillements quotidiens et émotions intenses que notre planète, ses paysages et ses habitant·es peuvent créer, oui aussi. La spiritualité peut représenter un refuge, mais je trouve un peu dangereux de lui laisser une trop grande place dans ce qui est, pour moi, une lutte acharnée pour la survie. Enfin, je trouve aussi le dernier chapitre sur l’écoféminisme et l’État un peu mince : on entre dans les questions de stratégie d’un mouvement, de sa radicalité qui n’est – d’après l’autrice – que peu compatible avec l’accession au poste de député par exemple. Tout ce qu’elle dit est assez juste mais à mes yeux pas super utile pour avancer : oui, Sandrine Rousseau qui félicite Valérie Pécresse c’est pas un move que je soutiens, mais elle reste l’une des voix les plus radicales qu’on entend sur ces sujets, et je pense qu’elle participe à ré-élargir la fenêtre d’Overton un peu à gauche (ou du moins elle s’accroche et en ralentit un peu le mouvement vers la droite). Bref, une fois qu’on a dit que révolution et gouvernement ne sont pas compatibles, que fait-on ? Myriam Bahaffou propose quand même quelques bases telles que le définancement de la police ou « l’arrêt pur et simple de la propagande des lobbys de la viande et du lait » pour créer un « écoféminisme de gouvernement » plus solide que les mesures proposées actuellement. Et elle clôture son essai en évoquant des « guerrières éco-féministes », ce qui, comme elle, me parle plus que de briser le plafond de verre sans remettre en jeu le système.

Merci à Machin, Marion et Béné, nos échanges et vos avis ont nourri cet article !

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