Archives du mot-clé Oh bon sang un article de fond !

Double ration de merde. C’est ça la République.

On vit vraiment une période merveilleuse, non ?

En plus de voir un parti fasciste, raciste, sexiste, homophobe et qui n’est pas Les Républicains au second tour de la présidentielle, il faut en plus se taper Manuel Valls se permettant de donner des leçons d’antifascisme dans les médias, lui qui a tout fait pour imposer ces thématiques dans le débat public (« Les Rroms n’ont pas vocation à rester en France », vous vous rappelez ?) et permettre le plus de dérives sécuritaires à l’État (eh oui, on est toujours en État d’urgence, 535 jours and counting). Je passerais bien 5 copies doubles à vous expliquer pourquoi Manuel Valls devrait être exilé à Clipperton (et encore, ça précipiterait probablement la constitution d’un black block de fous masqués), mais ce serait encore lui faire trop d’honneurs.

On a donc la possibilité au second tour de voter pour un pur produit du système (oui Manu, quand on a fait Science-Po, l’ENA, une banque d’affaire et qu’on a eu un portefeuille ministériel, on est l’incarnation même du système élitiste français, n’en déplaise à tes conseiller⋅e⋅s en communication) ou de choisir une des nuances de l’abstention (blanc, nul, néant, je vous laisse choisir, le résultat est le même). Je précise au cas où : voter Le Pen ce n’est pas un choix, c’est une erreur magistrale (si vous êtes pauvre, parce que ça va durement vous retomber dessus, vous avez tout à y perdre) ou l’expression de votre dégueulasserie profonde si vous savez ce que vous faites.

Bref, on a donc un repoussoir moral bien pratique pour balayer sous le tapis tous les défauts de l’autre option de la pseudo-alternative, tellement sûr de gagner qu’il a visiblement décidé de lâcher un peu trop tôt le masque de gendre idéal cachant son vide sidéral, et qu’il fait visiblement campagne pour perdre. C’est un sale type imbu de lui-même, pas capable pour un sou de comprendre que la question dépasse un peu sa petite personne et ses calculs politiciens à deux balles et d’appeler sérieusement à une union contre le fascisme (non je ne vais pas utiliser le terme de Front Républicain parce que justement le Front Républicain c’est utilisé pour aligner tout le monde derrière le sale type en pole position, aussi dégueulasses que soient ses idées tant que c’est pas nominalement le FN, et chacun⋅e est prié⋅e de fermer sa gueule et de remercier. C’est ce que veut Macron, et très peu pour moi).
Les gouvernements PS et LR (ou autres acronymes) qui se sont succédé ces dernières décennies ont tout fait pour reprendre les thèmes du FN, sa rhétorique, casser les forces d’opposition de gauche, détruire les logiques de solidarité (le délit de solidarité avec les migrants, par exemple), faire rentrer toujours plus de domaines dans la logique de marché et renforcer l’appareil sécuritaire. Ils ont œuvré à l’acceptabilité du FN dès que possible pour y récolter des profits électoraux à court terme (ce qui d’ailleurs montre bien que le FN ne va pas améliorer la situation des classes populaires : si c’est l’imitation low-key du FN qui fait qu’on en est là en terme de situation sociale pourrie, ce n’est pas l’application plus intense du même programme qui va améliorer quoi que ce soit).

Néanmoins, aussi détestable que soit l’arrogance d’Emmanuel Macron, et aussi jouissive que soit l’idée de le voir perdre, il ne faut pas perdre de vue le fait que le voir perdre c’est voir gagner le FN (à moins bien sûr de prendre au sérieux l’injonction « La présidentielle n’aura pas lieu » et de lancer l’insurrection le 7 mai vers 19h45, mais je n’ai tristement pas l’impression que ce soit d’actualité. Si je me trompe, ajoutez moi sur la mailing-list [Grand Soir], merci d’avance). Et voir gagner le FN, c’est aller plus loin et plus vite encore qu’actuellement dans les politiques sécuritaires, la xénophobie, la légitimation des violences policières, la casse sociale. C’est se compliquer encore considérablement la lutte.

Si on n’a rien à gagner avec Macron, on a tout à perdre avec Le Pen.

Après, résumer la politique au cirque présidentiel et à sa mise en scène à grands flonflons médiatiques, c’est un peu court (même si hélas, ce cirque est suivi d’effets). Il y a des législatives derrière, et plus important que l’action le jour de l’élection il y a le militantisme, les actions et les discussions en amont pour rendre visible les idées et les forces de gauche dans le débat public. Il y a les manifestations, l’éducation populaire, les réseaux de solidarité, il y a plein de formes que votre action peut prendre en dehors du vote. Faut pas perdre de vue que même si c’est pas trop la tendance actuellement, un⋅e président⋅e ça se destitue, et un régime oppressif ça se renverse (pour rappel, l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », même si de nouveau, je suis bien conscient que ça ne semble pas trop être le mouvement actuel).

Et si vous considérez qu’il y a une différence de degré seulement et non de nature entre les deux termes de l’alternative, il est compréhensible que valider d’un bulletin le fait d’aller dans la même direction, mais moins vite, ça ne semble pas une perspective joyeuse pour nombre de camarades. Celleux qui choisiront l’abstention ne seront pas responsables de la situation qui s’ensuivra, quelle qu’elle soit. Les responsables, ce sont les personnes politiques actuelles, ce sont les éditorialistes complaisant⋅e⋅s, ce sont tou⋅te⋅s celleux qui encouragent à la dépolitisation et à l’absence de réflexion, tou⋅te⋅s celleux pour qui « Il n’y a pas d’alternative » aux politiques actuelles, tous ceux qui encouragent le racisme, la haine en leur prêtant voix ou juste en leur laissant une tribune.

Bref, le 7 mai, pas une voix pour le FN, mais surtout dès le 8 mai, quel que soit le résultat, pas une voie pour le Système. On manifeste, on s’insurge, on résiste, on milite. On n’accepte pas la casse sociale, on rappelle à Macron que s’il est là c’est pas lui qui a été choisi, ou dans le pire des cas on montre au FN qu’il n’aura pas la possibilité d’imposer ses politiques fascistes.

Voilà, quelques liens en sus sur la tension abstention/vote Macron.
Bisous et luttes sociales.

