Microbe et Gasoil, de Michel Gondry

Deux collégiens versaillais qui galèrent à s’intégrer dans leur environnement bourge et conformiste (en restant quand même pas mal bourgeois et conformiste eux-mêmes, tbh) décident de construire une voiture autour d’un moteur de tondeuse à gazon et de partir en road-trip sur leurs deux mois d’été, chacun disant à sa famille qu’il passe ses vacances dans la famille de l’autre.

C’est sympa à voir. Les deux comparses ont déguisé leur voiture en cabane de jardin ; faute de pouvoir la faire homologuer pour une circulation sur les routes, ils peuvent se camoufler à l’approche de la police. Ils ont de grandes discussions de collégiens sur l’apparence, la conformité, l’influençabilité, les filles (les personnages féminins du films sont pas légion et assez clichés, hélas).

C’était sympa à voir, sans être un des meilleurs Gondry.

Opération Shylock, de Philip Roth

Roman de 1993. Philip Roth se met en scène en tant que narrateur. Sortant d’une grave crise psychique due à un médicament sur le point d’être retiré du marché, il quitte les États-Unis pour Israël pour interviewer un écrivain et ami. Il apprend avant d’arriver sur place l’existence d’un autre Philip Roth, qui lui ressemble physiquement, se fait passer pour lui, et utilise sa célébrité pour pousser le diasporisme, une idéologie visant à encourager les Juifs israëliens à retourner dans les pays européens pour éviter la mort lors d’une guerre nucléaire entre Israël et les pays environnants. Roth décide de se faire passer pour son imposteur pour en apprendre plus sur lui, avant de le rencontrer, de discuter avec lui, de prétendre qu’il y a bien unicité entre eux deux auprès d’un ancien ami, de reprendre ses distances…

C’était intéressant. Ça part pas mal dans tous les sens comme souvent chez Roth. Il brouille pas mal la frontière fiction/réalité, prétendant que le bouquin est un récit d’événement réels dont il aurait supprimé un chapitre pour ne pas compromettre des agents du Mossad qui l’auraient recruté pour une mission ponctuelle. Un problème (récurrent chez Roth) cependant, le personnage féminin complètement sexualisé. Je sais pas quel problème il avait avec les femmes/le sexe, mais c’est chelou.

Axiom’s End, de Lindsay Ellis

En 2007, en succession rapide, deux astéroïdes tombent sur le territoire des États-Unis. Un site du style de Wikileaks publie un mémo affirmant que le gouvernement donne refuge depuis plusieurs dizaines d’année à un groupe d’aliens et que ces astéroïdes sont liés aux aliens, potentiellement les prémices d’une invasion. Le gouvernement réplique qu’il s’agit de théories du complot, mais il s’avère qu’il y a des éléments de vérité dans cette histoire : une vingtaine d’aliens sont bien hébergés par le gouvernement, mais toute communication avec elleux est impossible, et les astéroïdes sont bien de nouveaux aliens, mais venant prendre contact avec le groupe de réfugié.e.s, pas une invasion. L’héroïne du roman se retrouve coincée au milieu de tout ça : son père absent est le fondateur et éditorialiste du site de leaks, exilé en Allemagne. Toute sa famille est sous surveillance à cause des activités paternelles, et elle se retrouve en contact direct avec un des aliens nouvellement arrivés, assumant un rôle d’interprète (l’alien pouvant parler anglais, mais manquant de références culturelles lui permettant d’appréhender le monde moderne).

Y’a des éléments sympas, ça se lit bien, y’a une uchronie en arrière-plan (Bush est forcé à la résignation après avoir menti sous serment). Le concept de la difficulté à communiquer avec des aliens, à avoir des éléments de compréhension mutuelle en venant d’origines si différentes est bien rendue. Y’a une petite vibe Loving the Alien aussi. Après ça ne m’a pas transcendé pour autant, c’était sympa mais les concepts n’étaient pas révolutionnaires.

