Archives par mot-clé : sociologie

Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Lowenhaupt Tsing

Ce n’est pas un champignon atomique, comme le titre pourrait le laisser croire. En fait, le titre est tout sauf clair. Le sous-titre, De la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme est déjà un peu plus explicite, mais pas beaucoup.

Il s’agit donc d’un essai sous une forme intéressante (de courts chapitre, à la limite d’une écriture par fragments par moment), parlant des matsutake, des champignons très prisés au Japon mais qui n’y poussent presque plus. Le livre explore l’écologie des matsutake, les communautés qu’ils forment avec certains arbres (des chênes, des pins), dans des environnements qui ont subi des perturbations humaines. Les questions écologiques sont intéressantes en soi, mais l’essai ne s’y restreint pas, s’intéressant aux trajectoires des forêts perturbées pour voir ce qui a permis de développer un terrain propice aux matsutakes (ou de le faire disparaître), et comment l’Humanité remodèle fortement des forêts, gérées selon des préceptes empiriques, des impératifs de rentabilité, des idées de ce à quoi devrait ressembler une forêt idéale… Et le livre parle aussi de comment les matsutake s’insèrent dans le capitalisme, en tant que produit prisé au Japon mais se développant ailleurs, et surtout en tant que produit que l’on ne sait pas cultiver de façon industrielle : l’insertion des matsutake dans des circuits capitalistes nécessite des travailleu⋅r⋅se⋅s indépendants qui vont à la cueillette aux champignons dans des forêts publiques ou privées, aux US, en Chine, au Japon, en Finlande, forêts qui sont gérées selon des impératifs qui n’ont rien à voir avec les besoins des matsutakes ou des cueilleu⋅se⋅r⋅s… Anna Lowenhaupt Tsing parle d’un capitalisme de captation pour décrire la façon dont des champignons sauvages, la gestion des forêts et le travail précaire, indépendant et individuel des cueilleu⋅se⋅r⋅s est intégré dans des chaînes de valeur standardisées et mondialisées, et le fait  ce genre d’activités précaires intégrées au capitalisme qui se développent dans les « ruines du capitalisme » (ici, les anciennes forêts de production de bois, laissées à l’abandon par des délocalisations dans des pays plus profitables ou rendues inexploitables par une gestion défaillante qui les a épuisées) tendent à devenir la norme du capitalisme plutôt qu’un phénomène périphérique.

Globalement le sujet est très intéressant, après y’a plusieurs passages où je trouve que l’autrice développe des concepts qui restent un peu théoriques, voire limite verbieux. J’aurais voulu plus de développement sur le capitalisme de captation et ses implications à la place.

Quinze Promenades Sociologiques, des Pinçon-Charlot

Un livre décrivant 15 itinéraires pédestres dans les quartiers parisiens, en analysant avec un angle sociologique l’espace, le bâti, l’histoire des lieux, les populations, les activités. C’est intéressant mais je suis assez dubitatif surle fait que le texte imprimé était la bonne forme pour cet exercice. Les photos d’illustration sont petites et en noir et plan, on a parfois du mal à comprendre le sens de la marche sur la carte au début de chaque chapitre. Je pense qu’un hypertexte aurait été plus adapté.

Le Squat : problème social ou lieu d’émancipation ?, de Florence Bouillon

Transcrit d’une conférence sur le sujet donné en 2010. Court et intéressant, parle de la perception des squats par les riverain⋅e⋅s, par les autorités (et notamment le traitement totalement défavorable qui leur est fait par la justice qui fait toujours primer le droit à la propriété sur le droit au logement, réclamant parfois des indemnités pharaoniques aux squatteureuses), et de la perception des squats par les squatteureuses, qui à la fois vivent dans une incertitude sur leur possibilité de rester et pour combien de temps qui a de fortes conséquences psychologiques, mais qui aussi par rapport aux foyers ou à d’autre types de logements qui leur sont accessibles, peuvent revendiquer un « chez soi » qu’els peuvent aménager et améliorer comme els l’entendent.

Retour à Reims, de Didier Eribon

Un livre que le sociologue a écrit à la mort de son père, revenant sur la façon dont il s’était totalement éloigné de sa famille, appartenant aux classes populaires en même temps qu’il montait dans l’échelle sociale et revendiquait son homosexualité. Éribon revient sur son parcours en analysant les rapports de classe, les attachements politiques des classes populaires au Parti Communiste puis au FN, les habitus de classe. C’est passionnant, truffé de référence, intellectuellement stimulant. C’était le livre idéal à faire lire à mon père pour discuter des notions de sociologie qui m’intéressait. Sauf que mon père est mort pendant que je lisais ce bouquin, qui a pris du coup une résonance particulière et douloureuse pour moi. Mon rapport à mon père n’était absolument pas le rapport d’opposition de Didier Eribon au sien, je me suis construit avec mon père comme une référence sur beaucoup de points, mais les questions d’habitus de classe trouvent un fort écho.