Cesser de hurler que l’important est de faire barrage aujourd’hui et on verra demain, — Bondy Blog

Voter Macron ? Oui, hélas. — Les Mots Sont Importants

Pourquoi je ne peux pas voter Macron — Medium

Macron ou l’abstention, l’inutile querelle — blog de Léonard Bartier sur Médiapart

Guerre sociale ou guerre civile ? Macron et Le Pen vont au second tour — Contretemps

Ce n’est pas tant Le Pen qui s’est normalisée que le normal qui s’est lepénisé — Le Pire n’est Jamais Certain.


La peur viscérale et l’instinct de survie
— blog de Faïza Zerouala sur Médiapart

Plus le Front national est fort, plus certains d’entre nous sont en danger — Titiou Lecocq sur Slate. J’ai un bémol sur cet article cependant : pour moi la violence économique n’est pas indirecte et donc moins grave que la violence physique, les gens qui meurent de froid dans la rue ou se suicident au travail ils sont pas moins morts à la fin. Mais le FN ne remplacera pas cette violence économique par de la violence physique de toute façon, il ajoutera les deux, et il les exercera en priorité sur les minorités (les personnes précaires sont d’abord les femmes, les personnes de couleur, les LGBT…)

Deux fils twitter aux vues divergentes :

Face au Front National: réponse aux pompiers pyromanes qui ont voté Macron — blog d’Olivier Tonneau sur Médiapart
Arraisonner le vote — blog de Diane Scott sur Médiapart

De la prise d’otages — blog de Frédéric Lordon sur le Monde Diplo

Après l’élection :

Pour un nouveau Front antifasciste — Samuel Hayat sur Libération

Révolution, d’Emmanuel Macron

Je le lis pour me faire une idée sur ses positions, même si je me doute qu’il est bien trop à droite pour moi.

Globalement c’est juste décevant en fait. C’est pas original, y’a de grosses ficelles rhétoriques, et c’est très largement à quelques mesures près un programme de droite, favorisant celles et ceux avec du pouvoir et du capital. Beaucoup de lyrisme, de références littéraires, de storytelling, mais peu de chiffres, zéro budgétisation. C’est sûr que c’est plus facile de présenter une « vision » qu’un projet détaillé. Pas mal des trucs présentés ne dépendent pas du tout du président ou du gouvernement (mais plutôt de l’UE, de la société civile, des élus locaux…). Malgré le titre, rien de révolutionnaire. Que des propositions vues ailleurs, même le positionnement politique est préexistant (chez NKM notamment). Grosse déception sur l’écologie, que du greenwashing. Déception sur le revenu de base aussi, totalement évacué comme opposé à l’idée même de travail. Sur entreprise/emploi, sans surprise en faveur de dérégulations massives. Ça va profiter aux patrons, peu de chances que bénéficie à l’emploi et aux employé⋅e⋅s par contre. Sur le sécuritaire, moins pire que d’autres, il est notamment pour la fin de l’État d’urgence [EDIT 07/2017 on voit ce que ça a donné].Ça reste pas folichon, pas de compréhension des causes du terrorisme.

Sur l’éducation et la politique de la ville/des territoires, des propositions intéressantes, mais seront-elles vraiment appliquées ? Globalement, beaucoup de communication et peu de fond. Somme toute, un candidat de centre-droit classique, clamant être atypique pour des raisons purement marketing.

Le Sommeil de la Raison

J’interromps ma série d’articles avec de jolies photos du street-art parisien planifiés 15 jours à l’avance pour un nouvel article politique pour discuter de ce qui est en train de se jouer à l’Assemblée Nationale et (pas vraiment)dans les médias. Après la marche des endormis, le Sommeil de la Raison donc. Parce que ça part en roue libre au niveau des parlementaires.

J’ai l’impression que la conversation porte peu là dessus, de voir pas grand monde en parler par rapport à ce qu’il y avait eu en Novembre, ça peut être un biais de perception mais c’est quand même flippant. Certains parlementaires disent fuck au concept d’État de droit. C’est pas une formule, c’est littéralement ce que dit Eric Ciotti (« si vous aviez vu les cadavres, vous ne poseriez pas la question de l’État de droit » : cette mauvaise contrefaçon d’être humain n’hésite donc pas à instrumentaliser les morts et l’émotion à vif pour tenter de faire reculer les droits de ses concitoyens. S’il y a un prix de l’immondice, on a un gagnant tout trouvé, même si l’ordure n’en est clairement pas à son premier coup). Et le Parlement a donc prolongé l’État d’urgence pour six mois d’un coup. La fameuse urgence de six mois. On va donc se coltiner plus d’un an de ce régime d’exception. Et quand je dis un an, franchement, je ne suis pas sûr qu’on en sortira un jour. Pour rappel, Vigipirate aussi c’était censé être temporaire. Ce qui me fait peur (le mot est faible. Ce qui me terrifie) c’est l’absence de débat là dessus, et les propos pire les uns que les autres que sortent les « élites ». On dirait un concours de celui qui dira la pire saloperie. Et franchement entre la détention préventive et le « Guantanamo à la française » y’a du niveau. Mais on réagit pas, ou si peu. Parce qu’en six mois et quelques, l’État d’urgence est devenu notre nouveau normal. Voir l’État nasser préventivement les manifestations c’est normal. Voir l’État interdire à certain⋅e⋅s d’aller manifester c’est normal. Les perquisitions de nuit et sans accord judiciaire c’est normal (bon ça y’a pas tant de gens qui l’ont vécu mais on sait que c’est ok de nos jours). Surtout, les militaires dans les rues avec des armes de guerre c’est normal (on me fait remarquer que ça existait déjà dans le cadre de Vigipirate, mais ça a été largement amplifié en nombre de militaires déployés et en lieux concernés). Les bâtiments fermés, les vigiles à toutes les entrées, c’est normal. Vigipirate aussi ça devait faire drôle au début. Mais quand on a toujours vécu avec, qui s’en soucie ?
J’ai peur qu’on ne sorte pas de l’État d’urgence. Qu’on lui adjoigne un État d’urgence extrême, puis un État d’exception, puis qui sait quoi encore. Oh, pas d’inquiétude, on ne perdra pas les apparences de la démocratie, on aura toujours nos jolies élections tous les cinq ans, avec une saine alternance PS/LR, même éventuellement d’autres partis. Mais les élections tous les 5 ans, si la contestation sociale est défoncée, si le militantisme est réprimé, si l’utilisation de l’espace public est restreint, ça sert à quoi ? On va évoluer lentement mais tranquillement vers des situations comme ce que l’on trouve dans d’autres pays : un pouvoir totalement isolé de la population qu’il gère, avec aucune influence des citoyens sur les décisions prises. Un espace public dangereux et totalement délaissé par les plus riches. Des centres commerciaux et des ghettos pour riches cloisonnés, entre lesquels on circulera en voiture. Et dans lesquels on rentrera pas sans voiture ou laisser-passer, parce que les pauvres c’est suspect. Bref, une ségrégation toujours plus importante selon les classes sociales, et un statu quo de plus en plus écrasant.
On est déjà bien avancé sur cette voie, hein. La classe politique est déconnectée des gens (et consanguine avec les dirigeant⋅e⋅s d’entreprises), les pauvres sont suspect⋅e⋅s et fliqué⋅e⋅s, les richesses sont accaparées, la police tue (comme à Beaumont-sur-Oise) et mutile (comme en manif) avec l’approbation des dirigeants qui l’assurent de tout son soutien. Mais ça peut être largement pire (enfin, j’écris ça depuis un point de vue de classe moyenne supérieure qui avait jusqu’à peu, l’impression d’avoir une influence sur la politique du pays, quelqu’un de moins favorisé dirait probablement que c’est foutu depuis longtemps). Et j’ai pas envie dans 10 ou 15 ans de me dire « C’était pas mal quand même quand on vivait en démocratie, et qu’on avait pas trois attentats par an. »