Comédies françaises, d’Éric Reinhardt

Roman français de la rentrée littéraire 2020. On suit la vie d’un jeune journaliste qui enquête sur les prémices françaises d’Internet, l’invention du me dans les années 70 par Louis Pouzin, le réseau Cyclades, et comment ce projet a été torpillé en faveur du minitel et d’intérêts industriels privés. Cette partie était intéressante, mais on suit en parallèle la vie sentimentale du journaliste qui est obsédé par une femme (et obsédé tout court), ça c’était un peu relou.

Y’a pas mal de répétitions dans l’ecriture. L’histoire du datagramme était intéressante, mais j’ai un peu eu l’impression de lire du sous-Bellanger.

Article invité : L’une chante, l’autre pas, d’Agnès Varda

L’une c’est Pauline qui, à 17 ans, vient en aide à l’autre, Suzanne, sa voisine de 22 ans, qui n’a ni les ressources ni l’énergie de poursuivre sa troisième grossesse. Le film suit le parcours de ces deux femmes pendant 15 ans, l’amitié profonde qui les lie, leurs combats pour s’émanciper des pressions parentale, maritale, conjugale, reproductive, sexuelle. À travers elles, on suit en filigrane les luttes féministes des années 60-70 (contraception, avortement, Planning familial, etc.). C’est un film que j’ai trouvé très doux et réjouissant par sa manière d’incarner des propos politiques et militants dans des histoires du quotidien, de beaux personnages et des chansons géniales. Bref : il faut regarder L’une chante, l’autre pas !

Spéléologie

Deux sorties spéléo. Une à la grotte de la Verna, pour avancer dans le méandre Martine. Les photos ne sont pas de moi mais des deux spéléologues avec qui j’étais.

Stalagtite
Couronne de stalagtites
Grande salle de la Verna, aménagée pour la visite touristique (contrairement au reste de ce qu’on a fait)

Et un entraînement spéléo en extérieur, pour apprendre à progresser sur corde. Ça me plaît bien, je pense que je vais continuer (il faut que j’apprenne à équiper, puis il faudrait que j’aille plus souvent sous terre)

Corde entraînement spéléo
Arbre sur falaise

L’Organisation, de Maria Galina

URSS, 1979, une ville portuaire quelconque. Sous-sous-branche des services portuaires, le SSE est chargé des inspections sanitaires sur les cargos à l’arrivée. Rosa, jeune fille de 17 ans un peu fleur bleue, y accepte à contrecœur un poste de secrétaire, dans l’espoir d’y pratiquer son anglais. Le travail de ses collègues du SSE-2 est obscur : si le SSE-1 gère tout ce qui est menace biologique, que fait le SSE-2 ? Le lecteur est éclairé avant Rosa : le SSE-2 gère les menaces surnaturelles. Et il semblerait que malgré leur respect stricte de la procédure, un esprit quelconque ait réussi à débarquer d’un cargo, et commence à menacer la ville…

J’ai bien aimé. Le 4e de couverture le rapproche de Ghostbusters, pour ma part je dirai plutôt Les Puissances de l’Étrange ou Le Bureau des Atrocités, pour le côté rencontre de la bureaucratie et du surnaturel. Le rythme est un peu lent, mais j’ai l’impression que c’est classique roman russe moderne. Le point de vue varie entre différents personnages (et heureusement parce que Rosa ne comprenant pas grand chose à ce qui se passe, garder son point de vue tout du long aurait été dommage), qui se débattent entre gestion de la menace surnaturel, vie quotidienne dans une URSS qui n’est pas au mieux de sa forme et arrangements avec la hiérarchie inepte.