Et tout ça pour quoi ? Parce que désolé mais « lutter contre le terrorisme » c’est bien gentil, mais on lutte *pour* quoi exactement ? C’est une question importante parce que si on a rien a défendre, autant pas se battre, ça évitera les morts. Donc on lutte pour quoi ? Pour défendre notre modèle de société, me dit-on. Ah, fort bien. Mais quelles parties ? Ce qui a vaguement l’air de devoir être défendu contre les dictatures (parce que ce qui me pose problème chez l’EI c’est le coté dictature. Le côté islamique, bah figurez-vous que je défend le droit pour chacun⋅e d’exercer sa religion), ce qui a l’air de valoir le coup de défendre donc, ce sont les libertés individuelles : liberté de religion, liberté de rassemblement, liberté de pensée, liberté d’expression, droit à un procès équitable… Sauf que c’est précisément ce que les connards partisans d’un « Guantanamo à la française » veulent nous retirer. Tou⋅te⋅s suspect⋅e⋅s et pas de procès à partir du moment où on a un vague soupçon.
Soyons clair : si vous avez pour but de retirer autant de libertés individuelles aux citoyen⋅ne⋅s français⋅e⋅s que l’État Islamique voudrait le faire, alors vous êtes dans leur camp. Le camp adverse c’est celui qui veut préserver les libertés, pas celui qui envoie des bombes qui font plus de mort chez les civils là-bas que ce que les dirigeants de là-bas en font ici. Bombarder des civils, soupçonner des gens sur la base de leur religion, enfermer des gens sans procès, torturer, ce n’est pas lutter contre le terrorisme, c’est l’alimenter.
Et c’est pas des trucs neufs que je raconte, c’est pas une idée un peu folle dans mon coin. C’est des fucking concepts prouvés et reconnus (au parlementaire surdébile qui veut un Guantanamo à la française : y’a des études menées par la CIA – pas les plus gros gauchistes du monde – qui montrent que la torture est inefficace. C’est prouvé, et c’est ton boulot, littéralement, de te renseigner sur ce genre de choses avant de proposer des trucs à tort et à travers. Tu veux torturer des gens pour rien. Comme ? Comme l’État Islamique. On a aussi l’autre génie qui propose de légaliser le port d’arme pour empêcher les attentats. Mais bon sang, il suffit de regarder 5 secondes la situation aux USA pour voir que ça fonctionne pas et que ça fait des morts. C’est prouvé. Pourquoi proposer ça ? C’est quoi le but ? Ajouter à l’insécurité ambiante pour gagner plus facilement les élections avec un discours de connards sécuritaire derrière ? Favoriser l’industrie de l’armement ?) Avoir le droit à un procès équitable avec une défense et la présomption d’innocence, avoir le droit de vivre sans être fiché⋅e⋅s, scruté⋅e⋅s, contrôlé⋅e⋅s, pouvoir aller là où l’on veut, pouvoir contester le gouvernement, avoir la possibilité matérielle de renverser le gouvernement s’il ne respecte pas la loi ou son mandat, avoir un équilibre des pouvoirs et des contrôles, c’est ce qui nous différencie (différenciait ?) d’une dictature. Pas « les élections ». Pas le fait que notre chef à nous il a un costard cravate et non pas un uniforme militaire ou une tenue traditionnelle pas de chez nous.
Une fois de plus, je ne suis pas le premier à le dire, très loin de là, on lutte contre le terrorisme en intégrant les gens dans la société. Les gens qui passent à l’acte ce sont des gens qui se trouvent une cause dans le djihadisme parce que la société française les a tellement stigmatisés et isolés qu’une idéologie de mort leur a paru préférable. Je ne dis pas qu’il faut plaindre les connards qui sont passés à l’acte, mais je dis que l’on peut prévenir les redites en arrêtant de stigmatiser les immigré⋅e⋅s et les musulman⋅e⋅s, en mettant du fric dans le développement des banlieues, en arrêtant de taper sur les pauvres et les chômeurs/chômeuses pour vivre des conditions qu’els n’ont pas choisi. Et aussi, peut-être, en demandant des comptes à Lafarge, société française pour laquelle visiblement c’était plus important de continuer à faire des profits en Irak que d’avoir des valeurs et qui a financé l’État Islamique.

Y’a aussi celleux qui veulent qu’on se batte pour des valeurs qui sont pas celles de la démocratie mais celles de « la France » : visiblement ça veut dire être une nation blanche et chrétienne, qui mange du fromage et harcèle les femmes dans l’espace public. Désolé mais les musulmans qui vivent ici sont français, les femmes qui vivent ici sont françaises, les personnes racisées qui vivent ici sont françaises, et même les personnes qui ne mangent pas de fromage sont françaises. La France n’a pas toujours été chrétienne, l’immigration est ce qui a maintenu la France comme un pays important durant les 30 Glorieuses, se comporter comme un connard envers les femmes ne fait pas de vous un homme mais juste un connard. Si vous défendez vraiment la laïcité, vous vous en fichez que de plus en plus de gens soient musulman.e.s (ou chrétien.ne.s, ou juif/ves, ou bouddhistes ou whatever), vous vous en fichez qu’els l’affichent dans l’espace public, du moment qu’els ne tentent pas de vous convertir ou de faire passer des lois pour forcer votre conversion. La laïcité c’est la liberté de conviction, pas l’interdiction d’afficher des convictions. Interdire d’afficher des convictions c’est renforcer le statu quo, les pouvoirs déjà en place et les dominations installées.
Donc bon. Vous avez le droit d’être attaché⋅e⋅s à ces valeurs (sauf le harcèlement des femmes, évidemment), mais de la même façon que vous ne voulez pas qu’un hypothétique califat français (sérieusement, quoi…) vous les interdise, vous n’avez pas le droit de les imposer aux autres. Les autres cultures, les autres religions, les autres modes de vie que le votre représentent tout autant la France, et ce pour quoi il faut se battre c’est pour la liberté pour chacun⋅e d’avoir celui qu’el veut.

Si vraiment la France était « le pays des Lumières », au lieu de se prétendre comme tel, si on défendait vraiment des valeurs humanistes (plutôt que de faire des courbettes devant des dictateurs pour leur vendre des armes), si on affirmait haut et fort nos valeurs (et qu’on alignait l’argent pour défendre des mesures allant dans le sens de la justice sociale, de la redistribution des richesses, de l’intégration des populations immigrées…), mécaniquement le terrorisme chuterait.

Fallait que ça sorte.

EDIT 22/07 : un truc qui m’étonne aussi avec les gens qui veulent se débarrasser du contrôle judiciaire ou de la Constitution, c’est qu’ils ont l’air de faire comme si la justice ne condamne pas, comme si la Constitution ne permet pas de poursuivre, juger et emprisonner les gens. Mais c’est le cas. Demander un contrôle judiciaire c’est pas avoir des mecs tatillons qui vont dire « ah bah non c’est mort la pièce B23 est pas bonne, ok vous avez prouvé que c’est un terroriste tueur d’enfants mais on fait que dalle ». Des gens arrêtés avant de lancer des attentats, une fois qu’on a des preuves qu’ils vont le faire, il y en a, dans le cadre de l’État de droit. Ce que le contrôle judiciaire fait, c’est que y’a pas un policier random qui dit « Ok je suis sûr de moi, je vais défoncer ce mec que je pense être un terroriste » sans qu’il y ait une vérification par une seconde personne. Ça évite les erreurs grossières du type défoncer la porte du mauvais appartement et menacer des gamines de 6 ans avec une arme à feu. Ça évite que les procédures anti-terroristes soient détournées vers des maraîchèr⋅e⋅s bio qui ont l’air de pas trop aimer la COP21, ou vers des musulman⋅e⋅s juste pour leur religion au lieu de vérifier s’ils ont un quelconque rapport avec le terrorisme.

Je vais probablement sourcer un peu tout ça dans les jours qui viennent (et corriger l’orthographe), éventuellement faire une petite recension de liens comme la dernière fois.
Vers un État « d’exception » permanent ? ­— Politis.fr
Manifestations interdites, manifestations réprimées, comment détruire l’État de droit — Analyse – Synthèse

Article invité : une analyse de l’œuvre de Lemony Snicket

Aujourd’hui, un article écrit non pas par moi mais par une certaine Marion N. L., éminente littéraire qui avait la flemme de chercher un autre support me fait l’honneur de choisir mon blog pour publier son analyse de l’œuvre de Lemony Snicket. Et sans plus attendre je lui laisse la plume. D’autant plus que c’est un article fleuve…

Il y a longtemps que je comptais écrire quelque chose sur la vie et l’œuvre de Lemony Snicket, bien que Lemony Snicket se soit déjà fort bien acquitté de la tâche lui-même. Très longtemps à vrai dire : sans doute depuis le moment où j’ai fini le dernier tome des Orphelins Baudelaire, superbement intitulé La Fin (oui, à l’époque je lisais encore en français. Allez mépriser quelqu’un d’autre, j’ai du travail. Par ailleurs, lisez La Fin. Mais pas avant le Début. If there is indeed one.) Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps à cause d’un bout de raifort, de Robert Browning et de quelques questions existentielles de type germanopratin, je me suis dit en mon for intérieur bouleversé qu’il fallait que le monde sache.

Et aujourd’hui, alors que je viens de finir, environ dix ans plus tard, All the Wrong Questions (Oui, je lis en anglais maintenant. Go to hell.), je me dis qu’il est vraiment temps, en effet, que le monde Sache.

All the (kind of) rightful questions

Who is Daniel Handler ?

Daniel Handler est un homme selon mon cœur. Daniel Handler est un excellent prête-nom. Daniel Handler n’est pas Lemony Snicket, ou presque. Daniel Handler a – peut-être, potentiellement, possiblement, sans certitude – écrit « pour la jeunesse » Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, et plus récemment All the Wrong Questions. Daniel Handler est également l’auteur, me semble-t-il, de divers romans pour adultes authentiques certifiés véritables, qu’il faudrait vraiment que je lise un jour, et dont Wikipédia m’apprend qu’ils ont l’air entièrement déprimants. « Quelle surprise ».

PS : Une dernière chose sur Handler : il a écrit le conte de Noël, enfin d’Hanukkah, qui a le meilleur titre du monde. Ça s’appelle « The Latke Who Couldn’t Stop Screaming ». Vous voyez ce qu’est un latke ? C’est un genre de galette de pommes de terre et c’est yiddish. And it couldn’t stop screaming. How awesome is that ?

Who Could Snicket Be At This Hour ?

Daniel Handler a pris il y a 15 ans le pseudonyme de Lemony Snicket pour écrire des séries dépressives dont la presse prétend qu’elles seraient pour les enfants. Mais il ne faut pas croire tout ce que disent les journaux. Jusque là, rien de si inhabituel, mais.

Contrairement à d’autres, Handler a poussé très loin l’aventure : Lemony Snicket, narrateur des Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, est aussi un personnage de leur univers, et deviendra le héros à part entière de All the Wrong Questions. Handler se présente à tous les événements littéraires et promotionnels comme son représentant, et réussit à être plus stylé dans ce rôle que Romain Gary en porte-parole d’Émile Ajar. Il dit lui-même « Well, I am Mister Snicket’s handler ». Honestly.