Article invité : Récits de l’exil, de Nina Berberova

Recueil de 5 nouvelles / petits romans écrit(e)s par une autrice russe émigrée en France dans les années 20 puis aux États-Unis dans les années 50. Toutes les histoires mettent en scène des personnages russes vivant en France, et montrent différentes « facettes » de l’exil (plus ou moins forcé) sans que ce thème soit pour autant central en tant que tel ; des personnages se rapprochent, attirés par des souvenirs et des expériences communes, ou au contraire semblent irrémédiablement séparés par la manière radicalement différente dont iels ont vécu la Révolution russe et les débuts de la société soviétique. La situation sociale et politique en Russie est présente en arrière-plan, sans forcément être un sujet explicite.

Ça m’a vraiment plu. J’ai eu de grosses vibes Tchekhov (relations dysfonctionnelles, aristocratie déclinante, personnages médiocres, fatalisme de l’échec, rythme particulier) mais, connaissant peu la littérature russe, je ne m’aventurerai pas à faire trop de rapprochements ou généralisations. En même temps, ce sont des récits qui évoquent des situations de violence parfois difficilement soutenables (viol, féminicide, misogynie en tout genre, suicide).

Les résumés des 5 nouvelles (plus pour ma mémoire personnelle que pour une analyse très poussée ; ça divulgache un petit peu) :

L’Accompagnatrice : Sonia, une jeune fille pauvre qui joue du piano, devient l’accompagnatrice d’une cantatrice. Elle découvre une vie de luxe à laquelle elle continue à rester étrangère. La relation entre les deux femmes, ou plutôt la vision que Sonetchka a de Maria Trevina, qui la fascine et la répugne en même temps, est vraiment intéressante. En lisant, j’avais des réminiscences très vagues du film La tourneuse de pages, où se joue une dynamique similaire d’une jeune femme musicienne et précaire cherchant à se venger de la femme plus âgée, musicienne et bourgeoise, qui l’a humiliée. Mais là où (de mémoire), le désir de vengeance était motivé par un événement précis dans le film, dans le roman c’est l’existence même de Maria Trevina qui humilie Sonia, la violence de classe qu’elle suppose.

Roquenval : le narrateur raconte, des années après, un été passé dans le château familial d’un de ses camarades de classe ; le domaine doit être vendu, malgré les protestations de l’aïeule russe à l’histoire romanesque. Boris a l’impression d’y retrouver une sorte de paradis russe perdu, un monde aristocratique en train de disparaître (coucou La Cerisaie de Tchekhov).

Le Laquais et la putain : une femme rêvant d’une vie opulente et confortable, voit ses ambitions progressivement mises à mal ; elle noue une relation avec le serveur d’un restaurant ; cette relation médiocre ne la satisfait pas mais elle est coincée… tout cela finira mal. J’ai beaucoup aimé l’écriture de cette nouvelle, avec un rythme et des images très marquants.

Astachev à Paris : un sombre connard vend des assurances vie à de riches russes à Paris sans se soucier aucunement de la vie des femmes autour de lui.

La Résurrection de Mozart : les dernières heures, entre poursuite du quotidien et inquiétudes croissantes, vécues par un petit groupe d’amis russes vivant dans un village de campagne français avant le début de l’exode pour fuir l’invasion allemande.

Article invité : Chavirer, de Lola Lafon

Sans grande originalité, j’ai énormément aimé.

Cléo, une collégienne passionnée de danse modern jazz, tombe entre les mains d’un réseau de « mécènes » pédophiles et y entraîne d’autres filles. Ce n’est « que » le début du roman, qui donne la voix à plusieurs personnages qui, au fil des années, gravitent autour de cette victime coupable, écoutent son histoire, partagent un moment plus ou moins long de sa vie et en construisent un portrait fragmenté, fragmentaire.

Le roman entremêle avec beaucoup de force et d’attention une multitude de thèmes difficiles. Des passages, des images me restent : les scènes de danse, de transformation physique avant et après le spectacle, et plus généralement les questions de maîtrise et de souffrance du corps féminin (empowerment vs aliénation) ; la violence de classe des militants de gauche face à Cléo devenue danseuse chez Drucker à laquelle fait écho le racisme qui empêche Betty de devenir danseuse classique ; la finesse de l’écriture des relations amicales, amoureuses, familiales, comme des rivalités (une pensée pour L’amie prodigieuse) et des mécanismes de manipulation.