Snicket serait une sorte d’auteur maudit au sombre passé, condamné à la clandestinité, qui suivrait partout trois orphelins dans leurs déboires.

L’histoire, un concept que nous allons vite apprendre ensemble à dépasser, est la suivante : après la mort de leurs parents dans un incendie louche, Violet, Klaus et Sunny (Prunille en français, et c’est merveilleux) sont baladés de tuteurs en tuteurs et de lieux étranges en lieux étranges. À chaque lieu son tome, du Laboratoire aux Serpents à l’Hôtel Dénouement, en passant par le lac Chaudeslarmes. Les trois orphelins méritants sont poursuivis par le vil comte Olaf, qui veut s’emparer de leur fortune.

Jusque là, on pourrait être dans la Bibliothèque Verte, et c’est tout à fait voulu. Sauf que.

Sauf que Handler-Snicket adore le pastiche et le maîtrise à la perfection, et passe l’essentiel des volumes à se moquer des histoires d’orphelins méritants récompensés par la vie.

Sauf que, comme on nous le dit à longueur de temps, tout va aller de mal en pis.

Sauf que la vilenie est en partie dans l’œil de l’observateur, ou peut-être sur sa cheville.

Sauf que Snicket, on le comprend petit à petit, n’est pas tout à fait étranger lui-même à l’histoire des orphelins Baudelaire et aux mystères qui vont s’accumuler progressivement, autour de la mort de leurs parents, autour de leurs différents tuteurs, autour du comte Olaf, autour d’un sucrier, autour de tout. Si vous aimez le mystère, lisez les orphelins Baudelaire. Mais si vous aimez les résolutions, lisez les Agatha Christie : comment nous le comprendrons aussi en chemin, l’essentiel dans la vie ce sont les questions, et certainement pas les réponses.

Handler a poussé le vice jusqu’à rédiger, après la première série, une Autobiographie Non Autorisée de Lemony Snicket. That’s how high is game is. Je n’ai pas vraiment le temps d’en parler ici, mais je crois que j’aime encore plus l’Autobiographie Non Autorisée que la première série. C’est une œuvre de faussaire et de poète, avec un gros travail autour de vieilles photos et de vieux faux documents. Si vous aimez les reptiliens et les francs-maçons, lisez l’Autobiographie. Mais APRÈS les Désastreuses Aventures (s’il vous plaît. Je sais qu’il y a 13 tomes mais on peut en lire un par jour. Je sais que la vie est courte, surtout vers La Fin, mais s’il le faut vous pouvez jeter les Chroniques de Narnia).

Et puis il y a All the Wrong Questions, dont la publication vient de se terminer. En lisant les Désastreuses Aventures, le lecteur un peu cynique avait de bonnes raisons de se dire que Handler aurait tout aussi vite fait d’offrir aux enfants un béret, un café noir et un paquet de cigarettes (et, à vrai dire, les œuvres complètes de Kierkegaard). Eh bien, c’est exactement ce qu’il a fait ensuite. Et c’est tout à fait remarquable. Je n’avais pas réalisé à quel point Snicket avait laissé un vide dans ma vie, jusqu’à ce que je lise All the Wrong Questions.

Les quatre tomes ont des titres formidables (Who Could This Be At This Hour ? When Did You See Her Last ? Shouldn’t You Be In School ? Why Is This Night Different From All Other Night ?). Les quatre tomes ont des personnages formidables. Les quatre tomes ont une ambiance formidable. Les quatre tomes délivrent des leçons de vie formidables. Ai-je mentionné les illustrations ? Elles sont formidables.

Je ne vais même pas m’embêter à vous résumer vraiment l’histoire, mais il me suffira de dire que le jeune Lemony Snicker nous fournit le rapport de ses activités dans la petite ville sur le déclin de Stain’d-by-the-Sea (qu’est-ce que je vous disais ? Formidable), où se trament de sombres complots. En bref, il se balade partout en jouant les détectives en herbe, recrute des petits jeunes talentueux qui parlent tous comme des films noirs des années 50, est sassy avec tous les adultes incompétents (pléonasme) qui croisent sa route, et distille assez de haine de soi pour battre à plate couture Katniss Everdeen dans un de ses mauvais jours. Et pendant tout ce temps, il porte une casquette.

When did you read it last ?

En abordant le sujet dans mon entourage, j’ai souvent été confrontée à un phénomène curieux : mes amis, qui sont pourtant des personnes fort respectables, intelligentes et sensibles (du moins pour la plupart) m’ont souvent opposé une fin de non-recevoir, sous la forme d’un « Oh non moi les Orphelins Baudelaire j’aime pas, ça m’a saoulé. » Ce que j’ai toujours trouvé étonnant dans la mesure où, il ne faut pas se mentir, la plupart de mes amis sont des intellos, et les Désastreuses Aventures m’ont toujours semblé être le livre pour intellos par excellence.

Snicket joue énormément sur cette connivence, en multipliant les allusions à différentes œuvres de littérature jeunesse ou adulte qui valent autant comme conseil de lecture que comme private joke pour lecteur cultivé. Je pense que nulle part ailleurs on ne trouvera un livre qui en recommande autant d’autres (et recommander en un seul volume Le Vent dans les Saules, Le Tour d’Écrou, La Métamorphose, toute l’œuvre de Dahl, Lowry, Snyder et j’en oublie, le tout à un public qui a potentiellement un peu plus de 10 ans, je trouve ça assez balèze).

Par ailleurs, Snicket ne s’en tient pas là : dans les noms, les lieux, les intrigues, il joue constamment avec une culture littéraire que l’on n’est pas obligé d’avoir (et que la plupart des lecteurs n’ont sans doute pas s’ils lisent à l’âge prévu. Soyons honnêtes, je n’ai compris qu’à la relecture pourquoi il était trippant que le banquier Monsieur Poe, frère d’Eleanora, envoie les orphelins Baudelaire dans un village où se trouve l’arbre à corbeaux Jamaiplus) mais qui crée une atmosphère très particulière. Dans le métier, les enfants, on appelle ça une intertextualité rondement menée. Ça peut sembler un tic d’écriture prétentieux, mais en réalité c’est beaucoup plus subtil et varié que ça n’en a l’air, et les livres ressemblent peu ou prou à une bibliothèque borgésienne pour qui sait regarder. Plus je relis et plus je m’émerveille. C’est peut-être juste moi. Et le structuralisme. But never mind the two of us.

Bon, je suppose que louer un livre parce qu’il parle d’autres livres n’est pas le meilleur moyen au monde pour le vendre aux foules. D’autant que je sais que l’on reproche souvent à Snicket son ton raisonneur et les multiples leçons qu’il prétend inculquer aux jeunes lecteurs en cours de route. Je dois dire qu’à ce stade (la fin de All the Wrong Questions, et après un passage rapide par le Tumblr de Snicket), je me demande s’il y a vraiment encore de jeunes lecteurs dans la salle. Mais admettons : peut-être que les Désastreuses Aventures et son prequel sont les livres que tout adulte bibliophile rêverait que chaque enfant ait lu, et que chaque enfant redoute qu’on essaye de lui faire lire. C’est quelque chose que je conçois, même si j’en conclus de très mauvaises choses sur les enfants.

Dites-vous donc que, si vous ne les avez pas aimés la première fois, c’est sans doute que vous étiez trop jeunes. Sérieusement. On parle de best-sellers anarcho-beckettien. Faites-les quand même lire aux enfants que vous aimez. Ça les instruira, ces petits cons.

Why Are These Books Different From All Other Books ?

Même si vous étiez jeunes et idiots, vous ne pensiez quand même pas que l’on essayait vraiment de vous expliquer le sens de « xénophobe» en plein milieu de la narration ? No way Fay Wray. On prend très vite conscience qu’il s’agit d’un tic du narrateur, ce qui en fait en réalité un trait de style. Et voici l’un des points qui me font vraiment recommander ces livres à tout un chacun.

On a beaucoup parlé de l’écriture plus ou moins blanche qui a cours en littérature jeunesse, et c’est vrai dans une certaine mesure. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a pas de style Rowling, mais on n’en est pas loin ; idem chez Suzanne Collins, voire chez Tolkien (on ne va pas parler de Meyer, parce que je viens de manger). Même Pullman, qui pourtant est un de mes autres dieux dans le domaine, n’a pas un style aussi marqué que Handler. Handler a pris l’écriture blanche, et il en a fait de l’or.

Pour être honnête, cette déclaration péremptoire s’applique surtout à All the Wrong Questions, avec son ambiance « Faucon Maltais ». C’est censé avoir été rédigé sur une vieille machine à écrire, et on y croit. Pour les Orphelins, c’est un peu différent : on retrouve cette économie de moyens, mais le point de vue n’est pas le même. On est beaucoup plus dans de l’absurde à l’anglaise, avec d’un côté les déplorations pseudo-lyriques du narrateur, ses quelques crises étymologiques, et de l’autre le cynisme parfois galopant et les rebondissements complètement improbables. Quoi qu’il en soit, et même si j’ai souvent entendu le contraire, c’est remarquablement écrit. Comme souvent dans ce cas, ça n’a l’air de rien, ça se moque gentiment de soi-même, et tout à coup, vous ne comprenez pas pourquoi, à la quatrième répétition d’une phrase sujet-verbe-complément, vous éclatez en sanglots.

Mais écoutons plutôt.

D’abord, pour rester dans le thème, quelques observations pragmatiques et détachées de la part de notre narrateur de 13 ans, qui aime la vie, les fleurs et le sourire des enfants :

« There’s no way to tell what will make someone break down in tears. There are some who will cry at the merest melancholy word, and there are some who need the longest, cruelest speech to even dampen one eyelash. There are those who will cry at any sad song but no sad book, and there are those who are immune to the most saddening newspaper articles but will weep for days over a terrible meal. People cry at silence or at violence, in a graveyard or a schoolyard. »

Cette citation exemplifie la manière dont le récit gère l’émotivité. Même si la perte et le chagrin sont peut-être les thèmes centraux des deux séries, ils sont toujours traités en sourdine, par allusions, avec une grande économie de moyens et beaucoup de pudeur. Ce qui, évidemment, rend la chose d’autant plus déchirante. C’est exactement la même chose quand il s’agit d’amour : on le comprend à peine, tant les choses restent de l’ordre du non-dit. Oui, on est dans ce genre d’histoire où Les Gens Se Comportent Comme Des Idiots En Ne Se Disant Jamais Les Choses. Comme dans la vie, donc. Cela peut paraître très agaçant si l’on attend des Résultats et une quelconque Réussite des actions entreprises par les personnages, et si on lit d’un œil rationaliste. Il ne faut pas.

« I wasn’t sad the way a spider isn’t an insect. »

Que dire ? Handler possède quelque chose comme un art de la comparaison, et il l’exploite à tout va. D’où le deuxième trait stylistique récurrent, la répétition (« Don’t repeat yourself. It’s non only repetitive : it’s redundant. ») Au niveau microscopique, ça donne un charme au texte, qui ressemble pour moitié à un recueil de maximes écrit par un entomologiste paranoïaque. Au niveau macroscopique, ça rejoint en partie l’intrigue, les personnages reproduisant sans cesse les erreurs de ceux qui les ont précédés. Je devrais fouiller thèse.fr pour savoir si quelqu’un travaille sur Handler. C’est clairement un fond de commerce rentable pour n’importe quel littéraire qui se préoccupe de cocher toutes les cases de la post-modernité.

Par ailleurs, pardonnez-moi mais je suis obligée de parler des noms. Il y a certains noms en littérature qui résonneront toujours pour moi d’une manière mystérieuse et merveilleuse, parce qu’ils ont l’air de contenir plus qu’eux-mêmes. Septimus Warren Smith en est le parangon. Mais ici nous avons : Violet Baudelaire. Dewey Dénouement. Carmelita Spats. Moxie Mallahan (« What’s the news, Moxie ? »). Ornette Lost. Polly Partial (from Partial Foods). Ellington Feint. Surtout Ellington Feint.

« Moxie stared after them like they were a circus leaving town. »

C’est une chose que l’on oublie trop souvent, mais Handler est drôle. Le plus souvent à froid, le plus souvent dans les pires moments, le plus souvent à contretemps, telle une April Ludgate steampunk enrhumée. I couldn’t be happier.

Et enfin, un peu de contexte pour la dernière : le héros est face à un puits et se demande si une personne qu’il aime beaucoup va l’y pousser ou non. Sans vous en dire beaucoup plus, c’est à mon sens un paragraphe qui sert à introduire une allégorie du Mal. Eh oui. Ce soir c’est cannellonis à la joie de vivre.