Comme on dit sur ce blog : je recommande.

Où va l’argent des pauvres ?, de Denis Colombi

Essai de sociologie sur les classes les plus paupérisées de la société française, leur usage de l’argent, et les discours publics sur ce sujet.

L’auteur montre que ce qui fait qu’on est pauvre, c’est qu’on n’a pas d’argent. Ça a l’air trivial, sauf que malgré le côté lapalissade de la phrase, ce n’est pas du tout un discours si fréquent que ça. On attribue extrêmement une valeur morale à la pauvreté, parfois pour louer la simplicité et la rectitude des pauvres méritant·e·s, mais le plus souvent pour considérer que les pauvres le sont parce qu’iels le méritent, parce qu’iels ont une faiblesse morale, et que s’iels le voulaient vraiment et faisaient des efforts, iels pourraient sortir de la pauvreté. Ce discours permet de se rassurer sur le fait que si on n’est pas pauvre c’est qu’on mérite aussi de ne pas l’être, et de justifier de ne pas donner d’argent aux pauvres : on aurait beau dépenser un pognon de dingue, les pauvres l’étant par nature, iels le resteraient. A un niveau (légèrement) plus subtil, on construit aussi une opposition entre bons pauvres et mauvais pauvres, mais le plus souvent pour opposer de bons pauvres tout à fait théoriques aux mauvais pauvres concrets auxquels on veut éviter de donner de l’argent.

Sauf que donc, il n’y a pas de gène, de composition morale ou de malédiction de la pauvreté. On est pauvres parce que l’on n’a pas d’argent, et que c’est une situation qui s’autoentretient : tout devient compliqué, on rate des opportunités (ne pas pouvoir prendre un boulot parce qu’il nécessiterait une voiture qu’on ne peut pas se payer), les retards de paiement entraînent des pénalités qui creusent le déficit, on ne peut acheter que de l’entrée de gamme dont la mauvaise qualité oblige à des achats plus fréquents…

Les pauvres ne sont pas plus mauvais·e·s gestionnaires que le reste de la population, mais iels n’ont pas de marge de manœuvre sur leur budget, les erreurs ou les écarts de parcours ne pardonnent pas. Et une gestion plus stricte ne permettrait pas de s’en sortir : on explique aux pauvres qu’en n’achetant pas whatever objet considéré comme superflu ils pourraient mettre de côté. Ok mais si en se privant de tous les petits plaisirs vous pouvez mettre 50e par mois de côté, à la fin de l’année vous avez 600e. C’est pas avec ça que vous allez acheter une voiture ou un appart. Dans le cas de la pauvreté, l’épargne n’est pas une stratégie rationnelle. Tout ce que vous allez faire c’est faciliter la saisie par les créanciers. Denis Colombi montre qu’il y a des stratégies d’épargne en matériel : des achats en gros de nourriture lorsque le revenu tombe, pour ne faire qu’un A/R au supermarché et ne pas se laisser tenter par des achats superflus par la suite. Mais ça nécessite de l’espace de rangement, et ça nécessite aussi des revenus permettant d’acheter de grosses quantités d’un coup.

L’argent redistribué aux pauvres est toujours considéré comme de l’argent public, qu’on pense qu’on saurait mieux employer qu’elleux, d’où les propositions régulières de limiter la liberté des pauvres (verser l’allocation de rentrée sous forme de matériel scolaire, limiter les types d’achats faisables sur l’argent des allocations…). Mais laisser les pauvres gérer leur argent et leur filer une respiration en leur en donnant plus est la manière la plus efficace de les sortir de la pauvreté.

Globalement le bouquin est très clair, très accessible, et se lit facilement. Excellent essai de sociologie, je recommande.