« All the reading and thinking you have done has pointed you toward a mystery of unspeakable size, and here it is. Here’s the dark thing you imagine very late, on very terrible nights. It has been beckoning you since you were a baby, when you emerged from the darkness of the womb. You didn’t know it then, but from that moment on you would float toward another darkness, all the mysterious days and mysterious nights of your whole mysterious life. Here it is, Snicket. Listen for this mystery that has been stalking you since they first inked your ankle. »

Nous disions donc, pour 10 ans et plus.

Allez, une petite dernière pour faire mon habile transition :

« I gave her enough answers that she could’nt say I wasn’t answering but not enough answers to answer anything. I’d learned how to do this almost as soon as I’d learned to talk. Everybody does. »

Oh, look who’s being meta.

Shouldn’t we be in School ?

Je pourrais vous raconter l’intrigue des deux séries. D’ailleurs, je l’ai fait. 10 minutes de ma vie que personne ne me rendra. Ces livres, en théorie, racontent donc bien quelque chose. Ils nous parlent en définitive d’une société secrète, et…

Dans les deux cas, il y a une histoire, il y a même une Histoire, et dans l’un comme dans l’autre, elles regardent l’adolescent benjaminien post-moderne dans les yeux et lui disent « Tu ne boiras pas de mon eau ». Pardon. C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases.

Ce que je veux dire, et c’est assez important, c’est qu’il y a dans ces livres une histoire qui dépasse les livres, qui résiste, qu’on ne peut pas raconter parce que la vie ne se raconte pas et que personne n’en connaît jamais tous les secrets.

Cette vérité de pilier de bar ainsi évoquée, permettez-moi d’enfiler mon costume de Super Littéraire.

N’en déplaise à Aristote, l’histoire n’a pas un début et une fin, elle n’a qu’un milieu où l’on débat inexorablement, parce qu’on arrive toujours à mi-parcours du film des autres, qu’on ne sait pas si cette fille avec le gorille a choisi d’escalader les immeubles de son plein gré, et que tout le monde est bien trop occupé à courir partout pour vous expliquer quoi que ce soit.

Je devrais être plus claire. En réalité, on débarque dans la série avec une idée commune aux lecteurs habitués de ce genre de littérature à savoir : s’il y a secret, on finira bien par en apprendre le fin mot, et les choses se régleront, en bien ou en mal (éventuellement, puisqu’on ne fait que nous le promettre). Il y a bien un secret. Il y en a même une foultitude. Et pourtant c’est le contraire qui se produit.

Les informations arrivent partiellement, hors contexte, et il faut un énorme travail de remémoration, une enquête patiente dans tous les textes liés à cet univers et un gentil stalking du site de Handler pour commencer à entrevoir un début de bout de théorie d’explication. Et encore. La beauté du livre, c’est de vous faire comprendre que les choses ne seront jamais plus claires, parce qu’elles ne sauraient l’être : ce sont comme ça que les choses sont. On est face au paradoxe de livres qui revendiquent continuellement leur appartenance à un monde de littérature, mais qui s’en détachent en se présentant en définitive comme la dure réalité, bien que l’univers décrit soit tout sauf « réaliste ». Vous suivez ?

Que se passe-t-il vraiment, j’entends au niveau narratologique, qui est évidemment le seul niveau qui importe, et ne me contredisez pas, j’ai Genette dans un coin et je n’ai pas peur de m’en servir ? L’histoire racontée résiste à la configuration du réel opérée normalement par la fiction. Je parle de ce côté « ordonné » qui nous rassure dans les récits, qui ont tendance, même pour les plus subtils, à nous montrer une sorte de maquette de la vie. Cela concerne en priorité les formes les plus purement narratives que sont les contes, les épopées (là on est même dans le carrément schématique), mais aussi énormément de romans, disons jusqu’à la première moitié du 20ème siècle. On rencontre des personnages, ils accomplissent une quête, ils apprennent quelques secrets, affrontent quelques épreuves, meurent ou se marient et vivent heureux pour toujours, let’s dance to Joy Division.

Je schématise volontairement, pour vendre mes cartes postales et mes crayons, mais c’est une réalité des modes de récit. Si vous ne me croyez pas, relisez votre Ricoeur. Avec Snicket, on est plutôt du côté célino-nihiliste de la balance (passez moi l’expression. Come on). Mettre en scène la difficulté à raconter, ce n’est pas nouveau, mais enfin le proposer en littérature jeunesse, lieu du conte et de la quête par excellence, c’est quand même assez gonflé. Carry on, Harry, your Horcruxe is in another castle.

Or donc, s’il arrive bien moult aventures à nos malheureux héros, on n’a jamais le fin mot de la fin du secret du mystère mystérieux qui tue, que l’on serait en fait bien en peine de résumer, si ce n’est en ces termes : « Non mais en vrai, au fond, hein ? Il se passe… vraiment… quoi ? Et le sucrier ? Hein ? ». Voilà. Vous voyez l’idée.

« Si vraiment il n’y a rien, quel était donc ce bruit ? Si vraiment il n’y a rien – »

Je trouve ça assez raisonnable de la part de quelqu’un qui, clairement, est obsédé par la question du mal, d’écrire de la littérature pour enfants. La littérature pour enfants est elle-même obsédée par la question du mal, mais elle fournit le plus souvent aux enfants des réponses stupides. Et Hitler, recalé à son examen d’architecture, de décider d’exterminer tous les Moldus.

Ce n’est pas le cas ici. La beauté de la chose, et j’arrête de trasher Harry Potter parce que Rowling le fait aussi, même si elle le fait moins, c’est que les romans déplacent lentement les lignes. Au départ, on est toujours face au même schéma qui se répète avec une régularité désespérante : les gentils enfants sont poursuivis par les méchants criminels, sans aide aucune des adultes incompétents. (Note à moi-même : j’aime assez l’idée que tous les adultes ou presque soient incompétents : là encore, ça prépare). Mais dans les derniers tomes, on finit par se demander. L’un des thèmes des Désastreuses Aventures, c’est le relativisme moral. Sans parler de All the Wrong Questions, où c’est évidemment plus poussé puisqu’il s’agit du cas de Snicket lui-même, qui passe sa vie à nous répéter qu’il est une mauvaise personne. All the Wrong Questions est une série faite pour ceux qui ont mûri lentement avec les problèmes des Orphelins.

Le concept même du prequel nous expose ce qui est, à mon sens, la plus grande qualité de l’ensemble des tomes : ils vous apprennent que vous posez les mauvaises questions. Ils vous apprennent que la vie n’est pas forcément faite pour répondre à vos questions, que les choses ne se laissent pas questionner aussi aisément, qu’on ne peut jamais dire quand les choses ont commencé et quand elles vont finir, qu’il y a juste des gens qui tentent de maintenir leur embarcation de fortune à flots. Où commence le mal, se demandent les orphelins. Partout. Nulle part. « Are you a villain ? Are you ? » Les différents livres semblent suggérer une espèce de chaîne du mal, où chacun finit par être poussé à de mauvaises actions par ricochet de celles des autres, parce que tout le monde a quelqu’un à protéger, ou peut-être que tout est une histoire de sucre.

« It was sweet, but not to sweet, like all my favourite desserts and people. »

Et tout se finit toujours par une tristesse insondable et calme, par Philip Larkin ou Dante, et ce n’est pas très grave si vous-même finissez roulé en boule dans un coin et dans une tristesse insondable et calme. Lemony Snicket n’est pas Pascal et ce n’est pas Bernanos, ce n’est pas Woolf, mais enfin. « What did you learned, while you were away ? » est la question que les parents du narrateur ont coutume de lui poser lorsqu’il rentre chez lui. Nous avons appris que la route est longue, que le mal est partout, y compris quand vous êtes seul dans la pièce, que la nuit a des milliers d’yeux et que des questions de perspective vous donneront le vertige si vous essayez de comprendre pourquoi les gens agissent comme ils le font. En définitive, Handler propose une vision assez intéressante et complexe de la nature du mal (et vice versa), et vous apprend par la même occasion à faire un poulet basquaise.

What did we learn, while we were away ?

« The ink has begun to fade from the sea,
The coffee is starting to sour ;
But the question that troubles all business in town is :
Who could that be at this hour ? »

« Why does the librarian weep every night ?
Why is the chemist so dour ?
Why is the statue on everyone’s mind ?
Who could that be at this hour ? »

« A scream can be heard from a mansion thought empty.
A bell can be heard from the tower.
A question is whispered from behind every door :
Who could that be at this hour ? »

« When the dark sun rises it burns like a blaze,
The rain is an icy cold shower ;
But at night the inhabitants look to the sky–
Who could that be at this hour ? »

« What is that hovering over this town ?
What sinister thing comes to power ?
What questions unasked hold the answers unsaid ?
Who could that be at this hour ? »

« At night some horrible thing comes to life,
It blooms like some dark, evil flower,
It rattles and knocks as it slithers on past,
Who could that be at this hour ? »

« What will you do when they strike in the night ?
Will you stand? Will you run? Will you cower ?
Who will you turn to when all seems quite lost ?
Who could that be at this hour ? »

Chinafrique, RDC et autres considérations politiques

Damn, encore un article avec des bouts de réflexions dedans. Si ça continue comme cela ce blog va devenir une succursale de Courrier International.

Chinafrique
Slateafrique lui a consacré un dossier. La Chineafrique, c’est l’ensemble des relations économiques diplomatiques et culturelles entre l’Empire du Milieu et le continent africain. L’Afrique étant à la fois une source de matières premières et un marché émergent, le géant économique qu’est la Chine s’y intéresse énormément. Pékin remporte énormément de contrat pour l’aménagement d’infrastructures sur tout le continent, tout en y envoyant une diaspora de cadres dirigeants. Ici au Kenya cela se traduit par des complexes immobiliers ou des routes construites par des sociétés dont les noms ne font pas très couleur locale. Il faut cependant nuancer. La Chine n’est évidemment pas le seul acteur, il y a d’une part les anciennes puissances coloniales, mais aussi l’Inde (en particulier en Afrique de l’Est, héritage de la colonisation anglaise, il y a une grosse diaspora indienne), le Japon (très présent sur le marché des voitures, en tout cas au Kenya où il y a a des Toyota partout).
La Chine investit donc massivement en Afrique, mais ces investissements sont à mettre en perspective. Au Congo, la Chine investit à hauteur de sept milliards. C’est la même somme qui est investie par la diaspora congolaise. Et encore, on ne parle là que des flux-retours officiels de la diaspora. La RDC n’est donc pas en situation de dépendance économique par rapport à la Chine. D’un autre coté, ces sept milliards investis sont aussi une statistique officielle. Étant donné que les investissements sont remboursés sous formes de concessions minières, d’exploitations agricoles et de contrats longue durée, le retour sur investissement n’est pas évident à chiffrer. Surtout que certains flux sont surprenants. Par exemple ce cobalt rwandais, qui n’en possède pas mais en exporte massivement vers la Chine. Mais avec l’implication du Rwanda dans les troubles de la RDC, des flux énormes sont détournés.
Enfin, une note positive dans ces magouilles financières : aujourd’hui j’ai reçu un SMS pour m’inciter à m’inscrire sur les listes électorales kenyanes. Les élections sont en mars et sont très attendues étant donné que le président actuel – Mwai Kibaki, dont la réélection en 2007 avait été très contestée, ne se représente pas, le nombre de mandats étant limité à deux depuis 1991 (son prédécesseur, Moi, avait été président 24 ans durant).

Le Kenya à l’heure d’Internet

Un lien vers un article qui vous explique pourquoi le Kenya va être d’ici une dizaine d’année un des leaders de la scène africaine. Pour ceux qui ont la flemme de lire, le Ministre de l’Information, Bitange Ndemo a fait relier le Kenya au réseau Interney en haut débit via la péninsule arabique, ce qui a conduit à une grande ouverture sur le monde et le développement d’une Silicon Savannah. Il a aussi mis les données du gouvernement en open data. Y’a des gens qui comprennent que l’on est entré dans la société de l’information plus vite que d’autres.

Mes impressions sur le sujet, c’est qu’effectivement la connexion est très bonne, bien plus qu’elle ne l’est en Inde par exemple. Un autre phénomène numérique frappant, c’est le développement d’une monnaie virtuelle : les opérateurs ont fait en sorte que l’on puisse acheter du crédit sur les cartes prépayées, mais aussi le transférer d’un numéro à l’autre. Les paiements peuvent donc s’effectuer comme cela, en versant du crédit. L’idée du téléphone comme eh bien, carte de crédit, dont on ne fait que parler vaguement en France, est une réalité au Kenya. On peut remballer nos préconceptions sur l’Afrique sous-développée ; d’ici quinze ans Nairobi sera une des capitales qui comptera au niveau mondial.